Une grève des personnels des radios nationales ! Pourquoi nous y intéresser plus spécialement ? Ce n’est pas seulement poussées par notre lassitude des radios périphériques ou d’Hector, ce satellite émettant en permanence de la musique préenregistrée, répétée en boucle !
Mais, en fait, cette grève est la plus longue de Radio-France (treize jours) depuis l’éclatement de l’ORTF en 1974. De plus, les revendications avancées aujourd’hui sont identiques à celles portées par les luttes de ces dernières années : revendications salariales (ici, cinq cents francs pour tous) et reconnaissance des qualifications. Et, dernier fait notable, les femmes ont participé nombreuses à ce mouvement, ni ultra-minoritaires comme chez Peugeot, ni ultra-majoritaires comme chez les infirmières, mais très présentes, fait correspondant à une insertion professionnelle des femmes de plus en plus incontournable ; elles y ont connu l’épreuve du feu des luttes collectives, des difficultés à s’y faire entendre, à remettre en cause les pouvoirs en place.
Après avoir assisté à une assemblée générale décisive sur la reprise du travail, nous avons rencontré Anne, Sophie, Sylvie et Christiane.
Radio-France ne tourne pas rond
Nos quatre interlocutrices sont très représentatives de la diversité des métiers de cette vaste Maison de la radio, qui compte plus de cinq mille salariés avec les personnels des quarante-sept radios locales. Anne est choriste, engagée depuis peu de temps (moins de deux ans). Elle a un salaire décent (dix mille cinq cents francs par mois), mais qui évoluera peu : la progression à l’ancienneté est plafonnée à 15 %. Dans cette profession, le malaise, ressenti principalement par les jeunes, vient surtout de l’absence de politique artistique de la direction et de mise en valeur des formations musicales de Radio-France. Sophie est attachée d’émission, autrement dit elle assure le secrétariat de la production, métier « peu payé et ingrat », où il faut savoir « répondre au stress », « faire cinq choses en même temps et rester calme ». Quant à Sylvie et Christiane, elles sont assistantes de réalisation : elles sont chargées de la préparation, de l’enregistrement, du montage et du mixage des émissions. Comme tous leurs collègues, elles ont été confrontées dans le cadre de leur travail aux restrictions budgétaires de la dernière période. Un exemple agaçant pour elles : l’obligation de signer un registre pour obtenir des boîtes de « collant » nécessaire pour le montage des bandes.
La majorité des cinq mille employés de Radio-France sont des titulaires régis par une convention collective, mais plus d’un millier sont des cachetiers, c’est-à-dire embauchés sur des contrats à durée déterminée (CDD) dont la durée, variable, peut être prolongée. Parmi ces cachetiers, certains (les « stars » de Radio-France) ont de très hauts salaires, dépassant vingt-cinq mille francs par mois ; mais d’autres gagnent moins de six mille francs. En outre, cette grève a fait découvrir que, parmi les « intégrés » (titulaires), plus de deux cents personnes gagnaient moins de quatre mille cinq cents francs par mois (personnels de service, manutentionnaires, plantons) ; ce qui fait dire à Sylvie que, « socialement, Radio-France est la plus retardataire des sociétés issues de l’ex-ORTF ».
Toute cette prolifération de cas individuels rend d’autant plus remarquable l’émergence d’une revendication commune : cinq cents francs pour tous. C’est certainement le fruit d’un sentiment largement partagé : les personnels des radios d’Etat sont qualifiés, sont compétents : « Tous aiment leur boulot », soulignent Sylvie et Christiane. Ils ont répondu présent chaque fois que cela s’est avéré nécessaire, mais sans pour autant obtenir de réelle contrepartie salariale. Un des premiers tracts du conflit le dit bien : « Chacun d’entre nous a donné énormément, en matière d’efforts ou de boulot supplémentaire, qu’il s’agisse de l’augmentation des heures d’antenne (radios locales, France-Info, Radio-Bleue, nuits de France-Musique et de France-Culture...), de l’informatisation des rédactions et des services administratifs, (...) du remplacement des emplois supprimés ou des multiples “réformes” de circonstance. » (Cent cinquante emplois ont été supprimés en 1987.)
Ce n’est pas seulement le manque de reconnaissance des efforts collectifs qui est reproché, mais aussi le manque de reconnaissance individuelle du travail fait et de la qualification. Ainsi, d’après Christiane, « les assistants de réalisation sont souvent considérés comme des larbins » ; pour une émission, c’est l’assistante qui va « faire tout le boulot », mais personne n’en tiendra compte, sauf si l’émission est mauvaise... Dans le générique, la plupart du temps, seul le nom du producteur et/ou du réalisateur apparaît, parfois celui du preneur de son, et tous les autres techniciens et salariés sont oubliés ! « Pour moi, c’est une question de princpe ; ma fonction doit être reconnue », dit Christiane.
Autre malaise très sensible, le caporalisme et la hiérarchie pesante ont grandement contribué à renforcer le ras-le-bol général. De nombreux exemples, dans toutes les catégories de personnel, le confirment. Ainsi, les plantons, responsables de la surveillance, sont obligés de pointer deux fois par jour à 13 h et à 19 h. Ils sont contraints d’exercer un contrôle inadéquat envers les autres travailleurs qu’ils connaissent pourtant fort bien. Cet autoritarisme se fait aussi sentir envers les cadres intermédiaires, qui ne sont même pas consultés sur les fiiturs projets. Sylvie, pour sa part, dénonce le nombre grandissant de cadres administratifs qui ne connaissent rien à la production : « Et ce sont eux qui sont chargés de la répartition des moyens ! »
Lancée le 22 mars 1990 par une intersyndicale regroupant la CFDT, la CGT, la CFTC et la CGC (FO ne s’est pas jointe au mouvement), cette grève s’est étalée sur treize jours. Tous les jours, de nouveaux grévistes rejoignaient le conflit. Ainsi, le 27 mars, après le service interne de distribution de courrier, les services financiers, le Syndicat national des journalistes (SNJ, principal syndicat de journalistes) et le standard s’associaient au mouvement ; puis les cadres techniques, protestant ainsi contre le « mépris » dans lequel ils étaient tenus.
Tous sur la même longueur d’onde
Cette confrontation de toutes les catégories de personnel, réunies quotidiennement en assemblée générale, a certainement pesé dans la volonté commune de réduire les disparités salariales et dans la décision, en fin de grève, d’accorder une prime supplémentaire aux « bas salaires ». En effet, comment ne pas être sensible à l’intervention de cette femme de service décrivant au micro, le deuxième jour de la grève, ses conditions de travail : quinze jours de travail d’affilée avec un seul week-end entier par mois, des horaires quotidiens de 6 h 30 à 10 h 30 le matin, de 17 h 15 à 2 1 h le soir, et tout cela pour un salaire de base inférieur au SMIC ! C’est d’ailleurs à la suite de cette intervention que la décision fut prise en assemblée générale, à l’unanimité, de mettre en place une caisse de solidarité pour venir en aide aux « bas salaires » et leur permettre ainsi de continuer la grève ; cinq minutes après, des boîtes circulaient dans l’assistance, dans tous les studios, à la cantine...
Nous aurions aimé connaître la répartition par sexe des emplois et des salaires, mais nous sommes restées sur notre faim : il semble que ni les syndicats ni personne d’autre ne se soit jusqu’ici intéressé à la question. Cependant, certains services sont à l’évidence très féminisés, tels les services administratifs. D’autres sont à l’inverse très masculins, tels les techniciens chargés de la maintenance du matériel ; tandis que d’autres, encore, ont connu une modification rapide ces dernières années : la filière opérateur/ chef-opérateur du son, par exemple, à l’origine très masculine, est en train de se féminiser.
Écoutez la différence
En revanche, nos interlocutrices ont été beaucoup plus volubiles sur le déroulement de la grève et le rôle que les femmes y ont joué. C’est dans une ambiance de fête que, durant une petite quinzaine de jours, les personnels ont pu enfin se rencontrer, se parler. Pour Anne, la manifestation chez Tasca, ministre de tutelle, où l’on a dansé dans la rue, et le concert donné par tous les musiciens et choristes de Radio-France, réunis pour la première fois, ont été des moments importants. Sophie, tout en ayant apprécié ces moments de détente, regrette que les animations (musique, chants...) organisées au studio 105 aient finalement canalisé le besoin de rencontre et empêché de vrais débats autour de la gestion de la grève elle-même.
Pour Christiane, « les femmes ont été fantastiques » ! Prendre la parole devant tout le monde n’est pas facile ; elles ont hésité, d’autant plus que, au début, il n’y avait pas de micro baladeur dans la salle. Et pourtant elles l’ont fait ! « Depuis deux ou trois ans, elles prennent plus la parole; elles sont beaucoup plus pratiques dans l’expression des revendications ; elles ne s ’imaginent pas tout connaître a priori et sont beaucoup plus tolérantes. Elles introduisent une notion de bon sens absente des grands coups de gueule des hommes qui, souvent, “se masturbent beaucoup” et qui, ici, ont été obligés de se remettre en question. » « Les femmes ont aussi participé activement aux piquets de grève », note encore Christiane.
A toutes ces remarques, rajoutons les nôtres. Nous avons assisté à l’assemblée générale du lundi 2 avril, avant la négociation finale. Si les femmes ont pris moins souvent le micro que les hommes, elles n’ont pas cessé de manifester leurs opinions par des cris, des protestations, des huées, interpellant vigoureusement les dirigeants syndicaux, d’ailleurs pratiquement tous des hommes : « Si nous décidons de continuer, êtes-vous prêts à nous soutenir ? »
Et, pourtant, que d’efforts encore à faire pour en finir avec le sexisme et la misogynie présents durant toutes ces journées... Cela va de la remarque marmonnée par un dirigeant syndical pendant l’intervention d’une gréviste (« Celle-là, pour la faire taire, il faudrait lui mettre un tuyau de pipe dans la gueule. ») aux propos de coq à la sortie des négociations {« Le patron, moi, je l’ai mis à poil ! »). Des propos qui excitent certains mecs, « mais les nanas, comme le dit l’une d’entre elles, elles ont la haine » devant ce type d’attitude : « Il use de sa parole de mec, sa parole de pouvoir. »
En tout cas, la fin du conflit a été marquée par la volonté des grévistes de ne pas se laisser déposséder du contrôle de la grève. Après la négociation du 3 1 mars qui avait débouché sur mille six cents francs de prime annuelle (mille sept cents francs pour les bas salaires) et une somme de quatre cents francs (cinq cents francs pour les bas salaires) à valoir sur l’intéressement, les grévistes ont reconduit la grève, contre l’avis implicite des dirigeants syndicaux, qui estimaient ne pouvoir obtenir plus.
Ce jour-là, l’assemblée générale s’est poursuivie tard dans la soirée. Il y eut une prise de conscience brusque de la nécessité de ne pas donner de chèque en blanc aux syndicats. Et sont enfin venues sur le tapis les questions fondamentales de participation des non-syndiqués aux négociations, de comité de grève. Des propositions pratiques ont été avancées (par une femme !) : pas de négociations la nuit, négociations retransmises en direct (les moyens existent dans une maison de radio). C’est ainsi que, pour la dernière négociation, une gréviste non syndiquée a été acceptée comme observatrice.
L’accord final, favorisant les bas salaires (deux cents francs par mois pour eux, cent quarante francs pour les autres) fut accepté par rassemblée générale du 3 avril, qui vota la reprise du travail.
Et maintenant ? Nous avons revu Christiane : « Il y a un sentiment de frustration ; nous n ’avons pas obtenu les cinq cents francs que nous revendiquions. Mais il n’y pas de sentiment de défaite. Les personnels ont conscience qu’il faut rester vigilant et que nous devons nous prendre en charge. » Des assemblées régulières se tiennent dans chaque secteur ; les travailleurs restent mobilisés et rédigent des motions de défiance réclamant des changements de structures.
Entretemps, l’INA, autre société de l’audiovisuel public, est à son tour entré en grève, une grève qui a duré plusieurs semaines.
Le mécontentement est général, et rien n’est réglé à Radio-France.
Marie-Annick Vigan et Anne-Marie Granger
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