La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

En France si vous saviez

Génération pilule

· Cahiers du féminisme, n° 54, automne 1990 · p. 26-27 · 2 182 mots

Le docteur Etienne-Emile Bauiieu , qui a découvert le Rü 486 , a publié au mois de juin 1 990 un ouvrage intitulé Génération pilule. Ce livre retrace en même temps sa vie de chercheur, les étapes de sa découverte, les différentes polémiques suscitées par le Rü 486 et les débats actuels. Sa lecture en est facilitée par le fait que E.-E. Bauiieu a regroupé à part les données proprement scientifiques. Par ailleurs, en choisissant de ne pas rester dans le seul domaine de la recherche et des sciences, il a évoqué ses convictions et ses doutes, les personnalités de ses maîtres et de ses collaborateurs, celles de ses détracteurs, et les femmes. Finalement, ce qui frappe le plus dans ce témoignage d'un chercheur-homme, c’est sa conscience de la condition féminine.

LJ évocation autobiographique mêle l’engagement militant et les étapes de sa formation scientifique. Il a adhéré pendant la Seconde Guerre mondiale au Front patriotique de la jeunesse, organisation satellite des Jeunesses communistes clandestines, reliée aux Francs-Tireurs et Partisans. Dans la clandestinité, Etienne Blum devient Emile Bauiieu. A la Libération, militant du Parti communiste, il ne reprend pas son identité initiale, étant connu de tous sous le nom de Bauiieu et voulant échapper à l’antisémitisme au sein... du PC.

En 1957, il quitte le PC, après l’intervention soviétique à Budapest. En 1962, il débute sa recherche véritable, avec notamment des travaux sur les hormones stéroïdes. Dans son livre, E.-E. Bauiieu donne les détails de sa démarche et de ses rencontres, par exemple avec le Dr Grégory Pincus, l’inventeur de la pilule contraceptive, jusqu’en 1980, date de la synthèse du RU 486.

Huit années mouvementées

L’histoire du RU 486, de 1982 à 1990, a été fertile en rebondissements. En avril 1982, E.-E. Bauiieu présente sa découverte à l’Académie des sciences. Certains journaux se sont hâtés de parler du produit comme d’une « nouvelle méthode de contraception ». En mai 1982, est paru le premier article sur le RU 486, qui décrit l’activité antiprogestérone du produit dans l’espèce humaine, résume ses propriétés biologiques, indique quelques perspectives de son utilisation. A la même époque, un accord est signé entre l’OMS et Rous-sel-Uclaf pour des études qui ont permis d’examiner l’efficacité du produit dans une quinzaine de pays, certains en voie de développement.

Les milieux hospitaliers français ont réagi de manière variée : les endocrinologues voulaient étudier le produit sur le plan scientifique aussi vite que possible ; les autres ignoraient le RU 486 : « Aucun de nos grands services d’obstétrique et de gynécologie n ’a demandé à expérimenter le RU 486 dans l’IVG. Les seuls volontaires ont été le Planning familial, qui malheureusement n’avait pas le réseau médical nécessaire, et le Ef David Elia, médecin de la MNEF, qui, avec enthousiasme et modestie, a donc été le premier Français à utiliser le RU 486 dans l’IVG. »

L’Eglise catholique était hostile et « condamnait le RU 486, surtout parce quelle craignait qu’il ne banalise l’interruption de grossesse ». Les avis à Roussel-Uclaf étaient partagés.

En 1984, selon l’OMS qui avait effectué les tests, le RU 486 était efficace à 80 %. Les recherches se poursuivent : en associant la prise du RU 486 avec une injection de prostaglandines (600 milligrammes) en une seule fois avant le quarante-deuxième jour d’aménorrhée — ainsi que le suggérait le dossier présenté en France au cours de l’été 1987 —, on obtenait 95 % de réussite.

Mais, dès juin 1987, l’International Right to Life Federation (IRLF) avait envoyé au Premier ministre, Jacques Chirac, une lettre « dénonçant les dangers du RU 486 et sa "fœtotoxicité” » ! Le 9 octobre 1987, Roussel-Uclaf dépose la demande d’autorisation de mise sur le marché (AMM). Le Comité d’éthique donne un avis favorable pour une utilisation dans le cadre de la loi Veil (en décembre 1987) : les avis de la presse sont partagés, au sujet de cette restriction. A ce moment-là, le bilan d’application de la loi Veil fait apparaître une grande stabilité du nombre des IVG (180 000 au début des années quatre-vingt, 160 000 en 1987).

Le 23 juin 1988, des incidents se produisent à l’Assemblée générale des actionnaires de Roussel-Uclaf : quelques dizaines de manifestants, certains habillés en déportés, distribuent des tracts présentant le RU 486 comme une arme chimique destinée à empoisonner des millions de bébés dans le tiers monde et scandant : « Vous transformez l’utérus en four crématoire ! »

Le 23 septembre 1988, une semaine après la Chine, l’AMM est délivrée en France. La polémique rebondit. Le 21 octobre, la direction de Roussel-Uclaf décide de ne pas commercialiser le RU 486, sous la forte pression de Hoechst-Roussel Product Incorporated, filiale aux Etats-Unis de Roussel-Uclaf, qui craignait le boycott de ses produits et même de ceux de Hoechst. Déjà cent cinquante centres d’orthogénie utilisaient en France le RU 486. Le 28 octobre, Claude Evin, ministre de la Santé, sous la pression des défenseurs du droit à l’avortement, « met en demeure Roussel-Uclaf de reprendre la distribution du RU 486 ou bien d’en transférer la licence à une autre société ». Le groupe revient alors sur sa décision.

En 1989, cinq cents centres délivrent le RU 486 et près de quarante mille patientes l’ont utilisé. Le produit a connu 96 % de réussite (1 % où le médicament n’agit pas, 3 % expulsion incomplète ou hémorragie abondante, d’où aspiration ou curetage). La

Grande-Bretagne a adopté l’utilisation du RU 486 jusqu’à soixante-trois jours d’aménorrhée et « les deux semaines supplémentaires par rapport à nos quarante-neuf jours sont certainement utiles pour les femmes qui ne se décident pas tout de suite ». Ensuite, à la demande de Hoechst, Roussel-Uclaf a décidé, en attendant le déroulement de l’expérience française, quV aucune demande d’autorisation de mise sur le marché ne serait déposée à l’étranger ».

Une question de dignité humaine

E.-E. Baulieu, en racontant la longue marche du RU 486, ouvre à nouveau le dossier de l’avortement sur le plan idéologique, répond aux arguments de ses détracteurs et développe avec beaucoup de conviction les raisons de ses choix.

Dès 1970, un voyage en Inde l’a familiarisé « avec la réalité humaine seulement suggérée par les données démographiques ». Vingt ans après, à la lumière des statistiques démographiques mondiales, il appelle à la « limitation consciente de la procréation ». Par ailleurs, E.-E. Baulieu sait que seulement 10 % des femmes usent de la pilule contraceptive. Pourquoi ? L’auteur évoque la complexité du geste et l’astreinte de la prise vingt fois par mois. « Les méthodes de contrôle de la fertilité disponibles ont été surestimées. (...) On croyait le problème de la contraception résolu, d’autant que ceux et celles qui voulaient une solution radicale pouvaient avoir recours aux techniques de stérilisation. (...) Le nombre des personnes opérées atteint ou dépasse aujourd’hui celui des utilisateurs des autres méthodes contraceptives (cent vingt millions de femmes, cinquante millions d’hommes stérilisés ; cinquante millions de femmes utilisant la pilule, soixante-dix millions de femmes le stérilet). »

« On commençait à comprendre la nécessité de nouvelles techniques adaptées aux différentes conditions de vie. (...) Les méthodes disponibles ne couvraient pas tous les besoins. Il fallait aussi admettre que l’échec des techniques était plus fréquent qu’on aurait pu l’imaginer, souvent du fait d’un mauvais usage. L’avortement restait un problème médical qui ne disparaîtrait pas de sitôt. » E.-E. Baulieu est donc convaincu de la nécessité de poursuivre les recherches dans le domaine de la contraception, d’autant plus qu’il est attentif aux « récits de la misère des femmes et des enfants du tiers monde, rapportés au cours des réunions de l’OMS. Une femme meurt toutes les trois minutes d’avortement mal pratiqué ».

Aussi, quand l’Eglise condamne le RU 486 qui risquerait de « banaliser » l’avortement, E.-E. Baulieu répond : « Une fausse couche est un événement pénible, jamais "banal”. De plus, les précautions médicales qui entourent l’utilisation du RU 486 ne rendent pas son utilisation aussi simple qu ’on veut bien le dire. Il ne s 'agit pas de prendre "quelques cachets déposés ” sur le coin de la table de nuit. Je crois aussi que cet argument, le plus souvent développé par les hommes, dénote une grande incompréhension des femmes. Une pilule ne peut effacer les problèmes de conscience. On viendrait à dénier à toutes et à chacune le droit de choisir. C’est donc une certaine conception de la dignité humaine qui est en cause. Et je n ’évoque pas ici les tragédies médicales que l'on observe dans le tiers monde, dont l’Eglise fait grand cas. »

D’un congrès scientifique à Rio de Janeiro auquel il assiste, E.-E. Baulieu rapporte que, « au Brésil, quatre millions d’avortements illégaux sont pratiqués chaque année: des dizaines de milliers de femmes meurent ou sont blessées pour la vie d’un avortement clandestin ». La Fédération internationale de gynécologie et d’obstétrique (FIGO) a publié à l’automne 1988 un document, que cite l’auteur, sur la mortalité maternelle dans le monde : plus de cinq cent mille femmes par an, dont 99 % dans les pays en voie de développement.

Au plus fort de la tourmente médiatique provoquée par sa découverte, E.-E. Baulieu a été confronté dans un débat télévisé (« Duel », sur la Cinq) au Dr Jérôme Lejeune, conseiller scientifique de Laissez-les-vivre : « J’ai été comparé à quelqu’un qui, "plus que Hitler et Staline réunis”, sera responsable de millions de morts du fait d’un "pesticide humain”. »

Quand la direction de Roussel-Uclaf renonce à commercialiser le RU 486, certains collaborateurs d’E.-E. Baulieu, refusant de céder au chantage d’une minorité, dénoncent une attitude indéfendable vis-à-vis des femmes. Lui-même réagit en définissant comme « moralement scandaleux » le fait d’avoir cédé à l’intolérance. « Aucun impératif ne peut l’emporter sur la libre utilisation médicale du progrès scientifique pour le bien des patients. De même, je me suis insurgé que l’on puisse en appeler à la morale et parler de la banalisation de l’avortement par une technique médicamenteuse : c’est une insulte envers les femmes. »

Une possibilité parmi d’autres

En faisant le plaidoyer du RU 486, Baulieu le décrit comme une méthode sûre et moins traumatisante que les techniques instrumentales : « Je n 'oublierai jamais en effet le jeune médecin que j’ai été, recevant à l’hôpital pour "curetage” des femmes dolentes, en sang, souvent fébriles, et toujours sur la défensive, la consigne étant souvent de ne pas pratiquer d’anesthésie "pour leur apprendre”. »

L’auteur aborde le débat avec l’Eglise, en répondant à ceux qui considèrent l’embryon comme une personne qu’ « il ne faut pas confondre la spécificité, ou la particularité génétique acquise dès la fécondation, avec l’individualité qui ne se complète que plus tard et, à plus forte raison, avec la personne. Cette dernière implique une forme d’intériorité qui suppose la maturation du système nerveux ».

E.-E. Baulieu propose le mot de « contragestion » (pour contra-gesta-tion) pour parler du processus provoqué par le RU 486, ce qui permet dV abandonner la classification contraception/ avortement trop rigide, qui culpabilise les femmes. L’OMS elle-même a d’ailleurs conduit des recherches sur le stérilet et la vaccination antigrossesse qui, agissant après la fécondation, sont en réalité des méthodes "abortives”, même si elles ne sont pas ressenties de cette façon ».

E.-E. Baulieu défend sa découverte non comme le seul moyen de limitation des naissances, mais comme un choix parmi d’autres, sachant d’un côté la variété de la condition féminine, et la variété des besoins d’une même femme au cours de son existence. Le mot de « contragestion » ne doit pas masquer qu’il s’agit d’une interruption du processus de reproduction « d’une part pendant la deuxième moitié du cycle, après l’ovulation quand se prépare et s’effectue l’implantation, et d'autre part après la date à laquelle les règles auraient dû survenir ». Il souligne que cette interruption de la gestation précoce est moins traumatisante qu’un avortement tardif, sans nier que la prise du RU 486 exige de la femme une grande lucidité.

Ce livre ne clôt pas l’aventure du RU 486, et encore moins celle de la limitation des naissances en général. Il témoigne à chaud du point de vue d’un chercheur engagé. L’expérience française d’utilisation du RU 486 illustre la portée de ce témoignage. On peut cependant émettre quelques réserves, notamment à propos de l’ambiguïté de fait de sa position sur la loi Veil, qui reste le cadre restrictif de l’utilisation de ce nouveau médicament. Par ailleurs, présenter cette méthode comme « moins traumatisante », malgré le surplus de lucidité exigé des femmes, paraît à la lumière des premiers vécus recensés un peu expéditif : la solitude de certaines femmes, au moment de l’avortement, quand l’expulsion a lieu à domicile, crée une situation désarmante, d’autant plus si la femme n’avait pas été suffisamment prévenue. Toutefois, il faut répéter que Baulieu ne présente pas sa découverte comme « la » solution, mais comme un nouveau choix possible. Enfin, au-delà des enjeux cruciaux pour les femmes et les hommes de notre temps, l’analyse de cette découverte permet de penser à nouveau les rapports de la science et du progrès humain.

Isabelle Forest

Notes

  1. * Etienne-Emile Baulieu, Génération pilule, Odile Jacob, 1990. Toutes les citations de cet article sont extraites de ce livre.

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