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Grandes dames de la littérature

Héloïse contre Abélard

· Cahiers du féminisme, n° 56, printemps 1991 · p. 40-41 · 2 193 mots

On dit Héloïse et Abélard comme Tristan et Iseult , Roméo et Juliette , Rodrigue et Chimène... Mais , outre que ce couple n'est pas littéraire , mais historique, son réel approché jette son mythe par terre.

L’oeuvre qui nous transmet leur souvenir -les lettres des deux amants séparés, écrites dix-huit ans après leur liaison, et probablement rassemblées à des fins morales par Abélard lui-même -n’a rien d’un roman d’amour. C’est un affrontement en forme de dialogue de sourds où, à la voix humaine douloureuse d’Héloïse répond celle d’un mort vivant, d’un vaincu, eunuque de l’esprit comme du corps, et qui tente d’entraîner l’autre dans son renoncement et son idéale mortification de la chair. C’est la fin déchirante de ce qui fut une passion, plus exactement le moment où la passion ne subsiste plus que d’un côté. Et ce côté est celui de la femme, ce qui ne nous étonne guère, tant le monde de l’amour -et de la fidélité en amour -reste historiquement celui de la femme, tandis que l’homme, qu’il s’en lasse ou en soit exclu d’une façon ou d’une autre, trouve ou accepte des compensations sociales ou intellectuelles.

L’histoire d’un amour

Pas de doute pourtant qu’au commencement, autour des années 1 1 1 8, il y eut passion commune. S’il s’agit du couple -qui reste « classique » -d’un maître et de son élève, il ne s ’agit pas, dans ce cas, de la rencontre d’une naïveté avec un prestige relatif. Le maître est là sans doute le plus grand esprit du temps. Dès ses vingt-trois ans, il a eu sa propre école. Il occupe la chaire de philosophie du chapitre de Notre-Dame de Paris. Il a trente-neuf ans. L’élève en a dix-sept, mais c’est un esprit d’élite, un grand caractère, fier, exigeant.

L’élan qui les a portés l’un vers l’autre a dû être de fascination d’une réciproque supériorité. Au long de tous ces siècles où la femme n’a pas le droit à l’émergence dans les sphères de l’élite intellectuelle de la société, pour celle qui se sent des ailes et est empêchée de voler, la rencontre d’un homme de son envergure est la seule chance de briser ses liens et de prendre son essor.

Mais en ce temps, en ce milieu, dès le début il y a maldonne. Abélard, maître en philosophie, c’est-à-dire, alors, en théologie, est clerc, tonsuré, et si le célibat n’est pas encore une règle absolue pour ceux qui ne sont pas prêtres, l’état de mariage n’est guère compatible avec les hauts degrés d’une carrière universitaire. Héloïse est toute empreinte d’esprit courtois, et elle y entraîne le philosophe qui délaisse son enseignement et se met à composer des chansons d’amour.

La naissance d’un enfant va bouleverser le jeu. Héloïse éprouve des transports de joie de se trouver enceinte. Abélard l’enlève en Bretagne où elle accouche d’un garçon qu’elle prénomme Astrolabe. Coup de projecteur sur le hors-monde où se situe leur amour, puisque c’est le nom, d’origine arabe, de cet instrument géométrique de navigation qui va être celui des grandes découvertes des siècles prochains.

Le principal parent d’Héloïse est son oncle-tuteur, le chanoine Fulbert, d’abord vrai personnage de comédie, si sûr de la chasteté de sa nièce et du saint docteur qu’il n’a pas hésité à confier totalement la première au second, lui conseillant même, si elle se montrait négligente à l’étude, de recourir « aux châtiments les plus violents », ce qu’ Abélard définit: « confier une tendre brebis à un loup affamé ». La fuite de sa nièce rend le chanoine fou de colère.

Nous ne sommes pas peu étonnés d’apprendre que c’est alors Abélard qui propose à Héloïse le mariage, et que c’est celle-ci qui le refuse, avec l’argument courtois que ce lien est « obscène », incompatible avec la vie de l’intelligence. Elle fait passer son honneur après le haut destin promis à son amant. Elle cédera pourtant, mais le mariage sera secret.

On n’est pas au bout des inconséquences. C’est, en effet, le moment que choisit Abélard pour s’éloigner d’Héloïse. Et lorsque Fulbert s’en enrage, maltraite la jeune femme (il est décidé- ment un adepte des manières fortes), l’amant revient l’enlever une nouvelle fois... pour la cacher au couvent des moniales d’Argenteuil.

Il est difficile de démêler ce qui s’est passé dans l’esprit et le coeur du théologien du XIIe siècle, entre, d’une part, la dialectique de l’amour courtois, son platonisme et sonjeu de sacrifices, d’obstacles dressés pour les vaincre ou. . . pour justifier les abandons, et, d’autre part, la solution « élégante » de conciliation d’un désir accompli et de la reprise de la voie « normale », une fois le sang-froid retrouvé.

Quoi qu’il en soit, l’interprétation de Fulbert est, elle, univoque. Il venge le double bouclage de la vie de sa nièce -mariage plus couvent -par la castration du coupable, ce qui le blesse, l’humilie et lui ferme à vie toutes les voies des charges ecclésiastiques, interdites aux castrats.

Abélard à Saint-Denys et Héloïse à Argenteuil prononcent des voeux définitifs.

Désormais leur séparation est totale, bien que leurs chemins ne cesseront de se croiser.

Double martyre, mais dans des sphères qui sont comme de deux mondes étrangers.

En un combat douteux

Abélard est retourné à ses oeuvres d’homme, à sa lutte pour les idées. Il est en avance sur son temps, travaille à fondre dans la scolastique la haute pensée de l’Antiquité, et, surtout, veut débarrasser la théologie chrétienne de l’absurdité du Dieu unique en trois personnes en faisant de celles-ci de simples attributs -puissance, sagesse et bonté -de l’Etre divin.

Brillant, fougueux, et bouleversant les dogmes, c’en est trop pour les maîtres qu’il bouscule et qu’il vexe de toute sa supériorité intellectuelle. Chassé de Paris, maltraité, ses thèses sont condamnées en 1121. Il doit jeter lui-même au feu son livre De unitate et trinitate divi-na, et est condamné à demeurer à l’abbaye de Saint-Denys. Il s’en enfuit, vague de monastère en monastère, et finit par fonder celui du Paraclet (autre nom de la Trinité, mais dont ses ennemis comprennent que c’est essentiellement la désignation de l’Esprit Saint, et donc un défi d’hérétique). Ce n’est là d’abord qu’un ensemble de cabanes où accourent les élèves, car, alors comme de tous temps, la jeunesse est pour la pensée hardie, « révolutionnaire ». Mais ses ennemis ne désarment pas. Traqué, il va tomber dans le piège de la charge d’ abbé du couvent de Saint-Gildas-de-Rhuys, en Bretagne sauvage, où de 1 128 à 1 134, il se trouve à la tête de moines voleurs et pillards, qui vivent avec leurs concubines et leurs enfants et, naturellement, s’opposent aux réformes qu’il prétend leur imposer. Ils tentent de l’empoisonner, et finalement lui tendent un guet-apens, il tombe de cheval et se brise des vertèbres du cou. Nouvelle infirmité qui l’accable.

Pendant tout ce temps, il n’a pas cessé sa guerre philosophique, dans des écrits qui resteront pour la plupart inédits, où il se montre précurseur de la critique philologique des textes, révélant des erreurs d’interprétation, des altérations et des falsifications (Sic et Non), anticipant une conciliation chrétienne de la philosophie, du judaïsme et du christianisme (Dialogue entre un juif, un philosophe et un chrétien) que 1 ’ on retrouvera chez Ramon Lulle et Nicolas de Cues, enfin approchant dans son Ethique une morale individuelle que retrouvera la Réforme. T out cela fleure l ’hérésie, sinon y tombe. Ce sera l’avis des docteurs de l’Eglise, et en particulier de saint Bernard qui, après son refus de rétractation, le condamneront en 1140. Pas encore complètement brisé, il en appelle au pape Innocent II. Celui-ci confirme la condamnation. Cette fois c’est la fin. Il « reconnaîtra » ses erreurs, réfugié à Cluny auprès de Pierre le Vénérable, qui recueillera aussi Astrolabe, lequel mourra bientôt.

Le malentendu

Mais avant, en 1 132, il avait écrit son histoire, celle de ses malheurs privés et publics, YHistoria Calamitatum Abae-lardi. Et le manuscrit en est parvenu à Héloïse.

Elle aussi a été chassée de son couvent avec ses compagnes, par les moines de Saint-Denys qui en ont pris possession. Abélard a obtenu de lui faire donation, confirmée par le pape, de l ’abbatiat du Paraclet où, avec les moniales qui l’ont rejointe, elle mène une vie misérable. Ils se rencontrent, mais, sous les yeux de la communanté, sans autre contact que ceux qu’exige l’administration ecclésiale, à tel point qu’ Héloïse n’apprend que par le petit livre les misères de son amant.

Elle écrit alors la première de ses deux lettres, auxquelles Abélard répond par deux autres.

Celles d’Abélard piétinent leur amour avec les termes sales de la religion ennemie de la chair: « concupiscence », « obscène plaisir », « saletés où je me suis plongé dans la fange », « parties honteuses », « j ’assouvissais en toi mes misérables passions »,« tasouillure »...; et les arguments de la misogynie: « les femmes font apostasier même les sages », « vulgaires travaux féminins »...

A la deuxième lettre de ce vaincu, Héloïse ne répond plus. Il y en aura bien trois autres échangées, d’ailleurs mal datées, mais traitant seulement de l’administration du Paraclet.

Héloïse et Abélard, miniature du Roman de la rose (XVe siècle).

Les deux lettres d’Héloïse, à elles seules, suffisent à justifier sa place parmi les grandes figures de la cause des femmes contre la société qui n’a cessé de les opprimer, au travers de la cause de l’amour qui en est toujours un élément essentiel, et aussi sa place parmi les grandes dames des lettres.

Qu’elles sont belles et bouleversantes, ces deux lettres d’Héloïse ! Contre l’idéologie religieuse de la résignation et de la mort, elle se bat, à contre-courant du temps et de sa situation d’abbesse, contre l’argumentation de celui qu’elle aime, pour la défense de leur amour qu’elle veut sauver, au-delà même de l’inéluctable séparation physique.

C’est par amour de l’homme etnon de Dieu qu’elle a pris le voile. C’est à lui qu’elle s’est sacrifiée. Elle dit : « Le nom d’épouse paraît plus sacré et plus fort ; pourtant celui d’amie m’a toujours été plus doux. J’aurais aimé, permets-moi de te le dire, celui de concubine et de fille de joie, tant il me semblait qu ’en m’humiliant davantage j ’augmentais mes titres à ta reconnaissance et nuisais moins à la gloire de ton génie. »

Elle refuse la culpabilité et le péché. Elle proclame 1 ’ innocence de son amour. -41 -

Elle n’a rien à expier. Elle lui rappelle son propre principe d’éthique que le « crime est dans l ’intention plus que dans l ’acte » et que « la justice pèse le sentiment, non le geste ».

Puisqu’ils nepeuventplus être amants, qu’au moins il l’aime comme sa fille. Elle l’a défié : « Dis-le, si tu le peux, ou bien je le dirai, moi, ce que je crois savoir, ce que tous soupçonnent ! C’est la concupiscence, plus qu ’une affection véritable, qui t ’a lié à moi, le goût du plaisir plutôt que l ’amour. » Dans sa première réponse, il rusera pour ne pas répondre à ce défi, et ce n’est que dans la seconde qu’ il assassinera leur passé avec des paroles de boue.

Elle, dans sa seconde lettre, qu’elle a fait précéder de la suscription : « A son unique après le Christ, son unique dans le Christ », elle va plus loin que dans la première, presque jusqu’à un reniement de ce Dieu « qui n ’a cessé de m ’être cruel ». A peine a-t-elle accepté la pénitence, mais non du péché, seulement des malheurs que son amour a attirés sur Abélard, qu’elle s’écrie : « Je ne parviens pas à susciter en moi un repentir capable d ’apaiser Dieu. Je ne cesse au contraire d’accuser sa cruauté à mon égard. » Elle avoue : « On vante ma chasteté, parce qu ’on ignore à quel point je suis fausse. » Et plus loin : « Dans tous les états où la vie m’a conduite, Dieu le sait, c ’est toi, plus que lui que j ’ai craint d’offenser ; c ’est à toi, plus qu ’à lui, que j ’ai cherché à plaire. C ’est sur ton ordre que j ’ai pris l ’habit, non par vocation divine. »

Mais elle sait que son combat est vain. Le souffle de la mort, seul, a répondu à ces admirables et poignantes lettres d’amour. On peut croire cependant que l’homme écrasé, dont l’ultime réponse tend à l’entraîner vers le reniement du sens de sa vie, ne l’a pas convaincue, puisqu’elle exigera, après sa mort, d’être enterrée à son côté, ce qui sera.

Notre lecture féministe de leurs lettres n’est-elle pas anachronique ? Répondons d’avance à ce possible argument : elles ne sont pas pour nous un document historique, mais de la chair vive. Et si les souffrances d’Abélard relèvent de l’histoire médiévale et de l’histoire des idées, celles d’Héloïse sont un moment de la souffrance supra-historique (pour éviter le terme pessimiste d’étemel) des femmes. Les valeurs auxquelles se réfère Abélard sont de l’ordre d’un lointain passé, heureusement mort. Celles d’Héloïse sont des valeurs humaines, qui demeurent, à jamais.

Michel Lequenne

Héloïse et Abélard, miniature du Roman de la rose (XVe siècle)

Notes

  1. Abélard et Héloïse, Correspondance. Traduction et présentation de Paul Zunthor, bibl. du Moyen Age, 10/18.

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