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Éditorial

Les féministes contre la guerre

· Cahiers du féminisme, n° 56, printemps 1991 · p. 4-5 · 1 521 mots

A l’approche du 8 Mars, nombre de groupes et militantes féministes avaient décidé de placer cette journée sous le signe de la lutte contre la guerre. Ce jeudi 28 février, les Etats-Unis ont enfin annoncé un cessez-le-feu. Mais les initiatives prévues gardent toute leur importance : car si la guerre est finie, la paix est loin d’être gagnée !

Manifester le 8 mars contre la guerre, ce sera aussi une façon d’affirmer que la lutte pour la libération des femmes a beaucoup à voir avec la lutte contre la guerre, et vice-versa. Oui, c’est aussi en tant que féministes que nous étions dans le mouvement antiguerre, et que nous continuerons à en être partie prenante.

Parce que nous luttons pour une société plus juste, égalitaire, pour une société qui ne repose plus sur l’oppression d’un groupe par un autre -celle des femmes par les hommes -, comment pourrions-nous laisser se perpétuer, grâce à notre silence et notre passivité, la domination d’une partie du monde sur une autre, comment pourrions-nous accepter un ordre fondé sur un prétendu « droit international » qui n’est que le droit du plus riche et du plus fort ? Parce que nous dénonçons les violences quotidiennes que subissent les femmes, pourrions-nous nous taire lorsque la violence est érigée en principe de gouvernement, légitimée, glorifiée ?

Comment ne pas voir que cette guerre nous fait brutalement revenir en arrière, comme si les avancées gagnées grâce aux luttes féministes étaient d’un seul coup effacées ! Songeons, en effet, aux images de notre société dite « civilisée » que ces dernières semaines nous ont renvoyées : images de ces soldats, à la veille de l’offensive terrestre, pressés cf« en découdre »avec Saddam Hussein, sans état d’âme, sans peur, simplement satisfaits de pouvoir montrer qu’« ils en ont »... En parallèle, images de ces épouses, mères ou fiancées de soldats, occupées à empaqueter cigarettes, chocolats et autres douceurs en s’efforçant de cacher leur angoisse, pour ne pas « porter atteinte au moral des troupes ».

D’un côté, la violence identifiée à la virilité, la virilité identifiée à la violence, le machisme exacerbé : « Saddam, va te faire enculer ! » -et autres messages du même style -avaient écrit les GI’s sur les premiers missiles tirés contre l’Irak... De l’autre, les femmes renvoyées au domaine du dedans et aux rôles ancestraux : assurer « Panière », encourager l’héroïsme de nos valeureux soldats (chacune de nous était invitée à se transformer en marraine de guerre, à envoyer lettres et colis aux régiments), régler les problèmes d’intendance, pan- ser les plaies, et se préparer à offrir le repos du guerrier. Si la guerre s’était prolongée, sans doute aurions-nous bientôt vu refleurir, comme en d’autres périodes, les appels à « repeupler la France »...

Oui, voilà de quelles régressions s’accompagne la militarisation des sociétés. Les femmes ont tout à redouter d’un renforcement des pouvoirs de l’armée -armée qui demeure, par delà l’évolution des rapports sociaux, le symbole immuable de la domination patriarcale, le lieu d’apprentissage par excellence de la soumission et du respect de la hiérarchie, la meilleure école, enfin, de conditionnement à la violence. Et ce n’est pas la présence, dans cette guerre du Golfe, d’un nombre relativement important de femmes en treillis militaire (trente mille Américaines, sur les cinq cent mille soldats envoyés par les USA) qui pourra suffire à remettre en cause cette analyse. Les médias nous ont beaucoup parlé de ces « amazones en battle-dress » et de leurs maris restés pouponner à la maison (il fallait bien parler de quelque chose, dans cette guerre « propre » qui ne faisait pas de victimes !..). D’aucuns ont pronostiqué à ce propos l’avènement d’une ère nouvelle, l’ère de l’androgynie ; d’après le Nouvel Observateur , certaines féministes américaines, même, verraient dans ce mélange des rôles se dessiner un monde meilleur.1 Qu’on nous permette de ne pas partager leur optimisme : si nous savons maintenant que même sous l’uni forme et en plein désert, on peut rester élégante (« Du sang, des larmes et du rimmel », titrait l’envoyée spéciale du Nouvel Obs en Arabie Saoudite...), nous n’avons pas le sentiment que la présence de soldâtes dans l’armée américaine ait profondément bouleversé l’institution. Comme le dit l’une d’elles, dans cet article : « Avant d’être femme, je suis une Américaine ! ». Il y a quelques années, nous avions pu voir, à la télévision française, des images d’un commando féminin de l’armée US à l’entraînement. Ces femmes scandaient : « Je veux violer, je veux tuer ». Un monde meilleur, vraiment ? Même si cet exemple ne représente, du moins nous l’espérons, qu’un cas extrême, il est très significatif. La guerre institutionnalise la violence, toutes les violences, notamment contre les femmes : on sait combien souvent le viol -viols massifs, collectifs -est utilisé comme une arme pour terroriser les populations, et comme un moyen d’affirmer sa domination sur l’ennemi en s’appropriant « ses » femmes. Inéluctablement, la violence de guerre rejaillit sur la société civile, à l’arrière du front, contaminant tous les rapports sociaux et entraînant une modification des systèmes de valeurs. Encore une fois, les femmes sont parmi les premières à faire les frais de ces évolutions.

Elles risquent également d’être les plus touchées, dans tous les pays, par les répercussions de l’effort de guerre : les milliards dépensés pour les bombes, ce sont autant de milliards en moins pour les budgets sociaux, les crèches, les garderies : qui cela pé-nalise-t-il en premier lieu ?

Une prédisposition naturelle à la paix ?

Autant de raisons qui fondent notre engagement féministe contre la guerre.

Cela ne signifie pas que nous ayons un discours séparé, en marge du mouvement antiguerre : les féministes ne se situent pas dans un « ailleurs », hors politique. Cela signifie simplement que les femmes ont bien des raisons particulières de lutter contre la guerre, outre toutes celles qu’elles partagent avec l’ensemble du mouvement antiguerre. Nul besoin d’en appeler à un prétendu instinct maternel des femmes qui les porterait « naturellement » du côté de la paix. Certes, l’expérience et les sondages montrent que les femmes sont plus nombreuses que les hommes à rejeter la violence guerrière. Mais ce n’est pas affaire de chromosome : ces différences renvoient au conditionnement social dans lequel les un(e)s et les autres baignent depuis leur plus tendre enfance, des premiers jouets au modèle dominant de répartition des rôles dans la famille. Conditionnement que le mouvement féministe n’a cessé de dénoncer et de mettre en cause, dans lequel ses luttes ont commencé à ouvrir quelques brèches. Tout cela peut-il être oublié sous prétexte de mobilisation contre la guerre ? C’est la question que l’on peut se poser devant la campagne menée par le PC en direction des femmes, depuis le début du conflit du Golfe, relayée ces jours derniers par l’appel de l’Union des femmes françaises (UFF) pour la manifestation du 9 mars : « Nous les femmes qui donnons la vie, nous refusons la violence,... »

Discours qui enferme les femmes dans ce rôle de mère auquel la société patriarcale, depuis toujours, cherche à les réduire pour mieux justifier leur oppression. Si cet appel aux « mères » rejoint une longue tradition du mouvement ouvrier, ce même thème a été très souvent utilisé en sens inverse, par tous les boute-feux, pour inciter les mères et épouses de soldats à participer à la mobilisation patriotique ou pour rappeler toutes les mères à leur « devoir de procréation ». Dansl’unetl’autrecas, l’argument aboutit à conforter la division traditionnelle des rôles et remet en cause, dans les faits, les avancées du mouvement des femmes. Cette divergence n’empêche pas l’unité d’action dans la mobilisation antiguerre, bien entendu, mais les nécessités de celle-ci ne doivent pas pour autant escamoter les débats de fond.

La libération des femmes irakiennes grâce aux B52 ?

Si beaucoup de féministes se sont investies dans le mouvement antiguerre, ce conflit a malheureusement fait apparaître dans le mouvement des femmes une fracture importante. Certaines ont refusé de prendre position contre la guerre en mettant en avant, notamment, le sort réservé aux femmes en Irak. En février 1990, le Conseil du commandement révolutionnaire irakien, dans le souci de « promouvoir la vertu et la moralité », avait décrété que tout homme qui tuerait une femme adultère de sa famille ne serait pas traduit en justice. Toutes les féministes, bien sûr, sont unanimes à condamner d’aussi monstrueuses pratiques. Cela justifie-t-il pour autant les déluges de bombes qui se sont abattus sur le peuple irakien ? Aide-t-on à la libération des femmes irakiennes en détruisant quasiment leur pays ? Poussant cette logique jusqu’au bout, Antoinette Fouque, présidente de l’Alliance des femmes pour la démocratie, n’a pas hésité à souhaiter la victoire militaire et politique de la coalition occidentale, « suffisamment pour démocratiser le pays vaincu » 2-Faut-il s’étonner qu’elle ait eu droit, elle, aux honneurs d’une presse qui a gardé par ailleurs le silence total sur les initiatives des féministes contre la guerre ? Elle a choisi le camp des « valeurs occidentales » et du « droit international ». Ce n’est pas le nôtre.

Notes

  1. Anne-Marie Granger Le 28 février 1991
  2. 1 . Le Nouvel Observateur du 2 1 février 1991.
  3. 2. Interview pâme dans Libération du 13 février 1991.

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