DOSSIER
Survivre en Afrique malgré le SIDA « Fléau », « plaie », « catastrophe », tels sont les termes utilisés généralement pour décrire le développement de V épidémie du SIDA en Afrique ainsi que ses conséquences probables sur le plan économique, social et démographique : les experts présents lors de la dernière conférence internationale sur le SIDA en Afrique, qui sfest déroulée du 10 au 13 octobre 1990 à Kinshasa, ont évalué à dix millions le nombre de séropositifs d'ici à 1992. Il serait actuellement de cinq millions. Ce qui signifie que le nombre de personnes contaminées va doubler en l'espace d'un an ! Ce sont quatre-vingt à cent cinquante millions d'Africains qui sont condamnés à mourir du SIDA dans la décennie 1.
L’épidémie a d’abord touché les pays du centre et de l’est africain comme le Burundi, le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda et le Zaïre : « Plus généralement, on estime que 8 % à 10 % de la population adulte des grandes métropoles d ’Afrique centrale et d’Afrique de l ’Est sont séropositifs. 2 » Mais des pays de l’ouest africain, comme le Mali, la Côte-d’Ivoire, ne sont pas épargnés. Ce sont là des chiffres moyens mais on peut trouver des taux de séropositivité plus élevés :« ... dépassant même les 60 % chez les militaires zimbab-wéens. A Nairobi (Kenya), dans certains groupes de prostituées, la contamination atteint 80 %. 3 » Aucune catégorie de personnes n’échappe au virus : hommes et femmes sont contaminés au même niveau. Le multipartenariat des hommes en particulier, largement répandu en Afrique à travers la polygamie ou sous d’autres formes et ce, sans protection, est un facteur évident de diffusion du virus : « On voit en outre apparaître aujourd’hui un nouveau type de personnes contaminées : les épouses “traditionnelles ”, arrivées vierges au mariage, contaminées par leur mari et mettant au monde des enfants eux-mêmes contaminés. 4 »
L'hécatombe
Les conséquences sont multiples. Comme le rapporte Jean-Yves Nau, dans le Monde du 13 octobre 1990, le nombre des orphelins va croître considérablement : « En Ouganda par exemple, ils sont trente mille. (...) Selon le docteur Antonia Novello, chirurgien général des Etats-Unis, on peut prévoir qu ’avant l ’an 2 000 plus de dix millions d’enfants africains de moins de dix ans seront orphelins. » La mortalité infantile, elle aussi, va s’aggraver, le taux de séropositivité chez les femmes enceintes étant lui aussi en augmentation : « Ainsi, à Kigali (Rwanda), les taux moyens de séropositivité trouvés chez les femmes enceintes sont passés ces deux dernières années de 18 à 30%. » Tous les observateurs sont d’accord pour dire que les conséquences économiques et sociales sont terribles : « Ce sont les plus actifs socialement qui seront les plus touchés. Or, en Afrique, une personne qui travaille fait souvent vivre une très grande famille, explique le professeur Mboup. Sur le plan démographique, le péril est également très grand. Les femmes, et parmi elles beaucoup de mères, sont ou vont être infectées. Nous savons déjà qu’au moins deux générations sont menacées : la nôtre et la suivante. 5 » Jean-Yves Nau, quant à lui, rappelle que « les économistes de la Banque mondiale prévoient, à cause du SIDA, un recul très significatif, de l ’ordre de 30 % en moyenne, de la progression des produits nationaux bruts, et ce en prenant les hypothèses les moins alarmistes. 6 » Cette épidémie ne se limite pas aux grandes métropoles mais gagne aussi les zones rurales. Arrêtons-nous un instant sur ces chiffres pour prendre conscience de la tragédie humaine que cela représente.
Des expériences de prévention...
« Sida, une lueur d’espoir à Kinshasa », tel était le titre d’un article de Jean-Yves Nau dans le Monde du 24 octobre 1 990. Il semblerait que suite à une vaste campagne de prévention organisée dans la capitale du Zaïre, le taux de séropositivité se soit stabilisé autour de 7 % à 8 % chez les adultes. Cette campagne de prévention a pris la forme d’une diffusion massive de préservatifs fabriqués aux USA et diffusés sous la marque francophone « Prudence » : « Prudence est vendu trente centimes le paquet de trois et il est facile de s ’en procurer dans les nigts-clubs, les entreprises ou les locaux militaires. Les ventes décollent. » Le responsable de l’action de Populations services international, association américaine sans but lucratif, a déclaré au journaliste du Monde :
DOSSIER « de vingt mille en 1987, nous allons atteindre cette année les neuf millions de préservatifs distribués et nous visons pour l’an prochain les 16 millions. » Il y a eu en outre une campagne suivie auprès de mille deux cents prostituées par des médecins belges et zaïrois qui a permis de révéler l’importance des autres maladies sexuellement transmissibles comme facteur favorisant la contamination par le SIDA : « Dès lors, la prévention du SIDA passe impérativement par celle de la gonorrhée, des trichomonases ou des infections à chlamidiae. En pratique, nous avons ainsi engagé un travail de prévention sur une large échelle » Telles sont les déclarations du docteur Laga. De plus, rinformation des prostituées aurait abouti à changer leur comportement : « En 1988, 2 % seulement des prostituées disaient avoir recours au condom ; aujourd’hui toutes ou presque disent y avoir recours... une fois de temps à autre. » J.Y.Nau est néanmoins obligé de modérer son enthousiasme : « Le recours aux préservatifs, s ’il a augmenté dans des proportions très importantes, est encore loin d ’être la règle dans l ’ensemble du pays, et le dépistage des donneurs de sang infectés par le virus et donc infectieux n ’est pas, contrairement à ce qu ’on pourrait espérer, effectué de manière systématique. »
La prévention en Afrique nécessite une coopération internationale intense mais aussi (comme dans les pays occidentaux où pourtant les traditions sont différentes) une remise en cause en profondeur des comportements sexuels marqués par la domination masculine des hommes sur les femmes : les femmes doivent pouvoir échapper à la polygamie, proposer un préservatif sans faire un affront à un homme mais aussi échapper aux mutilations sexuelles comme l’infibulation ou la clitoridectomie, qui sont une source supplémentaire d’infection, ainsi qu’à la prostitution qui est le gagne-pain des jeunes femmes dans la misère.
... à l’inégalité sociale face à la maladie
Dans le Monde des 4 et 5 juin 1989, le docteur Jonathan Mann, responsable alors pour l’OMS de la lutte contre le SIDA, déclarait déjà : « La santé dans le monde n ’a pas assez de ressources. » Depuis, il a démissionné de ses responsabilités. Lors de la Conférence internationale contre le SIDA en juin 1990, l’OMS constatait : « Le budget de lutte contre le SIDA d’un pays sous-développé est en moyenne équivalent au coût de traitement de quinze sidéens aux Etats Unis. 1 » Cela signifie que les malades du SIDA (sauf quelques privilégiés), en Afrique, n’ont accès à aucun traitement (comme l’usage de l’ AZT) faute de moyens financiers et comme l’écrit si bien Annie Kouchner à propos de la République centrafricaine : « Le handicap de la pauvreté est insurmontable. Pour le SIDA comme pour toutes les autres maladies. Le paludisme par exemple. On sait pourtant le guérir (...) il reste ici, comme dans la plupart des pays tropicaux, la première cause de mortalité (...) Impossible aussi de juguler la tuberculose. Pas d ’antibiotiques. Et quand il y en a, ils sont trop chers. Alors, bien sûr, le mal s ’étend : plus del % de la population est déjà touché. 8 », et ces tuberculeux constituent une proie désignée pour le SIDA. Elle rappelle aussi l’absence de suivi dans l’action internationale qui se concrétise par l’envoi de seringues jetables pour éviter la contamination mais sans le réapprovisionnement nécessaire, alors ces seringues sont réutilisées sans avoir pu être stérilisées comme les anciennes seringues en verre !
En matière de lutte contre les maladies qui continuent de décimer l’Afrique comme la plupart des pays sous-développés, il n’y a pas de fatalité mais des choix politiques et sociaux. Certains responsables de l’OMS parlaient de la nécessité de décréter « l’état de guerre » contre le virus du SIDA. Mais la « communauté internationale », c’est-à-dire les pays industrialisés sous l’égide de l’impérialisme américain, peut-elle mener la guerre sur deux fronts ? Peut-elle mobiliser des moyens de destruction énormes dans la guerre du Golfe pour défendre son droit d’accès inconditionnel aux puits de pétrole et envisager de lutter sérieusement contre l’analphabétisme, les épidémies de toutes sortes comme le paludisme ou le SIDA, ou le choléra comme au Pérou ? Non bien sûr . Dans ce cas, les multinationales du profit ont fait leur choix, un choix criminel.
Josette Trat
Notes
- 1. Le Monde du 1 1 mai 1988.
- 2. Le Monde du 2 juin 1990.
- 3. Idem.
- 4. Le Monde du 1 1 octobre 1987.
- 5. Le Monde du 20 septembre 1988.
- 6. Le Monde du 13 octobre 1990.
- 7. Libération du 25 juin 1990.
- 8. Les Cahiers de l’Express, N° 6.