La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Cinéma d'elles

Festival de Créteil : De Berlin à Saigon

Cahiers du féminisme, n° 57, été 1991 · p. 42 · 859 mots

Le festival de films de femmes de Créteil, XIIIe du nom, regroupait tant d'hommages, de rétrospectives, en plus des films tout frais, courts et longs, documentaires ou de fiction, que le spectateur risquait l'asphyxie. Il fallait donc slalomer à travers les films et à travers les salles. Descendre du Mont Mesly à la Maison des Arts, pousser jusqu'aux cinémas du Palais. C'est un des mérites de Créteil, de montrer le cinéma là où il vit au fil de l'année : les salles Art et essai de la ville. L'éphémère passage, le temps d'un festival, c'est trop peu, si les films ne continuent pas leur course dans les salles ! Ce n'est pas le cas pour deux films remarqués l'an dernier : Le Syndrome asthénique de Kira Muratova est sorti. On lira avec profit et plaisir, l'entretien que la cinéaste a donné à Positif (numéro de mai). On verra bientôt le magnifique Mémoires d'un fleuve , de Judit Elek dont on craint qu'elle n'ait des difficultés pour tourner à nouveau dans son pays, la Hongrie, en proie à tous les vertiges, capitalistes et chrétiens. C'est pour empêcher que les pelleteuses d'une Allemagne retournée à l'heure zéro n'enfouissent du même coup Staline et Hitler, que Sibylle Schônemann, née à Berlin quand se meurt « le petit père des peuples », se livre à une enquête documentaire sur l'époque où, cinéaste en RDA, elle subissait toutes sortes de pressions, vexations et emprisonnement. Elle interroge aujourd'hui ses oppresseurs d'hier : policiers ou directeurs des studios. Le jury des femmes journalistes de l'AFJ a décerné son prix à ce film : Le temps enfermé.

Du côté de la fiction, deux cinéastes sous influence : l'une russe et l'autre vietnamienne. Svetlana Proskurina, dont c'est le premier long métrage, refuse toutes les marraines. Réaction compréhensible dans une Union soviétique où se larguent toutes les amarres, où l'on a appris à se méfier des versions officielles de l'Histoire. Les personnages de Valse accidentelle sont semble-t-il sans attaches sociales, trois adolescents et une femme quadragénaire à qui seuls des voisins hargneux demandent des comptes.On pense à Muratova, mais Proskurina se déclare sans maître ni référence. A plusieurs reprises des scènes violentes éclatent. Interrogée, la réalisatrice refuse d'en faire l'analyse en termes politiques. Il est pourtant manifeste que ces tombes, au pied desquelles les garçons s'étripent et la fille échappe à un viol, sont celles de soldats morts en Afghanistan.

La ville où naît Viet Linh, en 1952, s'appelle encore Saïgon. La très officielle biographie du catalogue lui fait voir le jour à Hô-Chi-Minh-Ville et nous apprend qu'elle est diplômée de l'Institut VGIK, à Moscou. A Créteil, le troisième film de Viet Linh qui nous a été présenté est un film amputé. D'abord intitulé : Prestidigitation, il a été rebaptisé : Troupe de cirque ambulant. Le tour de passe-passe des prestidigitateurs fait apparaître du riz dans la corbeille qui était vide auparavant. Bien que l'action soit située dans des temps? mythiques, les autorités ont cru y voir des allusions contemporaines : les -paysans du film, démobilisés et trompés par les saltimbanques, abandonnent le travail des champs.

Le film soviétique s'est vu attribuer; une Mention spéciale. Parmi les hommages, nous rappellerons celui rendu à Delphine Seyrig par un: festival qui souhaitait saluer l'amie fidèle de la cause des femmes et du cinéma. Par deux films tout simple-? ment, l'un qui chante l'autre pas : La Musica de Marguerite Duras et Peau i d'Ane de Jacques Demy. \

Des journées entières dans les salles j n'auraient pas suffi à épuiser les 3 secrets de ce treizième festival. *

Nora More •

La Compagnie des Inconnues

Prix du public de Créteil 1991, ce film est un petit moment de bonheur. Sept vieilles dames se retrouvent avec leur conductrice, pendant deux-trois jours, isolées loin de toute civilisation, dans la campagne québécoise, à cause d'une panne de car. Elles ne se connaissent quasiment pas. Nous faisons donc connaissance des unes et des autres en même temps qu'elles. Nous les voyons s'organiser pour la vie collective, par exemple le moment du couchage, pour la survie, c'est la recherche de la nourriture et la pêche aux grenouilles.

Nous les écoutons se confier à leurs ; compagnes, parfois timidement, toujours avec simplicité et franchise : ; sept vies de femmes avec leurs détresses, leurs joies et leurs désirs. Et ceci dans une nature somptueuse de forêts et de lacs où le silence est presque perceptible.

Michelle, la conductrice au rire magnifique, est la seule comédienne professionnelle. Elle guide avec vitalité son groupe d'octogénaires. Et les moments d'émotion et de rire se succèdent autour de Constance, qui essaie d'entendre le chant du rossignol, souvenir de son enfance heureuse dans ces bois, de Mary, écrivaine et lesbienne qui enfin parle à cœur ouvert, de Catherine, nonne, mécanicienne et musicienne, de Beth, réservée et élégante en toutes circonstances, de Cissy à la voix de petite-fille, d'Alice, l'Indienne restée proche de la nature, de Winnie enfin, qui en une seule danse nous ravit.

C'est le premier film de fiction de Cynthia Scott, spécialisée dans les reportages et les documentaires� elle y dirige magnifiquement ces sept vieilles dames indignes.

Marie-Annick Vigan

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