Quand l'« efficacité économique » est en cause , les « spécialistes » du développement, organismes internationaux et autres bureaux d'études, prennent parfois des accents curieusement féministes. C'est ce qu'avait déjà remarqué le numéro 56 des Cahiers du féminisme dans son dossier sur les femmes en Afrique1. Le chapitre spécial du rapport 1990 de la Banque interaméricaine de développement (BID), « Les femmes au travail en Amérique latine », n'échappe pas à cette tendance2.
Bien des points apparaissent communs entre l’Amérique latine, l’Afrique et les autres pays dominés. La crise des années quatre-vingt a touché les femmes plus durement que les hommes, de même que les politiques dites d’« ajustement », dictées par le FMI et la Banque mondiale. L’ensemble est venu aggraver une situation générale de pauvreté spécifique des femmes, surtout dans les zones rurales.
La dégradation de la situation économique s’est traduite en effet par ce qui est nommé pudiquement « l’ajustement invisible » : il s’agit tout simplement de la participation croissante des « femmes à faibles revenus » à la reproduction de la force de travail, pour des tâches qui autrefois étaient assurées, même si c’était de façon incomplète et insuffisante, par les services publics. Les coupures budgétaires draconiennes entraînent la disparition de nombreux lits d’hôpital, la fermeture des cantines et des garderies. Le travail des femmes (au sens large, domestique comme productif) sert donc d’amortisseur à la crise économique. De plus, les inégalités de salaires basées sur le sexe se sont aggravées.
Cependant, l’Amérique latine présente la particularité d’avoir connu une évolution plus rapide que dans d’autres régions du monde de la place des femmes dans la production au cours des deux ou trois dernières décennies, à la faveur en particulier de l’urbanisation accélérée, et de l’introduction en force des rapports de production capitalistes dans les campagnes.
Ainsi, la part des femmes dans la population active est passée d’une moyenne continentale de 18 % en 1950 à 26 % en 1980. Et même si cette tendance s’est ralentie depuis, la crise n’a pas renvoyé les femmes dans leurs foyers. Comme dans les pays industrialisés, la chute du revenu moyen des ménages les a, au contraire, incitées à se présenter sur le marché du travail. Mais avec un taux de chômage en augmentation, particulièrement pour les plus jeunes, note le rapport. La part des femmes dans la population active est cependant très différente d'un pays à l’autre : les femmes représentent en 1980 près de 30 % de la population active en Argentine, au Chili, au Brésil, au Mexique, plus de 45 % à la Jamaïque et à la Barbade, mais moins de 20 % au Honduras et au Guatemala. En Haïti, pays le plus pauvre de la région, plus de 40 % des personnes actives sont des femmes alors qu’en république Dominicaine, à l’économie un peu plus diversifiée, sur la même île, le taux n’est que de 15 %. Le rapport n’explique pas les raisons de ces disparités.
L'agriculture, c'est le travail des femmes
Entre 1950 et 1980, la part des femmes occupées dans l’agriculture a diminué (de 28 à 15 %), mais moins que celle des hommes (de 60 à 39 %) (dans la mesure où le travail des femmes dans l’agriculture est répertorié par les statistiques, ce qui est loin d’être souvent le cas). Elle a diminué dans l’industrie (de 23 % à 20 %), certes moins rapidement que dans l’agriculture... mais pendant ce temps là, la proportion d’hommes employés dans F industrie augmentait (de 19 % à 28 %). Les femmes ont donc en partie remplacé les hommes dans l’agriculture, mais ont subi les premières les effets de la désindustrialisation liée à la crise. Cependant ce changement reste le plus souvent ignoré « en raison de tendances idéologiques et culturelles tenaces qui définissent les femmes rurales seulement comme des ménagères et des femmes au foyer, aussi bien que de l’absence de données courantes et réalistes permettant de refléter la réalité ».
Là encore, le statut concret des femmes dans l’agriculture diffère fortement selon les régions : dans les pays tropicaux d’Amérique du Sud (sauf au Brésil), elles sont classées comme « aides-familiales » pour plus de la moitié d’entre elles, en 1988. C’est aussi le cas pour environ le tiers au Brésil, au Mexique et dans le Cône sud, et c’est évidemment le statut qui résume le plus leur oppression spécifique ; 64 % sont « indépendantes » en Amérique centrale, et plus de 40 % au Mexique et dans le Cône sud ; dans les Caraïbes, 64,5 % sont salariées, et 47,2 % au Brésil.
Plusieurs études de cas, en Colombie, au Pérou, au Brésil, au Chili, entre autres, montrent aussi la diversité des formes de participation à la production proprement dite, selon le type d’agriculture concernée et le niveau de revenu du ménage. Dans l’ensemble, plus le niveau de revenu est faible, plus l’exploitation est petite, moins la division des tâches agricoles entre sexes est stricte. Parfois l’absence des hommes sur l’exploitation est déterminante : ainsi, dans une communauté des Andes péruviennes, un tiers des femmes ne reçoivent aucune aide de leur mari pour les travaux d’agriculture familiale, et un quart ne reçoivent qu’une aide sporadique. Leur seule aide est constituée par les enfants ou par d’autres femmes. A cela s’ajoutent les activités de petit commerce ou d’artisanat. Enfin les femmes disposent dans l’ensemble, pour leurs travaux agricoles, d’une technologie rudimentaire. Leur niveau de productivité est faible. Au Chili, dans la vallée de Putaendo, semi-aride, où le manque d’eau et de terre est un problème constant, les femmes interrogées déclarent effectuer, en plus du travail domestique proprement dit, les travaux suivants : soin et nourriture aux animaux de la ferme, entretien des poulaillers et de la basse-cour, vannage et nettoyage des grains, etc., tâches qu’elles comprennent dans leurs travaux ménagers, d’ailleurs. A cela s’ajoute une participation à la production de blé, maïs, haricots ou pommes de terre ; elles sont responsables de la culture des légumes et des fruits, avec peu ou pas d’assistance mécanique ; elles y ajoutent en général des activités d’artisanat pour la vente...
Le cas des « ménages dirigés par des femmes » est particulièrement souligné. A noter que cette catégorie de ménages représente depuis longtemps une population importante en Amérique latine, en raison des formes spécifiques prises par la domination machiste, qui fait que beaucoup d’hommes sèment des enfants à droite et à gauche sans plus s’en préoccuper3. Mais cette situation a connu une forte augmentation au cours des dernières années, pour des raisons cette fois objectives : situations de guerre ou de répression, manque de terres ou chômage qui font que les hommes quittent le village pour aller chercher un travail, souvent saisonnier, en ville ou dans les grandes exploitations : toutes tendances que la crise n’a fait qu’aggraver. Ces femmes cumulent toutes les difficultés.
En aille, elles sont d'abord domestiques
On connaît l’importance du secteur informel dans les villes d’Amérique latine, et sa croissance accélérée ces dernières années, conséquence de la crise et de l’exode rural. Les femmes y occupent une place importante et qui va en augmentant.
Ainsi, tous les emplois domestiques, si nombreux, sont occupés par des femmes. En exceptant cette activité, on trouve essentiellement deux formes de participation des femmes au secteur informel : les activités de production en sous-traitance pour des compagnies du secteur « formel » ou « structuré » (souvent des multinationales), et les activités indépendantes de commerce. A l’intérieur même du secteur informel, les femmes ont en général un revenu moindre que les hommes ; elles travaillent plus souvent seules, avec peu de capital, sans accès au crédit ni à la technologie. Comme à la campagne, ces activités sont souvent considérées comme une extension de leur travail ménager (couture, cuisine).
Quant au travail de sous-traitance, dans différents secteurs de l’industrie légère comme le plastique, l’électronique, les biens de consommation durable, la confection, il s’effectue souvent à domicile, ce qui leur permet d’assurer en même temps leurs tâches domestiques et les soins aux enfants... mais dans quelles conditions !
Car bien sûr la place occupée par les femmes sur le marché du travail a comme arrière-fond leur statut dans la société. D’après un indicateur fabriqué à partir des critères combinés de santé, âge au mariage, taux de fécondité, éducation, emploi et égalité devant les lois, le statut des femmes, selon l’étude, va de « très mauvais » en Bolivie, en Haïti, au Honduras, à « bon » en Uruguay, à la Barbade, et à la Jamaïque, en passant par « mauvais » au Brésil, au Paraguay, au Pérou, au Chili, au Salvador, au
Nicaragua et en république Dominicaine, et « correct » dans les autres pays (Mexique, Argentine, Colombie, Equateur, Venezuela, Costa-Rica... et Cuba). Cet indicateur est, sur bien des plans, sujet à caution. Cela lui permet d’ignorer les avancées réelles obtenues par les femmes au Nicaragua sur le plan de leur statut, et cela malgré le sous-développement, tout en classant comme « très bon » le statut des femmes aux Etats-Unis et au Canada. Grosso modo et à quelques exceptions près, on en retire l’impression d’une corrélation d’un statut correct avec les niveaux de « modernisation », d’abondance des ressources et de diversification de l’économie. Il y a une part de vrai dans cette idée. Cependant, et le rapport le note bien, l’industrialisation et la croissance des années soixante et soixante-dix en Amérique latine, ont certes entraîné une augmentation du nombre de femmes dans la population active, mais sans amélioration significative de leurs conditions de vie, et pour cause !
Certes, on ne peut nier que sont survenues des améliorations dans les domaines de la santé et de l’éducation. Le taux de fécondité a baissé dans tous les pays de 1970 à 1985, de façon inégale : s’il tourne autour de trois enfants par femme, voire deux pour des pays où la situation est classée comme « bonne » ou « correcte », il reste à cinq ou six pour les plus pauvres, comme le Honduras, la Bolivie, Haïti.
Un travail toujours ignoré
Deuxième constatation importante de ce rapport : si les femmes occupent dans la production une place croissante, cette place est toujours ignorée.
En effet, le travail domestique continue à être considéré largement et unanimement comme le travail principal et premier des femmes. Or, ce travail est « le moins reconnu et le moins valorisé par la société ». Comme si c’était spécifique à l’Amérique latine ! Délicieuse naïveté des experts ...
Conséquence directe de ce qui précède, le travail des femmes, même quand il est extérieur à la sphère domestique, est souvent considéré comme un prolongement naturel de celle-ci. C’est le cas en particulier à la campagne, pour les activités de petit élevage, de cultures potagères, de commerce ou d’artisanat. Souvent, les femmes elles-mêmes, interrogées dans les enquêtes, ne mentionnent pas ces activités comme un travail distinct.
Ce lien entre l’occultation systématique du rôle des femmes dans la production et la reproduction et l’échec des politiques de développement ou d’aide au développement est bien souligné dans le rapport. Plusieurs expériences le montrent dans l’agriculture. Ainsi, les réfor- mes agraires ont un lourd passif : « Il y a un consensus sur le fait que -à l ’exception du Nicaragua -, dans tous les pays qui ont mis en place une forme quelconque de réforme agraire, les femmes ont été absolument exclues dans la pratique des bénéfices du programme. » Les réformes agraires en question ont parfois même aggravé la situation pour les femmes. Pour la plupart, elles mes agraires, selon les critères de sélection des bénéficiaires, donne les résultats suivants :
-Huit pays (le Brésil, où la réforme agraire est de toute façon restée à l’état de projet, le Chili, la Colombie, le Costa-Rica, l’Equateur, le Salvador, le Pérou et le Venezuela) n’ont fait aucune référence aux femmes dans leur texte de réforme agraire. Certaines lois comprenaient une référence explicite au « chef de ménage », pour d’autres c’est la pratique qui s’est chargée de l’établir.
-Dans quatre pays (la Bolivie, le Honduras, le Mexique et la république Dominicaine), on s’est rappelé qu’il existait des femmes seules avec enfants, et on a mentionné comme attributaires possibles les « femmes chefs de ménage ».
-Dans deux pays enfin les femmes ont été considérées comme attributaires à part entière, quelle que soit leur situation de famille et sans qu’aucune référence soit faite, ni dans le principe ni dans la pratique, à un « chef de ménage » : Cuba et le Nicaragua.
Le rapport réserve un traitement détaillé aux « Programmes ruraux de création de revenus » : des programmes de production ont été mis sur pied, s’adressant directement aux femmes, et plus particulièrement aux femmes « inacti-ves », dans le but de les incorporer à « 1 économie monétaire » par une activité rémunérée. Des femmes ont donc été organisées en petit groupes, et ont reçu une formation -le plus souvent couture ou cuisine.
Le bilan est négatif : « la plupart de ces projets ont échoué dans leur effort d’engendrer un revenu », tout en étant coûteux en temps. On cite l’exemple de femmes, à San-Jose, qui ne sont pas parvenues à vendre leur production de vête
Le rapport met (apparemment ?) en question la division traditionnelle des rôles et analyse de manière pertinente la dépendance économique des femmes. Les mécanismes d’occultation de leur travail sont bien montrés. Mais cette critique est opérée au nom de la productivité et de l’efficacité économique (c’est-à-dire sanctionnée par le marché) : il y a là un gisement de « capital humain » en friche, qui peut expliquer une grande part du sous-développement et de l’échec des politiques. Ce n’est pas l’autonomie économique des femmes qui est revendiquée, mais une utilisation plus rationnelle de leur force de travail, y compris au sein même de la famille. On retrouve ce point de vue dans la plupart des productions des organismes internationaux (Banque mondiale, OCDE, ONU) sur la question.
C’est d’abord en tant que soutien de famille ou mères que les femmes sont invitées à se former, à prendre leur place dans la production : toute la famille ne pourra que bénéficier de l’amélioration de leur statut !
Le secteur informel est considéré, non comme une manifestation de la décomposition sociale due au caractère déséquilibré de l’industrialisation, non comme la conséquence de structures foncières inégalitaires, pas plus que comme une forme de chômage déguisé, mais comme un amortisseur à la crise. On retrouve là la notion d’« ajustement invisible », et l’idée, implicite, que les petits métiers permettent d’éviter l’explosion sociale ! De là à théoriser et à en faire une solution pour une partie des pauvres du continent, il n’y a qu’un pas, que certains économistes libéraux, et derrière eux les organismes internationaux, n’hésitent pas à franchir.
Un point de vue ambigu
Et les luttes dans tout cela ?
Luttes pour la terre, organisation des bidonvilles, luttes contre la répression, les femmes ont été de toutes ces luttes de masse... Le rapport aborde un exemple de ce type de mouvements : les « comedores populores », cantines populaires mises en place de façon communautaire par les femmes dans les bidonvilles de Lima, afin de pallier les carences alimentaires de la population. Il s’agit d’un exemple de lutte collective des femmes contre la dégradation des conditions de vie, à partir certes de tâches traditionnelles, mais selon des modalités qui contredisent totalement la logique du marché et de la libre entreprise.
Ainsi apparaît nettement le caractère contradictoire de toute cette étude incontestablement intéressante.
Sophie Joanny
Notes
- 1. Cahiers du Féminisme n° 56, printemps 1991, «L'Afrique sacrifiée ».
- 2. Economie and social progress in Latin America 1990 Report, Special section «Working women in Latin America », octobre 1990. Inter American Development Bank, Washington DC.
- 3. Peu après la révolution au Nicaragua, l’AMNLAE, l’organisation sandiniste des femmes, a mené campagne «contre la paternité irresponsable » et obtenu le vote d’une loi dite «des aliments » (c’est-à-dire prévoyant une pension alimentaire).