Créé en 1989, le Réseau Femmes-Informatisation-Bureaux n'a pas encore l'importance de certaines associations britanniques gu américaines analysant les effets pour les femmes de l'informatisation. Néanmoins, ce groupe diffuse très régulièrement, depuis le début de son existence, un bulletin d'information et a même diversifié ses activités en se lançant dans la formation. Gretl Glogau, une des initiatrices du Réseau, nous parle de son itinéraire.
aintenant à la retraite, Gretl a travaillé longtemps dans un organisme international. Les hommes étaient cadres et les femmes secrétaires ou sténodactylos, des postes considérés comme subalternes. La majorité des femmes étaient sous-payées par rapport à leur qualification : beaucoup étaient secrétaires mais recrutées comme sténodactylos. De plus, dans cet organisme, les cadres étaient originaires de vingt et un pays, dont le Japon, l’Espagne, etc. Le travail des sténodactylos consistait donc souvent à rendre compréhensible le texte qu’elles tapaient. C’est dans ce contexte que Gretl a commencé à avoir une activité revendicative : “C ’est la lutte des Lip qui m ’a poussée à faire quelque chose. ” Seule femme parmi une dizaine de syndicalistes hommes, elle s’est vite aperçue que les personnes les plus à défendre étaient les femmes. Elle s’est notamment battue contre le statut d’intérimaire, très précaire, qu’avaient de très nombreuses salariées de cet organisme : embauchées pour trois mois, elles ne pouvaient savoir une semaine à l’avance si leur contrat se poursuivrait ou non. Des contrats de plus longue durée furent obtenus mais un procès lancé pour obtenir une prime d’insécurité n’a, hélas, pu aboutir.
La première bagarre de Gretl, ce fut contre le bruit des machines à écrire. Tous les dix ans, il fallait renouveler le matériel, à cause de l’usure ; pour remplacer une machine IBM, très solide, qui pouvait faire onze copies à la fois (fondamental dans un organisme où tous les niveaux de la hiérarchie doivent être arrosés de notes), les jeunes hommes chargés d’acheter le matériel avaient sélectionné une nouvelle machine allemande très bruyante. Sous l’impulsion de Gretl, les syndicalistes et l’association des personnels (seule admise comme interlocutrice dans cet organisme), avaient fait circuler un questionnaire auprès du personnel concerné : quelle est la marque de votre machine, combien d’heures l’utilisez-vous, où est-elle placée... Cette enquête avait confirmé que la gêne provoquée par le bruit était réelle. Avec l’aide d’un copain, un chercheur qui faisait des études sur le bruit, et en sollicitant la participation des techniciens chargés de l’achat du matériel, au début peu contents de cette tâche supplémentaire, elle trouva la cause du bruit : le chariot d’entraînement du papier était vide à l’intérieur, cela coûtait certainement moins cher, mais faisait alors caisse de résonance et augmentait sensiblement le bruit.
De la machine à écrire à l'ordinateur
Gretl est passionnante quand elle parle de la prodigieuse évolution des techniques, tout à la fois cause et résultat de l’expansion du secteur tertiaire. Le travail des femmes s’est considérablement modifié en vingt ans. Ainsi, que de chemin parcouru depuis 1870, année d’invention de la machine à écrire : on est passé des machines à écrire qui nécessitaient un geste du bras pour aller à la ligne, à la frappe au kilomètre, travail très usant psychologiquement. Les mains restaient continuellement sur le clavier, c’était un grand gain de temps, mais c’était aussi une grande fatigue nerveuse pour les femmes sans qu’elles s’en rendent compte : jamais elles ne se levaient pour changer le papier, le ruban, jamais elles ne changeaient de geste.
On vit aussi les imprimantes à marguerite, qui permettaient de gagner beaucoup de temps mais qui étaient très fragiles, ce qui aug- mentait la responsabilité des femmes. Puis ce furent, avant d’arriver aux micro-ordinateurs, les machines à traitement de texte qui subirent de nombreuses modifications. Et Gretl rappelle ajuste titre qu’il a fallu des années de luttes internationales pour obtenir une amélioration des conditions de travail : ainsi, pour obtenir des claviers amovibles, des écrans contrôlés (au début, certaines machines étaient “aveugles”, on ne voyait pas ce qu’on tapait). Mais, comme l’a remarqué Gretl, si les filles étaient très agacées contre le bruit et contre les mauvaises conditions de travail, elles ne l’étaient pas contre la machine elle-même ; au contraire, elles l’appréciaient beaucoup, et ceci pose tout le problème : “Pour qui le progrès ?”
Et c’est tout naturellement que Gretl a décidé, une fois à la retraite, de faire une recherche sur le monde du travail, sur celui des secrétaires en particulier et des dactylos-codeuses. Ce qui l’a conduite à rencontrer d’autres femmes intéressées par ce type de recherche. L’idée de construire un réseau s’est progressivement imposée. En 1982, un colloque sur la recherche, les femmes et le féminisme a rassemblé environ six cents femmes à Toulouse. Parmi celles-ci, une quinzaine se sont retrouvées dans une commission sur la technique et la technologie. Elles ont eu l’impression que, ni sur le plan de la recherche, ni sur celui de l’organisation, les femmes ne comprenaient les problèmes posés par l’informatisation et le rôle du travail des femmes là-dedans. Plusieurs faits les ont ainsi incitées à continuer : la revue féministe Penelope , disparue depuis, qui a fait un numéro spécial “Femmes et techniques” ; la lutte du ministère des Finances, en 1989, qui mettait en cause l’informatisation mal faite ou, en tout cas, faite sans réelle concertation avec les personnels ; un rapport sur la bureautique dans l’administration française (édité par la Documentation française, en 1989). Elles ont décidé d’une réunion en 1989 qui a rassemblé une cinquantaine de femmes et un bulletin “n° 0” sur “Les femmes ont-elles droit à la technologie ?” en est sorti. Depuis, sa parution est régulière et nous ne pouvons qu’en féliciter ses initiatrices, qui sont trop peu nombreuses.
Un réseau d'information
Elles ne se sont pas constituées en association loi 1901 ayant pignon sur rue, car, pour Gretl, “c’est trop facile d’aller dans les ministères et de demander de l ’argent ; je ne le ferai pas si ça ne correspond pas à une réalité, une demande si petite soit-elle”. Elles se conçoivent comme un réseau de diffusion d’informations. Leur bulletin de liaison paraît à raison de dix numéros par an, et chaque abonnée (une soixantaine environ) est conviée à reproduire son exemplaire pour le diffuser à son tour. Et il mérite de l’être ; voici, par exemple le sommaire du dernier numéro :
-présentation d’un ouvrage collectif de chercheuses américaines sur les femmes travaillant dans les usines de composants électroniques en Asie du Sud-Est, aux Etats-Unis, au Japon, en Ecosse, etc., montrant que la division du travail selon les sexes est internationale et que la lutte entre les femmes et les employeurs est fortement inégale ;
-annonce de deux colloques, l’un en Belgique sur “Les réseaux sont-ils utiles ?”, l’autre portant un regard critique sur notre monde intitulé “Chances et risques de l’informatisation dans l’Europe de demain” ;
-et quelques brèves : sur le développement du travail à domicile aux Etats-Unis ; sur l’utilisation par de grandes firmes américaines, sous forme de sous-traitance, des compétences des Russes en matière de programmation et de logiciels ; et aussi un rappel des inégalités fondamentales mondiales : ainsi, le Sud abrite 80 % de la population mondiale et utilise 5 % du parc mondial d’ordinateurs.
Démystifier l'ordinateur
Le champ d’intérêt des rédactrices est mondial et montre qu’ici, en France, nous ne sommes qu’au début d’une véritable réflexion sur l’organisation, en pleine évolution, du monde du travail. De nombreuses recherches et luttes ont été menées ailleurs, en particulier dans les pays anglo-saxons, mais restent trop peu connues ; le bulletin du Réseau Femmes-Informatisation-Bureaux essaie de combler cette lacune, avec difficulté parfois, puisque de nombreux ouvrages restent à traduire de l’anglais, de l’allemand ou de l’italien. Ainsi, trois conférences Women, Work and Computerization (Femmes, travail et informatisation) ont déjà eu lieu, dénonçant la “culture masculine” du milieu des informaticiens et les contradictions entre l’espoir soulevé par l’informatique et les conditions réelles de travail des femmes.
Le Réseau s’est donné pour but de nous informer aussi bien sur le sexisme dans les jeux informatiques que sur l’utilisation subversive des réseaux de transmission, type Minitel, peu utilisés par les groupes de femmes, ou sur les conséquences sur la santé, avec des maladies souvent nouvelles et non reconnues, type maladie du poignet des dactylos ou nuisance des écrans. Et elles sont très friandes des informations que chacune d’entre nous pourrait leur fournir. A leur petit bulletin de quatre pages s’ajoutent quelques brochures vendues 10 F (pourquoi s’en priver ?) sur des thèmes spécifiques, dont voici quelques titres : “Les mutations technologiques au quotidien”, “Femmes, informatique et démocratie”, “Technologie et travail : l’évolution des emplois du secrétariat”, etc.
Leur autre activité, copiée, comme elles le disent elles-mêmes, sur nos amies anglaises, est la formation. Elles insistent sur le fait que le problème des Françaises est le même que celui de toutes les femmes des pays avancés. S’étant aperçues des résistances des femmes à s’approprier la technique, ou à reconnaître qu’elles ont autant de droit à se l’approprier que les hommes, les Anglaises ont organisé des séances de “démystification de l’ordinateur”, qui se sont révélées très positives. Ainsi, deux ou trois femmes du Réseau ont commencé ce type d’initiation dans des locaux prêtés gracieusement par la revue Terminal , le deuxième samedi de chaque mois. L’expérience s’est avérée intéressante et, désormais, elles ont décidé de passer à un stade différent en essayant de travailler avec des femmes de l’ANPE pour une très modique somme. Elles sont inquiètes sur les chances d’une telle entreprise et nous leur souhaitons bon courage.
L’information, c’est le pouvoir : un slogan qui résume toute leur démarche. Nous pouvons peut-être les aider et nous aider en faisant circuler l’information entre toutes les utilisatrices de l’informatique sous toutes ses formes. Pour ce faire, vous pouvez leur écrire à :
Réseau
Femmes-Informatisation-Bureaux
Groupe de coordination de Paris 7, square Albin-Cachot, 75013 Paris.
Marie-Annick Vigan