La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Solidarité ex-Yougoslavie

Féministes contre la guerre

· Cahiers du féminisme, n° 63-64, hiver 1992 - septembre 1993 · p. 5-7 · 2 753 mots

Il ne fait pas bon être féministe aujourd'hui dans l'ex-Yougoslavie , en particulier en Serbie et en Croatie. Il faut beaucoup de conviction et de courage pour oser défier le matraquage de la propagande gouvernementale au sujet des femmes. Celles-ci , en effet , réduites dorénavant au rôle d'épouse ou de mère de combattant(s), sont sommées de soutenir sans réserve l'effort de guerre du mari ou des fils. Il est particulièrement suspect aujourd'hui d'être une femme non mariée et sans enfant à l'heure où la « reproduction » devient « devoir national » dans les républiques en guerre...

t malheureusement, il ne suffit pas d’être féministe pour résister au venin nationaliste. Les féministes de Serbie et de Croatie en ont fait la triste expérience dès le début de la guerre. Profondément divisées, certaines ont même provisoirement renoncé à leur activité '. C’est pourquoi, pour parler avec des féministes de ces républiques, il est indispensable de savoir si elles font partie ou non de la poignée de pacifistes qui résistent à la haine belliciste. Elles sont très peu nombreuses, mais, par chance, nous en avons rencontrées à Prague, en octobre dernier, lors d’un colloque consacré aux femmes de l’Est2. Il s’agit de Nadezda Cetkovic et Lepa Mladjenovic, féministes de Belgrade, membres du Mouvement des femmes en noir, et de Biljana K., de Zagreb, qui travaille à SOS-téléphone, une permanence pour femmes battues. Nous les remercions pour les informations qu’elles ont accepté de nous donner en commun sur l’état du mouvement féministe dans leur pays. Nous remercions aussi Rada Ivekovic, universitaire de Zagreb, provisoirement à Paris, qui est toujours disponible pour nous éclairer et débusquer les manipulations nationalistes et qui, pour cette raison, est aujourd’hui victime, comme quatre autres intellectuelles, d’une véritable chasse aux sorcières orchestrée par un journal de Zagreb 3. Nous les assurons de notre entière solidarité.

Toutes gardent, et on le comprend, la nostalgie du mouvement des femmes d’avant-guerre (avant 1991), né il y a vingt ans à l’université de Zagreb sous l’appellation discrète de Femmes et société. Puis, en 1978, se déroula à Belgrade une rencontre féministe qui rassembla des femmes venues de différentes républiques et le groupe Femmes et société de Belgrade vit le jour. Les années quatre-vingt virent l’essor des groupes féministes dans les républiques de l’ex-Yougoslavie les plus développées et les plus industrialisées, en Slovénie, en Serbie et en Croatie, là où la scolarisation des femmes et leur place dans la population active avaient nettement progressé. Et en 1987, une nouvelle rencontre des féministes de Yougoslavie eut lieu à Ljubljana cette fois, en Slovénie. Ce fut l’occasion de mettre sur pied un véritable « réseau » permanent entre toutes les féministes de Yougoslavie. D’autres rencontres nationales suivirent, à Zagreb, Belgrade à nouveau et Ljubljana enfin en 1991, une semaine * avant le début de la guerre. Ce fut la dernière...

Les femmes battues, toujours...

En dehors d’un travail de réflexion, les féministes ont cherché à se faire reconnaître sur le terrain et leur plus grand succès a été l’organisation de l’aide aux femmes et aux enfants victimes de violences. Des permanences téléphoniques ont été mises en place à

Zagreb (1987), à Ljubljana (en 1988), à Belgrade (en 1989) et malheureusement, depuis la guerre, les appels se sont multipliés, aussi bien à Zagreb qu’à Belgrade. Comme en Israël au moment de la guerre du Golfe 4, les hommes de retour d’opérations militaires semblent se défouler sans retenue sur leur femme et comme ils gardent leurs armes à la maison, la violence, plus qu’avant, peut déboucher sur un meurtre. . .

Mais d’autres initiatives politiques importantes ont vu le jour avant le déclenchement de la guerre, comme la création du Lobby des femmes à Belgrade en 1990 ou la formation du « Parlement des femmes » en mars 1991. Toutes ces « innovations » ont exprimé, d’une manière ou d’une autre, la frustation et l’amertume des féministes qui ont pu constater que tous les nouveaux partis autorisés depuis 1990, aussi bien que les assemblées nouvellement élues, se souciaient comme d’une guigne des revendications des femmes. Pire, la régression était en marche. Depuis 1990, par exemple, la gratuité de l’avortement a été progressivement remise en cause...

Mais cela n’était rien encore, comparé à la catastrophe de la guerre qui, pour les femmes et les féministes, signifie plus encore que pour les hommes la barbarie et un recul généralisé. Des liens de solidarité entre femmes que l’on croyait solides ont été brisés, ne serait-ce que parce que les liaisons entre républiques ont été interrompues -sauf pour l’armée serbe. Il faut passer par l’intermédiaire des ami(e)s et des parents à l’étranger pour tenter de joindre des ami(e)s ou des parents qui vivent dans une autre république que la sienne !

Des droits acquis de longue date, comme l’avortement 5, sont aujourd’hui directement menacés, politique nataliste oblige ! « Des enfants serbes au plus vite pour contrer la fécondité galopante des Albanais du Kosovo et la volonté de détruire la nation serbe. » Telle est en substance le contenu de la propagande délirante des nationalistes serbes qui voient partout les signes d’un complot international. En attendant, la nouvelle constitution de la nouvelle Yougoslavie (Serbie, Monténégro) a supprimé l’article 191 de l’ancienne, qui donnait « le droit de décider de la naissance de son enfant ». Et cet article, ambigu, certes, n’a évidemment été remplacé par aucun autre favorable à l’avortement.

En Croatie, même si l’interdiction d’avorter ne semble pas encore avoir été adoptée définitivement, tout est fait apparemment pour dissuader les

Nous sommes toutes des sorcières

Cinq femmes dénoncées à la vindicte d’éléments fascisants et « machistes » dans le jounal Globus de Zagreb (1 1 décembre 1992), sous forme de fiches policières indiquant leur date de naissance, adresse, biens, voyages effectués, opinions politiques... avec un mélange de faux renseignements. Jelena Lovric, Rada Ivekovic, Slavenka Drakalic, Vesna Kesic, Dubravka Ugresic sont traitées de sorcières de Rio.

Elles sont attaquées soit parce qu’elles font partie de familles mixtes, soit parce qu ‘elles sont féministes, pacifistes et non nationalistes. Véritable appel au lynchage avec déjà des passages à l’action par des groupes dits incontrôlés (voitures démolies, coup de révolver sur le domicile, membre de la famille roué de coups...). Ces femmes défendent la pluriethnicité, la presse indépendante, la démocratie, et l’action pacifique... Ces attaques se multiplient et se développent contre des chercheurs, des syndicalistes...

Envoyez vos protestations à : Monsieur Tudjmann, président de la république de Croatie -Zagreb ; Monsieur le ministre de l’Information ; Monsieur le ministre dé la Recherche ; Monsieur le ministre de 1 ‘Education et de la Culture.

Pour toute action concrète, contactez : Rada Ivekovik, 72 rue Claude-Bernard, 75005 Paris

Tél. : 16(1)43 36 06 63 Extrait de Réseaux des citoyens, bulletin de l'Association européennes des citoyens, n°2/3, janvier/février, 1993.

femmes de passer à l’acte. Et sous la pression croissante de l’église catholique, traditionnellement au côté des fascistes, le gouvernement croate a récemment adopté un projet de loi sur le Renouveau démographique dans lequel il préconise « les familles de trois ou quatre enfants », « " la lutte contre l’avortement », le retour des femmes au foyer, etc. Il recommande aussi de « mettre en rapport la Croatie et les mouvements pro-life » du monde entier, de transformer en « profession vénérée » celle de « mère éducatrice », de « favoriser les couples mariés avec enfants », et enfin d'instituer « la journée de la mère croate » 6. Un air de déjà trop vu et une odeur de pourri !

Pourtant, dès le début de la guerre, les femmes ont réagi, aussi bien à Belgrade qu’à Zagreb. Des mères sont spontanément descendues dans la rue pour obtenir le retour de leur fils mobilisé par l’armée, mais malheureusement, en très peu de temps, elles ont été, partout, retournées par la propagande de l’état-major et du gouvernement et récupérées par les nationalistes icf page suivante).

Seuls quelques groupes féministes ont bien résisté à la propagande chauvine qui a déferlé et sont même passés à l’action pour dénoncer la guerre et ses ravages. Ils ont été une des composantes à l’origine de tout le mouvement pacifiste incarné, par exemple, par le Centre antiguerre de Belgrade.

Le Lobby des femmes de Belgrade a rendu publiques une soixantaine de lettres ouvertes contre la guerre et la militarisation. Le petit groupe des

Femmes en noir, à l’exemple des Israéliennes, a fait sa première apparition dans la rue le mercredi 9 octobre 1991 et depuis, chaque mercredi, descend dans la rue pour protester contre la guerre et dénoncer le gouvernement de Milosevic. Malgré toutes les provocations, elles sont fidèles à leur rendez-vous hebdomadaire, parfois dix, parfois cinquante, mais toujours là !

A Zagreb, autour de la maison des femmes, un groupe de féministes continue à se battre activement contre le gouvernement croate et reste solidaire des féministes serbes et Slovènes. Certaines militantes néanmoins, en désaccord, ont préféré abandonner les permanences téléphoniques. D’autres se taisent...

Le Lobby des femmes de Zagreb, par contre, n’a pas hésité à manifester sa solidarité aux cinq intellectuelles dénoncées en première page de l’hebdomadaire Globus de Zagreb, entre autres parce qu’elles avaient osé insister sur le fait que les victimes des viols étaient avant tout des femmes, que des femmes de toutes nationalités avaient subi des viols et que ceux-ci n’étaient pas exclusivement le fait de Serbes mais également le fait de soldats de l’armée croate ! (Cf. encadré.)

Est-ce parce qu’elles ont toujours dû être réfractaires et dans l’opposition que les féministes constituent aujourd’hui la majorité du mouvement pacifiste de l’ex-Yougoslavie ?

C’est ce que pensent en tout cas les militantes que nous avons rencontrées. Ces quelques centaines de femmes constituent, avec les autres pacifistes et les milliers de déserteurs qui ont fui leur pays, l’espoir de cette région et de nous toutes. Soutenons-les !

Claire Bataille et Anne-Marie Granger

Le mouvement des mères vu par Rada Ivekovic

ee fut pendant mon séjour sur la côte Adriatique en septembre 1991 que s’ébaucha dans tout le pays le mouvement des mères exigeant le retour de leurs fils mobilisés dans l’armée yougoslave. Au premier abord, cela s’annonçait comme un mouvement de masse, féministe et pacifiste, appelé à prendre de l’ampleur. Il était encourageant de voir que l’on agissait pareillement en Croatie, en Serbie, en Bosnie-Herzégovine, en Macédoine. L’émotion fut grande les premières heures, les premiers jours, surtout en Croatie, où ce mouvement fut bientôt baptisé « Rempart de l’Amour », ce qui reflète bien sa genèse contradictoire. (...) Le premier jour, les femmes exprimèrent dans tout le pays -à la télé, je ne pus voir que les images de Croatie -leur colère spontanée et justifiée devant le fait que leurs fils, démobilisables, étaient maintenus de force dans les rangs de l’armée, afin de prendre part à la guerre civile. Les mères bosniaques firent irruption dans le parlement de Bosnie-Herzégovine, imitant ainsi l’action des mères serbes qui avait eu lieu un mois plus tôt, tandis que les mères croates se réunissaient sur les places, devant les casernes et, à Zagreb, devant le siège de l’état-major, à la Maison de l’armée, montrant ainsi dès le départ qu’à la différence des Serbes et des Bosniaques, elles ne se plaçaient pas dans l’opposition. Le spectacle était impressionnant et la télé se fit l’écho tout le jour de ces manifestations encore jamais vues. Je sentais mon orgueil féminin croître mais je commençai à avoir des doutes sur toute l’affaire dès le lendemain quand je me rendis au rassemblement : on brandissait déjà des drapeaux nationaux (croates, en l’occurrence) et on entonna bientôt des chansons guerrières nationalistes. Auprès des femmes se tenaient l’Eglise, les organisations conservatrices contre l’avortement, on égrenait le chapelet, on récitait des prières, on réclamait le retour des fils croates enrôlés dans l’Armée fédérale, mais pas celui des recrues se trouvant dans les unités croates. Après deux ou trois jours d’agitation et d’exacerbation des passions nationales chez les femmes dupes de cette rhétorique héroïque de plus en plus violente, présentant la symbolique de la mère et du fils comme le fondement même de l’Etat national, on décida de se rendre à Belgrade, devant l’état-major des armées, pour implorer le retour des fils. On affréta une dizaine d’autobus. Dans un premier temps, on se garda de brandir des symboles nationalistes. Il y avait aussi des cars venant de Bosnie-Herzégovine, de Macédoine, mais ceux de Croatie étaient les plus nombreux. A Belgrade, les mères croates se heurtèrent à l’accueil violent de la police, on les sépara en plusieurs groupes afin de les empêcher de manifester dans le calme, on les tint à l’écart des Belgra-doises et des organisations d’opposition ou féministes qui tentaient d’entrer en contact avec elles, on les cantonna en dehors de la ville, à la Maison de l’armée, où elles passèrent une nuit et un jour isolées, dans de très mauvaises conditions d’hébergement, les hautes autorités militaires refusèrent de les recevoir. On polémique encore sur la question de savoir si elles furent ou non retenues en otages. Quoi qu’il en soit, tout cela contribua à accroître la tension nationaliste dans tous les camps et plus particulièrement dans ceux des mères croates et serbes qui, dorénavant, ne tenteraient plus d’actions communes. A leur retour, les mères de Zagreb furent acclamées comme des triomphatrices sur le plan moral et manipulées définitivement dans le sens des exigences nationalistes. Le lendemain, on affréta trente autobus pour Bruxelles où prirent place seulement des mères croates et albanaises (en raison de l’ennemi commun). Les mères serbes iraient elles aussi manifester devant les instances européennes quelques jours plus tard. Ces cars arrivèrent dans la capitale belge, chamarrés de symboles nationaux et religieux. On fit un accueil officiel a ces femmes abasourdies, manipulées, fatiguées de n’avoir pas dormi pendant dix jours ; elles en oublièrent de réclamer le retour de leurs fils et se contentèrent, les larmes aux yeux, de demander la reconnaissance de la souveraineté de la Croatie.

Et c’est ainsi que ce mouvement potentiellement puissant qui aurait pu devenir, nous l’espérions, le premier mouvement d’opposition antinationaliste, en raison de la prédisposition des femmes et malgré leur manque d’expérience politique, se trouva récupéré par le nationalisme.

Le mouvement des mères serbes raconté par Nadezda

a première action contre la guerre a été celle des mères serbes au début de la guerre en Slovénie en juin 1991. La guerre a commencé le 26, et deux jours après, les mères serbes se sont spontanément retrouvées devant le Parlement de Serbie à Belgrade pour obtenir le retour de leurs fils. Elles ont réussi à rentrer à cent ou cent cinquante dans la salle du Parlement pendant le déroulement d’une session et à se faire filmer en direct par les caméras de la télévision. Cela a fait un beau scandale ! Une mère originaire de l’Est de la Serbie m’a dit que c’est en regardant la télévision qu’elle a décidé de partir immédiatement pour rejoindre par bus, au plus vite, les mères qui étaient dans le Parlement. Entre-temps, des mères avaient déjà conclu un accord avec les représentants du Parlement qui ont mis à leur disposition quatorze bus pour les transporter, en compagnie de policiers, en Slovénie, au centre de la guerre. Elles sont allées dans les casernes et ont vu leurs fils mais elles sont revenues à Belgrade sans eux. Dans les bus, on leur avait fait la leçon puis on a traîté les fils en héros de la patrie en rappelant les sacrifices des anciens pendant la Seconde Guerre mondiale. Et le tour était joué : les fils sont restés dans les casernes ! Une mère m’a avoué que dans les bus, il y avait beaucoup d’hommes et de femmes qui n’avaient pas de fils mobilisé et que parmi eux, il y avait aussi des policiers. Ce mouvement des mères n’a pas duré bien longtemps, ne serait-ce que parce que la guerre en Slovénie a fini très vite. Et seules quelques mères ont rejoint le mouvement féministe. Pendant cette mobilisation des mères, les féministes se sont associées à leur action dès le deuxième jour en apparaissant avec leurs journaux, mais cela n’a pas empêché la manipulation de ces femmes par le gouvernement. Ils ont en effet sélectionné quelques femmes parmi les mères puis ont passé un accord avec elles. Elles sont allées à la télévision, on a réussi à leur faire dire que la patrie était en danger et à leur faire prononcer quelques déclarations militaristes du même style... Elles étaient au service de l ’armée. . . »

Notes

  1. 1. Le Parti des femmes, créé en 1990 à Belgrade, a décidé de «geler » ses activités jusqu'à nouvel ordre.
  2. 2. Cette rencontre internationale de féministes des pays de l'Est et de l'Ouest européen s'est tenue du 16 au 19 octobre à Prague. Elle a donné lieu à une déclaration unitaire de féministes de Croatie, de Bosnie, du Kosovo, de Slovénie et de Serbie contre les viols utilisés comme «tactique militaire » et contre les politiques nationalistes et natalistes des gouvernements serbe et croate.
  3. 3. Cet appel à la vindicte est paru dans le journal Globus de Zagreb du 11 décembre 1992. Cf. encadré.
  4. 4. Cf. l'interview d'une jeune féministe israélienne dans notre n°57 (été 1991).
  5. 5. La constitution yougoslave de 1974 reconnaissait le droit de «décider de la naissance de son enfant ». Pratiquement, l'avortement était libre et gratuit jusqu'à dix semaines. Il fallait ensuite passer devant une commission pour les huit semaines suivantes.
  6. 6. Document publié dans Paris féministe, n°142. Maison des femmes de Paris, 8, cité Prost, 75011 Paris.
  7. Zagreb, le 15 octobre 1991 (Traduction du serbo-croate par Mireille Robin)

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