Le catéchisme nouveau est arrivé ! En provenance directe de la Curie romaine , rédigé en latin mais traduit en français, il attend le lecteur dans toutes
Le Monde du 13 novembre 1992
librairies, depuis la FISAC jusqu'aux kiosques gares. La réponse du marché à ce bel effort de distribution montre que Dieu est avec les Editions vaticanes : on s'arrache ce best-seller et l'imprimeur français a dû faire en urgence de nouveaux tirages. Il est vrai que l'attente avait été longue. Le catéchisme antérieur datait de Pie V et du concile de Trente, c'est-à-dire du milieu du xvf siècle, ün léger rafraîchissement de la doctrine s'imposait donc.
a l’heure où nul ne prend plus la peine de tirer sur les ambulances des derniers staliniens, l’Eglise catholique fait redécouvrir les charmes de l’argument d’autorité, de la sophistique et des vertus de l’adhésion contre la raison. Un discours d’ordre et de certitude. Un discours qui, dans le domaine de la foi comme dans celui de la morale, impose et contraint. A l’évidence, on trouve, dans ce catéchisme, la marque du pape actuel et d’une Eglise polonaise qui ne passe pas pour la plus ouverte de la planète. Il reste que l’ensemble de l’Eglise a accepté ce document sans mauvaise humeur particulière comme si l’institution ne pouvait recouvrer unité et cohérence que dans la réaction. Le catéchisme du concile de Trente réagissait par la réaffirmation vigoureuse du dogme à l’« hérésie » protestante. Le catéchisme de Jean-Paul II a une vocation de « blindage » contre la concurrence des autres églises et les remises en cause du siècle.
Le durcissement du dogme : un choix politique
L’orientation du texte est éminemment politique, au sens évidemment non politicien du terme. Les vrais destinataires de ce document de près de sept cents pages dont la lecture suppose, du moins pour la première partie, un bon niveau de connaissances en théologie, ne sont pas les chrétiens de base ni l’adepte de l’ordre moral à la recherche d’arguments. A moins de supposer aux uns et aux autres des connaissances insoupçonnées sur le monophysisme, la querelle du « fïlioque » ou la « présence réelle ». Pour ceux-là, le catéchisme servira de presse-papier, ce qui ne diminue en rien sa toxicité : le moins versé en théologie saura que, dans ce livre fort savant, figurent des prescriptions morales dont le sérieux est renforcé par la manière docte de les exposer. Les vrais utilisateurs de ce catéchisme sont les membres de l’Eglise, prêtres et fidèles chargés de responsabilités dans l’institution. Si l’on voulait comparer avec un parti politique, le catéchisme serait le programme, texte long et complet, élaboré après force discussions en commission. A charge ensuite pour les militants de découper ledit document en tranches et en mots d’ordre adaptés à la conjoncture et à la réceptivité du reste de la population.
Or, signe des temps, face à la montée de l’Islam en Afrique et Asie, face à la prolifération des sectes protestantes en Amérique latine, terre jadis épargnée par la concurrence, face aux nécessités de la « reconquête de l’Est », face enfin à l’indifférence ou à « la religion à la carte » des pays développés, l’Eglise a opté pour la réaffirmation rigide. Ceci vaut pour le credo qui souligne soigneusement la spécificité catholique au sein du christianisme et pour la morale. L’heure
Le Monde du 13 novembre 1992.
des interrogations et des états d’âme nés du concile Vatican II est terminée. Le catéchisme le fait savoir dans et hors de l’Eglise. A la base, ce raisonnement tout politique selon lequel, dans un univers instable, les gens ont besoin de certitudes et que l’idéologie qui gagne est celle dont les adeptes se présentent en formation de combat. Outre ses propres aptitudes, fort anciennes, la Curie romaine a retenu la leçon, plus moderne, des mollahs.
On ne discutera pas ici le point de savoir si cette analyse de la période et des aspirations des habitants de la planète est ou non fondée. Les rédacteurs du catéchisme et, derrière eux, la majorité de l’Eglise la tiennent pour telle et ce n’est pas le succès de librairie rencontré qui leur donnera une opinion contraire. La société imprégnée de christianisme dans laquelle nous vivons retrouve un catholicisme combatif sur des valeurs d’ordre que consacre la deuxième partie de ce catéchisme, la seule que nous évoquerons. Ces valeurs n’étant jamais aussi réactionnaires que lorsqu’elles portent sur le statut des femmes et sur la sexualité, autant s’habituer à l’idée d’un regain de pressions des autorités religieuses sur ces thèmes.
Une femme subordonnée
Soyons juste. Il n’est écrit nulle part, à la différence des catéchismes antérieurs, que la femme n’est pas l’égale de l’homme et qu’elle lui devrait obéissance. A vouloir faire trop « retro », on se ridiculise : le texte de 1992 parle donc d’égalité devant Dieu mais surtout, air connu, de la « différence » entre les sexes. Celle-ci est voulue par Dieu et chacun « doit » accepter sa spécificité sexuelle. Rien de plus dans ce discours que dans les recommandations de la psychanalyse ou des féministes différentialistes. Las, le dogme chrétien, né à une époque et dans une civilisation où la condition féminine manquait d’agrément, ne peut dissimuler longtemps les fondements théologiques du statut des femmes. A peine a-t-on évoqué f« égalité dans la différence » que l’on retrouve Eve à l’origine de la chute, Eve responsable de la déchéance de l’humanité condamnée à pécher et à mourir. Sans doute, Marie vient-elle racheter Eve « par son obéissance », mais on reste sur la première impression, d’autant que le rachat conserve le passage dans cette vallée de larmes. A cause d’Eve, <? l’union de l’homme et de la femme est soumise à des tensions ; leurs rapports sont marqués par la convoitise et la domination ».
Aussi, n’est-on point étonné de voir formuler l’incapacité radicale des femmes à l’ordination et à la prêtrise. Non pas, merveille de la langue de bois, en raison de l’indignité intrinsèque des femmes qui suinte pourtant de la lecture de certains Evangiles, des Pères de l’Eglise et de la prose officielle depuis deux millénaires, mais parce que Jésus a choisi douze apôtres qui, manque de chance, étaient tous des hommes. N’importe quel casuiste renverse l’argument dans la seconde en excipant, par exemple, que le même Jésus est apparu, après la résurrection, d’abord à des femmes et ensuite aux apôtres mais le temps n’est pas venu pour l’Eglise catholique d’utiliser cet argument. On sait que les évêques anglicans, confrontés à la crise des vocations et à un environnement anglo-saxon où les femmes accèdent à la prêtrise dans les églises réformées, viennent d’accepter l’ordination des femmes. En application du principe que lorsqu’un métier se dévalorise, il se féminise... Depuis, tout rapprochement entre catholiques et anglicans est bloqué et l’Eglise d’Angleterre, institution d’Etat, est menacée d’un schisme presqu’ aussi dommageable pour les institutions que le schisme particulier entre Charles et Diana.
L’obsession du sexe
Les trois religions révélées, judaïsme, christianisme et islam, partagent cette horreur de la sexualité à laquelle elles consacrent avec application force versets et sourates. L’idéal pour résister à la tentation est la ségrégation des sexes. Le mâle musulman protégé par l’interdiction faite aux femmes de prier dans la mosquée, en dehors d’un espace clos situé derrière lui, est évidemment favorisé, même par rapport au mâle juif qui expédie lesdites femmes en haut de la synagogue pour ne pas les voir. La communauté des prêtres de l’Eglise catholique, vaste « maison des hommes », n’est pas mal non plus. Las, tout le monde n’est pas curé ou moine ; en outre, la concupiscence, depuis le péché originel, n’épargne personne. Il s’agit donc d’édifier un corps de règles qui défendent des errements de la chair.
C’est dire si les passages de notre catéchisme sur la sexualité constituent des morceaux de bravoure, les seuls peut-être qui seront lus par le large public des acheteurs de l’ouvrage. Les notations sur ce thème sont dispersées, contrairement à toute logique commerciale, et certaines même placées au milieu de longs paragraphes sur la Trinité. Qu’on se rassure tout de même : à la page 475, commence l’exégèse du 6e commandement (« Tu ne commettras pas l’adultère ») et avec elle, l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur le sujet. Point de sexe en dehors du mariage chrétiennement consacré. Point de sexe, dans le mariage, en dehors du désir d’enfants. La doctrine n’a pas bougé. Tout cela, évidemment, requiert beaucoup d’efforts : « La maîtrise de soi est une œuvre de longue haleine. Jamais, on ne la considérera acquise une fois pour toutes. » Il faut d’ailleurs, pour réussir, avoir reçu le baptême et la grâce : « La chasteté est un don de Dieu, une grâce. »
Suit un catalogue proprement hallucinant des péchés contre la chasteté qui distingue la luxure de la fornication et met sur le même plan la masturbation, la fornication (= sexualité hors mariage), la pornographie et... le viol. Ce dernier acte n’est pas condamné plus vivement et il lui est consacré moins de lignes qu’à la pornographie. Du viol, il est simplement mentionné qu’« il s’agit d’un acte intrinsèquement mauvais ». Quant à la prostitution, celui qui paie « pèche gravement contre lui-même ». Pas contre la/le prostitué(e) ? L’homosexualité est « intrinsèquement désordonnée » : ceux qui « naissent homosexuels » doivent donc se contraindre à la chasteté. La contraception est « intrinsèquement mauvaise » (mêmes termes que pour le viol).
Après des propos à peu près sensés sur la procréation artificielle, on passe au divorce qui est contraire à la loi divine et constitue un « scandale social ». Le catéchisme n’évoque pas à ce propos les innombrables divorces de souverains acceptés au cours des siècles par la diplomatie vaticane. Sans parler, aujourd’hui, des annulations en série de mariages en Cour de Rome, l’ineffable Caroline de Monaco n’étant que la plus célèbre mariée « n ’ayant pu donner un véritable consentement parce qu’immature »... à vingt ans. Les commentaires du 6e commandement se concluent par une condamnation ferme de l’union libre et du mariage à l’essai mais par des phrases compréhensives sur le malheur... du polygame, qui doit renoncer à son mode de vie lorsqu’il demande le baptême.
Le passage très attendu sur l’avortement figure à l’exégèse du 5e commandement (« Tu ne commettras pas de meurtre »). « L’avortement et l’infanticide sont des crimes abominables. » On appréciera la confusion entre les deux actes et la violence de la terminologie qui ne s’applique pratiquement à aucun autre « crime ». Quelques lignes plus haut, l’Eglise reconnaît le bien-fondé de l’autorité publique à user de la peine de mort. Cette position est une des plus caractéristiques du contenu réactionnaire du document : l’Eglise est en contradiction avec la Convention européenne des droits de l’homme, ratifiée par la quasi-totalité des pays d’Europe de l’Ouest et désormais de l’Est, qui proscrit la peine de mort en temps de paix.
L’appel à l’Etat
Nul n’est forcé d’être catholique, dira-t-on. En Irlande ou en Pologne, cela se discute. Ailleurs, l’Eglise n’a pas renoncé à peser sur l’Etat : « Hors des lumières de l ’Evangile sur Dieu et sur l’homme, les sociétés deviennent aisément totalitaires », assène, sans état d’âme, un document dont le précédent exemplaire puisait sa force de conviction dans la Sainte-Inquisition. Au fil des chapitres de la version 1992, on lit que l’Etat doit interdire (la pornographie, par exemple), n’est pas autorisé à favoriser (les « moyens de régulation démographique contraires à la morale »), doit favoriser (l’école chrétienne). . .
En Afrique déjà décimée par le Sida, l’anathème sur les préservatifs, jeté conjointement par l’Eglise catholique et les docteurs de la foi musulmans, relève du crime organisé. Dans notre Europe où l’on prend ces pieux personnages moins au sérieux, le risque est moindre. Les pressions pour la restauration d’un certain ordre moral ne sont pourtant pas négligeables. « Le XXIe siècle sera religieux », disait Malraux dans une phrase répétée ad nauseam. Le pire est qu’il pourrait avoir vu juste. Dieu, protège nous des tiens !
Oriane Méricourt