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Mal-logés : Il y a péril en la demeure

· Cahiers du féminisme, n° 63-64, hiver 1992 - septembre 1993 · p. 42-44 · 2 765 mots

Entretien avec Françoise Quentin.

Il y a aujourd'hui en France deux millions deux cent mille mal-logés , dont quatre cent mille sans toit , et la situation du logement ne cesse de se dégrader, ; particulièrement en région parisienne. Sous la pression des mobilisations des familles et des associations , le gouvernement a été obligé , en décembre dernier, ; de prendre des mesures d'urgence, bious tentons ici de faire le point sur cette situation dramatique et avons demandé à Françoise Quentin , assistante sociale à Aubervilliers, de nous décrire la situation dans son département.

e phénomène du logement précaire s’est accéléré ces dernières années, pour des raisons diverses : Paris et sa proche banlieue ont été les proies des spéculateurs immobiliers, ce qui a eu pour effet de faire flamber les prix des logements. Les taux d’intérêts bancaires ayant parallèlement augmenté, les classes moyennes accèdent de plus en plus difficilement à la propriété et libèrent donc d’autant moins les logements locatifs.

Ceci est également valable pour le parc de l’OPHLM dans lequel les occupants restent de plus en plus longtemps. Ceci d’autant plus que les jeunes vivent chez leurs parents plus longtemps. Il n’y a donc plus de rotation des logements locatifs, et les listes d’attente des demandeurs s’allongent de plus en plus.

Si l’on ajoute à cela l’augmentation du chômage et la précarisation des emplois, le problème du logement touche donc une frange importante de la population, et l’on retrouve bien sûr au bout de la chaîne les plus défavorisés. Françoise Quentin nous parle de ces derniers.

♦ Quelle est la situation des mallogés dans ton département ?

Françoise Quentin -En réalité, le problème du logement est très mal connu, on en parle seulement lorsque la misère descend dans la rue. Mais personne ne peut imaginer les conditions épouvantables, insupportables, dans lesquelles vivent des milliers de personnes pourrissant dans des « trucs » impropres à l’habitation : logements incroyablement exigus, sans chauffage ou chauffés dans des conditions dangereuses, sans eau, avec toilettes sur le palier, avec des trous dans le toit, etc. Certains vivent dans des garages, d’autres dans des caves. Bref, tous ces gens ont des conditions de vie innommables. Et il y a aussi tous ceux qui vivent dans des hôtels meublés échappant à toute législation, et dont le prix peut être exorbitant... Sur Aubervilliers, ces prix varient de 1 000 à 4 000 francs par mois. Certaines familles consacrent ainsi la totalité de leur salaire au paiement du logement, et elles n’ont plus rien pour le reste (alimentation, habillement, transports...). En plus, elles sont doublement pénalisées : comme leur logement ne correspond pas aux normes d'habitation, elles ne peuvent pas bénéficier de l'allocation logement.

Certaines familles ont un parcours incroyable. Vivant au départ dans un logement normal, elles se voient contraintes d’aller à l’hôtel, puis en centre d’hébergement pour échouer au bout du compte dans un squatt.

Parmi les laissés-pour-compte, il y a des familles sans ressources ou Rmistes, qui ont erré dans toute la France avant d’échouer à Paris où elles espéraient trouver du travail. La proportion de femmes seules avec enfants est également énorme.

Nous sommes aussi confrontées au problème du racisme, notamment à l’égard de la population africaine. Même dans le cadre du 1 % patronal, il n’est pas rare de voir un propriétaire refuser un logement à une famille, même si les revenus de cette dernière atteignent 10 000 francs par mois. Ces familles se retrouvent alors en hôtel insalubre. . .

Le nombre d’inscrits en attente de logement auprès de l’OPHLM d’ Aubervilliers est de 3 000, pour une population de 67 000 habitants. La crise touchant tout le monde, il n’y a plus de mobilité résidentielle.

♦ Quelles sont les conséquences pour la population concernée ?

Françoise Quentin -Les conditions de vie -de survie -dans des endroits insalubres peuvent avoir des conséquences dramatiques pour les individus concernés. Le problème du logement est un élément très déstructurant : il concentre toutes les difficultés sociales, c’est un sujet explosif. Chacun a besoin d’un lieu « à soi », pour se retrouver, se reposer... Pire encore que le manque de travail, l’absence de logement influe sur les comportements. On constate souvent des ruptures dans les couples, ou aussi des cas de maltraitance d’enfants. . .

Transportés de lieux en lieux, les enfants ont une scolarité perturbée et restent parfois déscolarisés pendant de longues périodes. Cela entraîne inévitablement des échecs scolaires, et dès le plus jeune âge ces enfants entrent ainsi dans un engrenage terrible qui fera de la plupart d’entre eux des déclassés...

Certains endroits sont dangereux. Beaucoup manquent totalement d’hygiène. Cela entraîne des maladies à répétition (ce qui suppose en plus un absentéisme répété au travail ou à l’école), les familles ne peuvent pas vivre décemment.

L’exiguïté des logements et la promiscuité rendent la vie impossible. Souvent, les hommes rentrent tard le soir, et ce sont les femmes qui doivent assumer la quotidienneté de ces problèmes. Beaucoup finissent par craquer, et laissent leurs enfants dehors le plus longtemps possible. Ce sont ainsi des proies faciles pour la délinquance, la drogue, voire la prostitution. . .

Les PMI et les écoles notent également des retards de développement chez les petits enfants, dus parfois à des carences alimentaires mais aussi à l’exiguïté des logements surpeuplés qui interdit aux enfants un épanouissement normal.

♦ Y a-t-il une politique particulière à Aubervilliers ?

Françoise Quentin -Les services médico-sociaux essayent comme ils peuvent de colmater les brèches. A Aubervilliers, nous avons mis en place des équipements de proximité, tels des centres de jeux pour accueillir les enfants. Nous avons même été obligés de mettre à disposition des douches. C’est tout de même un comble, en 1992 !

Nous intervenons aussi financièrement, par exemple en accordant des aides aux familles dont toutes les ressources sont consacrées au paiement d’une chambre d’hôtel... C’est indispensable à la survie de ces personnes, mais cela nous pose en même temps un problème éthique : cela ne revient-il pas à subventionner indirectement les « marchands de sommeil » et à maintenir les gens dans des conditions bien en dessous des normes européennes de 1992 ?

Il y a également des familles qui nous demandent le placement de leurs enfants, pour qu’ils échappent aux mauvaises conditions de vie. Nous évaluons au cas par cas. C’est un problème très délicat, le placement n’est pas forcément une bonne solution. Et puis, c’est quand même terrible d’être obligé de se séparer de son enfant pour un problème de logement !

Pour tenter de répondre sur le fond, les services sociaux, de l’hygiène et de l’urbanisme ont interpellé la municipalité pour que soit mise en œuvre une rénovation du parc immobilier ancien, et nous avons abouti à la création d’une Maison de l’habitat.

Le PACTARIM (association loi 1901 pour l’amélioration de l’habitat ancien) collabore à cette entreprise. Il y a une telle dégradation des logements anciens que le public est amené à subventionner le privé, car mis à part quelques gros propriétaires, la plupart des petits propriétaires n’ont pas les moyens de rénover.

Il y a actuellement deux OPAH (Opération pour l’amélioration de l’habitat) en cours à Aubervilliers : elles consistent à donner des aides substantielles aux propriétaires pour la rénovation des immeubles ou appartements, en contrepartie de conventionnement de loyers modérés. Cela évite que les prix flambent et permet aux gens de rester vivre dans des logements décents.

Parallèlement aux constructions de HLM, la rénovation de l’ancien constitue une véritable politique de logement. En outre, les quartiers anciens sont le cœur de la ville, le reflet de son histoire. Il est fondamental de les préserver, de ne pas uniquement construire des « villes nouvelles ».

En ce qui concerne les 65 hôtels d’ Aubervilliers, nous avons travaillé à recenser les problèmes, en collaboration avec la Maison de l’habitat et le service de l’hygiène. Il faut savoir que les occupants des chambres n’ont aucun droit. Par exemple, s’ils veulent récriminer contre une coupure d’eau ou d’électricité faite par le propriétaire, ce dernier a quasiment tous les droits et peut les expulser du jour au lendemain.

De plus, la plupart de ces hôtels ne remplissent plus les normes d’habitabilité définies pour chaque catégorie, ils ne sont plus contrôlés. Nous avons entrepris des démarches auprès des ministères pour qu’il y ait une législation à ce sujet.

Par ailleurs, une permanence juridique a été mise en place, pour permettre à chacun de connaître ses droits, pour faire respecter la législation sur le logement, et aussi pour aider les propriétaires et les copropriétaires à mieux gérer leurs immeubles.

♦ Comment vois-tu l’avenir ? Quelles solutions te semblent indispensables ?

Françoise Quentin -Pour moi, l’affaire des « Maliens de Vincennes » a été la première manifestation de quelque chose qui va se reproduire à une échelle beaucoup plus grande.

On continuera à voir arriver dans des banlieues comme Aubervilliers des gens expulsés de Paris suite à la politique de rénovation et de destruction d’hôtels. C’est normal : les gens viennent là où ils connaissent du monde, des proches de leur communauté. Les populations ouvrières viennent en banlieue ouvrière ; les villes traditionnellement bourgeoises le resteront.

A Paris, il existe aussi des foyers pour émigrants célibataires, mais en revanche, on expulse leur famille. Le discours sur la volonté d’intégrer les familles en situation régulière est hypocrite. Et concernant celles qui ne sont pas en règle, c’est pire. A Paris, par exemple, les assistantes sociales interviennent peu ou pas auprès des

Octobre 1992 : plusieurs familles maliennes, expulsées de l'esplanade de Vincennes, bivouaquent à Limeil-Bréoannes en attendant un relogement décent.

Octobre 1992 : plusieurs familles maliennes, expulsées de l'esplanade de Vincennes, bivouaquent à Limeil-Bréoannes en attendant un relogement décent

Un toit, c'est un droit

La crise du logement va perdurer. Le chômage va continuer d’augmenter, les emplois précaires également. Ces effets de la crise économique, conjugués à l’absence de politique cohérente des gouvernements en matière de logements sociaux, ont déjà abouti à l’explosion du nombre des mal-logés (2,2 millions) et des sans-logis (400 000).

En 1990, on a construit 100 000 logements sociaux de moins qu’en 1980 ; alors qu’il faudrait, pour que tout le monde ait un habitat décent, construire 1,3 millions de logements HLM, soit plus de 40 % du parc locatif actuel (cf. Libération , du 6 janvier 1993).

La loi Besson de mai 1990, visant à donner aux bailleurs publics (ou privés) le pouvoir de loger les sans-abri, a été peu appliquée par les collectivités locales. Ce n’est que sous la pression des mobilisations, comme celle des Maliens de Vincennes, que les pouvoirs publics ont adopté quelques mesures d’urgence : création d’un haut comité pour le logement, application très limitée de la loi de 1947 de réquisition des logements vides -alors qu’il existe 309 000 logements inoccupés dans la région parisienne, dont 118 000 à Paris.

Les solutions précaires (hôtels, foyers, baraques de chantier...) proposées par le gouvernement pour loger provisoirement les familles de Vincennes ont coûté 20 millions de francs, la même somme que pour celles du quai de la Gare un an auparavant. Absurde ! Lorsqu’on sait que 20 millions équivalent à cinq ans de loyer HLM par famille.

S’il est vrai que nombre de municipalités, notamment Paris, favorisent davantage la construction d’immeubles de bureaux, la spéculation immobilière et détruisent progressivement les hôtels meublés (résidence principale pour 300 000 personnes), le gouvernement de son côté, depuis dix ans, n’a jamais pris de mesures radicales. Marie-Noëlle Lienemann, ministre du Logement, se réveille un peu tard en proposant le durcissement de la loi Besson et la création d’un fonds unique de concours pour les logements d’insertion.

Quant au 1 % patronal pour le logement, dont 1/9C est normalement consacré aux logements des salariés immigrés, les municipalités et les offices HLM refusent souvent l’attribution de ces logements. Aucune contrainte n’existe face à ces discriminations.

Les grandes villes de province connaissent aussi cette crise du logement. Marseille, par exemple, compte 1 500 personnes sans domicile fixe.

Les 50 milliards versés au titre des diverses aides individualisées au logement, en 1991, ne répondent pas aux besoins croissants d’une population de plus en plus exclue.

Il faudrait une véritable politique de construction de logements sociaux, financée par une taxation des plus-values de la spéculation immobilière ; une transparence totale des attributions des logements HLM ; une pratique de rénovation de l’habitat ancien comme à Aubervilliers ; le contrôle et la consultation des habitants pour tout projet d’aménagement des communes et des régions ; des services sociaux de qualité avec les moyens financiers et en personnel pour répondre aux besoins de la population. Surtout, une autre politique sociale est indispensable pour éradiquer le chômage et cela passe par une réduction massive du temps de travail sans perte de salaire.

familles sans papier, alors que la loi prévoit la protection de tous les enfants, quelle que soit la situation de leurs parents. Nous, on respecte la loi, on reçoit toute la population. Du coup, c'est un nouveau déséquilibre qui s'installe.

Mais un jour, tous ces locaux exigus et bondés vont être trop pleins. Il y aura des procédures d’expulsion, la situation risque d’exploser.

Et puis, ne risque-t-on pas ainsi de transformer une ville en ghetto ? Nous avons conscience de gérer la pénurie, de peut-être cacher la misère en évitant les explosions. On se retrouve à régler des questions qui ne sont pas de notre compétence. Le droit au logement est un droit constitutionnel, ce n’est pas à notre niveau que l’on peut y répondre de façon satisfaisante.

Ce sont des questions politiques de fond. La crise économique, le chômage, la situation des pays pauvres affamés, ravagés par la guerre, sont les causes de cette situation. Et il n’y a pas de raison que ça s’arrête.

Qui va régler l’ensemble de ces problèmes ? Sûrement pas ces pays. Quant à l’Etat français et aux collectivités territoriales, ils se renvoient la balle. Il faudrait un débat de fond sur le sujet. Mais, échéances électorales obligent, on tasse les choses, on n’en parle pas de manière claire.

Il faudrait revenir à un certain nombre de mesures : avant, les municipalités pouvaient avoir des programmes conséquents de construction HLM, parce que l’OPHLM bénéficiait d’une aide directe à la consruction. Aujourd’hui, les emprunts étant au même taux que pour les particuliers, on assiste à une diminution de la construction de logements sociaux.

Il faudrait aussi que chaque commune ait l’obligation de construire un certain nombre de logements sociaux -réservés à ceux qui en ont besoin -pour éviter la formation de ghettos, et qu’une politique contractuelle de rénovation de l’ancien se généralise.

Il faut absolument éviter que le prix des loyers flambe, sinon les plus défavorisés seront toujours exclus.

Il est vrai que la réquisition des logements vides pourrait être une solution à l’urgence actuelle. Il est aberrant que des appartements restent inoccupés alors que des gens vivent dans des garages ! Et laisser des squatts s’installer n’importe comment et n’importe où, c’est laisser s’installer de futurs ghettos, c’est un appel d’offre direct à la toxicomanie, à la prostitution. A terme, cela peut avoir des conséquences dramatiques, pour les occupants de ces lieux mais aussi pour une ville.

Mais il ne suffit pas de décréter des réquisitions, il faut aussi définir qui va les contrôler, quelles mesures d’accompagnement seront prises. Quelles que soient les mesures gouvernementales prises, le problème est de savoir qui va les faire appliquer.

Concernant les hôtels, il faudrait un véritable contrôle des prix, pour qu’une chambre ne revienne pas au coût d’un F3 ! D’autre part, je suis plutôt favorable à l’attribution de l’Aide au logement aux familles qui y logent. Certains pensent que cela favoriserait la flambée des prix des « marchands de sommeil ». Mais je crois que cela mérite quand même réflexion, car ce problème des hôtels restera incontournable pendant longtemps encore. Et en attendant, des gens sont obligés d’y vivre. . .

Mais là encore, qui va appliquer quoi ? En Seine-Saint-Denis, par exemple, il n’existe pour la totalité du département que... deux personnes pour contrôler l’ensemble des hôtels meublés !

On pourrait donc, déjà, apporter un certain nombre de solutions ponctuelles. Mais je crois que l’important aujourd’hui, c’est aussi de parler de ce problème. Je dis cela en tant que travailleuse sociale, mais aussi en tant que citoyenne. Il faut faire connaître cette situation, même si certains ont peur que cela alimente les thèses du racisme et du fascisme. Il est impossible de fermer les yeux, ou de cacher la réalité. Nous devons participer aux mobilisations, interpeller les politiques, pour qu’au-delà des opérations-vitrine, ils s’attellent enfin aux vrais problèmes de fond.

Et il y a, réellement, urgence en la matière !

Propos recueillis par Françoise Laroche et Catherine Rosehill

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