Petra Blâss est députée au Bundestag , au titre de la liste « PDS-Linke Liste ». Elle a été élue en tant que représentante de la Ligue autonome des Femmes (ünabhangiger Frauenverband) aux élections législatives de 1990. Nous Pavons rencontrée à Berlin en 1992.
♦ Etais-tu déjà membre du SED avant le « tournant » 1 ? Quelles sont tes possibilités d’action en tant que députée de la liste PDS-Linke Liste 2 dans une époque qui se défend des utopies ?
Petra Blâss -J’ai toujours été quelqu’un de politique, mais l’engagement politique en RD A n’avait rien de commun avec ce qu’il est aujourd’hui. Il y avait des limites partout et l’ensemble de la politique était organisé pour qu’on ne remette pas en cause la structure en tant que telle. Cette absence de glasnost est mon grand reproche. A l’université, l’engagement avait deux voies possibles : agir à l’intérieur des structures (FDJ, SED 3), ou en sortir complètement pour aller vers les Eglises, les mouvements de citoyens ou les mouvements de femmes. Mais c’étaient de tout petits cercles et je n’y avais pas de relations. Je ne pense pas être un cas exceptionnel. Je n’ai commencé à m’engager et à avoir une certaine conscience qu’en 1986, dans le département de littérature allemande à l’université. J’avais eu des expériences très négatives dans le département d’histoire qui, d’ailleurs, a été complètement « redressé » ’. Alors qu’en Lettres, j’ai eu des profs formidables. Je reprendrais volontiers à mon compte l’expression de Günther Gaus : la RDA était « une société d’alvéoles ». C’était valable pour moi, j’avais une certaine marge de manœuvre.
Le tournant ? Cela n’a pas été l’écroulement d’un monde. J’ai grandi dans un certain esprit critique. Je n’ai jamais eu d’image idéale du monde. Le plus grand événement a été le 3 décembre, à la Volksbühne, avec Ina Merkel '. Nous étions environ un millier, même ma mère était venue, en train. Et je pense que des centaines de femmes ont réagi comme moi : « C’est ça ! C’est exactement ça ! » Tout ce qu’on n’avait jamais formulé soi-même, qui concernait les structures, mais aussi les utopies, le vécu, on l’entendait. Alors je me suis dit : ma place est là. J’ai quitté le SED au début de 1990, au bout de trois ans. Et je peux dire que je ne m’étais jamais identifiée avec les caciques du parti, ni avec les structures, ni avec le programme ! Je faisais partie des gens qui pensaient pouvoir agir à l’intérieur de ces structures.
En janvier et février 1990, je me suis portée volontaire pour aider le mouvement autonome des femmes dans la campagne électorale. J’ai été envoyée par le mouvement des femmes à la « Commission électorale de la RDA » 5 et dès le début, le parti social-démocrate (SPD) m’a proposée comme présidente de la Commission ! C’était fou ! Je n’avais pas de problème au niveau de l’apparition publique ou de la prise de parole, mais c’était très difficile sur le fond. J’ai vécu quatre semaines avec une responsabilité gigantesque en tant que présidente de cette commission.
Ce n’est qu’après la grande manifestation du mois d’août 1990 et l’échec du projet de la gauche de se présenter ensemble aux élections législatives générales de décembre, sans appartenance de parti (ce qui était utopique !) qu’est née l’idée de me présenter. La « liste de gauche » et le mouvement des femmes n’avaient pas pu se présenter seuls, j’ai donc fait la campagne électorale en tant que candidate de la liste PDS-Linke Liste. Après les élections, le 4 décembre, j’étais à Bonn ! Il faut apprendre à gérer les privilèges et on a besoin d’au moins un an avant d’avoir une vue d’ensemble. Mais le temps manque pour réfléchir ! Il ne faut avoir aucune illusion quand on va à Bonn. Il ne faut pas avoir l’ambition de faire passer une loi. Heureusement, il y a aussi la liste Verte et Alliance 90. On peut, en revanche, dire certaines vérités et se faire l’écho d’idées, de propositions émanant d’associations. Et on peut aussi fournir des informations ! Nous n’avons pas de hiérarchie de postes comme au SPD où il faut toujours laisser la préséance aux porte-parole. J’ai beaucoup de liberté et d’ailleurs, je ne suis pas membre du PDS.
Je constate aussi un blocage, au sein de la société, à l’encontre de ceux qui pensent autrement, et bien que nous soyons individuelle-
« Sans les femmes, rien ne oa plus. »
ment libres, je sais très bien que je ne pourrai jamais travailler dans le service public ou dans les médias. Ici aussi, tout fonctionne par les « relations ». Je l’ai vu dans les médias, par exemple. Ainsi ce pays se prive de beaucoup de compétences, car beaucoup des gens compétents de RDA ont été membres du SED.
♦ On assiste à une certaine démonisation de la RDA. Est-ce dû au fait qu ’il existe une autre Allemagne, une sorte de « modèle de rechange » ?
Petra Blàss -Les autres pays de l’Est n’ont pas ce modèle. Cela rend plus difficile pour l’Allemagne de gérer son histoire. Il s’agit d’éliminer sans merci, directement et indirectement, les traces de la RDA. Une maison d’édition par semaine disparaît. Il en va de même pour la presse et la télévision : il faut tout « redresser ». Notre vraie chance a été la période qui allait jusqu’au 3 octobre 1990 fr. Là, nous aurions pu réfléchir au rôle des structures, du SED, de la STASI. Mais qui, aujourd’hui, va de lui-même avouer avoir fourni des renseignements, alors qu’il risque son travail ? Nous avons perdu une chance, que peut-il en sortir maintenant ?
« Sans les femmes, rien ne va plus. »
♦ Comment te situes-tu par rapport à la discussion sur les problèmes posés par la « domination du passé » [l’Allemagne doit assumer son passé, ndlt] ? Y-a-t-il une solution équitable ? Où sont, à ton avis, les pièges ?
Petra Blâss -Il faut trouver une solution appropriée. Je ne saurais dire, en ce moment, ce que pourrait être une solution équitable. Equitable n’est probablement plus le mot juste. Il ne faut plus qu’il y ait de discrimination à l’égard des « Ossis » 7. Comment est-il possible pour les « Ossis » de vivre sans être discriminés ? Ici, tout est une question d’argent et de biens matériels. Cela a quelque chose d’inhumain. La puissance des médias est quasiment sans frein, à l’Ouest. Je ne vois pas comment on pourrait mener une discussion honnête, en allant jusqu’aux racines des événements dans ce débat. L’important est de sortir l’histoire la plus sensationnelle, de mettre à jour toujours plus de nouvelles affaires. L’identité des « Ossis » n’a aucune importance. Notre seule chance est de discuter dans de petits cercles publics sur les mécanismes, pas uniquement sur la STASI et autres problèmes policiers, mais sur tout ce qui a fait que nous -et je m’y inclus -avons accepté certaines choses.
♦ Que peuvent faire les intellectuels de RDA ? Se taisent-ils vraiment tous ?
Petra Blâss -Tout est plus calme, mais ce n’est pas le silence. La littérature et l’art avaient la fonction de remplacer la presse et le débat public. Maintenant, les écrivains ne peuvent plus vivre de leur plume et doivent avoir un travail rémunérateur. L’art est soumis aux lois du marché, il n’y a plus de sécurité financière. Oui, il y a une animosité à l’égard des intellectuels. L’aspect matériel est devenu beaucoup plus important que les idées. On considère que la littérature est beaucoup moins nécessaire qu’au temps de la RDA. Ici, c’est un luxe. Je connais beaucoup de docteurs en littérature allemande qui travaillent dans les assurances.
♦ Y-a-t-il des espoirs pour les femmes ? Celles-ci sont-elles prêtes à se défendre ?
Petra Blâss -Le « tournant » a apporté de grands espoirs. Les femmes de l’Ouest en ont eu aussi. Mais la politique familiale est très conservatrice : officiellement, il n’y aurait pas les moyens financiers suffisants pour maintenir les garderies et les crèches qui existaient à l’Est. Les jardins d’enfants sont repris par l’Eglise, en Mecklembourg-Poméranie occidentale par exemple, et les puéricultrices sont obligées de se déclarer membres de l’Eglise si elles veulent garder leur place. D’en haut, on ne peut rien faire. Il y a de moins en moins de femmes qui descendent dans la rue : à l’Ouest, tout se calme et à l’Est, ce ne sont que les femmes engagées dans les structures qui se mobilisent. Il y aurait un grand potentiel de femmes, mais elles sont paralysées.
Propos recueillis à Berlin par Catherine Fabre
quelques tion. parlant de programme, ter qualifier ments
Notes
- 1 . L ’ automne 1989, à partir des grandes manifestations d’octobre, avait pris le nom de «tournant » dans le vocabulaire du Parti communiste de RDA (SED) pour signifier la volonté de changement de cours.
- 2. PDS (Partei des demokrati schen Sozialismus) : Parti du socialisme démocratique, issu du SED, allié au Bundestag (parlement allemand) à la Linke Liste (liste de gauche).
- 3. FDJ (Freie demokratische Jugendj : organisation de jeunesse en RDA.
- 4. Le 3 décembre 1989, un millier de femmes se sont retrouvées dans le théâtre de la Volksbühne à Berlin-Est autour d’un projet de manifeste rédigé par Ina Merkel. {Cf. Cahiers du féminisme, n°52).
- 5. Les premières élections libres à la Chambre du peuple de RDA ont eu lieu le 18 mars 1990, elles ont été préparées par la «Commission électorale de RDA » avec des représentants des divers mouvements et partis.
- 6. Date de l’unification allemande.
- 7. Abréviation pour caractériser les habitants de l’Est de l’Allemagne, qui est péjorative mais qu'eux-mèmes emploient à leur propre égard.
- * La traduction en français du verbe «abwickeln » pose problèmes : dans le registre commercial, on l’utipour une entreprise non rentable qu’on met en liquidaEn mathématiques, on l’utilise pour «rectifier » en d’une courbe. Dans le textile, il s’agit de dévider, mettre à plat une bobine de fil. Lorsqu’il s’agit d’un on peut le traduire par «remplir » ou «exécu». On voit donc bien que tous ces sens s’ajoutent pour les processus d’«épuration » dans les départepar trop idéologiques des universités.