Le 27 juillet 1740, dans un minuscule village des hauts montagneux de Bourgogne, naissait une modeste roturière que rien ne prédisposait cependant à un destin exceptionnel : être la première Française à faire le tour du monde.
Jeanne Barret n’a pas rencontré de célébrité ; pourtant, de son vivant, les écrivains Bougainville et Diderot avaient contribué à la faire connaître, l’un par son journal de navigation, l’autre dans son Supplément au voyage. Mais personne aujourd’hui ne se souvient de Jeanne Barret. Comble de malchance, la seule étude que notre XXe siècle lui ait consacrée (voir bibliographie) n’est pas exempte d’inexactitudes ; le nom propre déjà réclamant deux R.
Si Mllc Barret, aventurière au siècle des Lumières, laissa peu de traces et de ce fait demeure une énigme pour les historiens, c’est en partie à cause de son association avec Philibert Com-merson (Châtillon-sur-Chalaronne 1727 -Flacq, île Maurice 1773), médecin, naturaliste du roi et fondateur d’un jardin botanique dans l’Ain. Le Muséum d’histoire naturelle d’Autun vient de consacrer à ce personnage trois mois d’exposition passionnante.
De Commerson, Jeanne est la maîtresse, la secrétaire et la gouvernante puisqu’elle s’occupe du jeune fils de ce dernier, orphelin de mère depuis sa naissance. Le couple est soudé par l’emprise du travail : l’ambition de Commerson vise le dépassement de ses compatriotes avec la publication d’une étude pouvant rassembler tous les règnes de la nature. Jeanne participe à cette tâche, mais le projet fou de Commerson, travailleur émérite aux connaissances encyclopédiques, ne connaîtra pas d’aboutissement. Conséquence tragique : les naturalistes pilleront leurs notes dispersées dans les herbiers du Conservatoire botanique de Genève, de Montpellier, et au Laboratoire de phanérogamie du Muséum de Paris.
En septembre 1764, Jeanne est enceinte de six mois, au grand dam des voisins et parents qui tolèrent mal sa liaison avec Commerson le veuf. Le couple quitte alors Toulon-sur-Arroux (Charollais) et s’installe à Paris dans le Ve arrondissement, au n° 13 de la rue des Boulangers, dans une maison qui existe encore. Aujourd’hui les promoteurs de COGEDIM menacent de la raser...
Peut-être mes lecteurs français pourront-ils mieux que moi intervenir pour sauver cet édifice qui mérite à plus d’un titre le classement historique.
L’enfant des deux scientifiques, prénommé Jean-Pierre, ne survivra pas. Il se pourrait que cet événement ait permis qu’en survienne un autre : le 1er février 1767, à Rochefort, Commerson monte à bord de la flûte du roi commandée par Bougainville, avec à ses côtés M"e Barret déguisée en laquais... Paradoxalement, le testament de Commerson, rédigé la veille du voyage, situe la place de Jeanne à Paris rue des Boulangers, et non avec lui autour du monde...
Tout cela laisse supposer l’embarquement de Jeanne Barret comme ayant été une décision de dernière minute. Aucun journal ne nous étant parvenu, nous ignorons si l’aventurière regretta son geste. Car les conditions de vie à bord de l 'Etoile, où elle partage la chambre de son compagnon Philibert, n’offrirent pas une croisière de luxe à cette femme de vingt-six ans. L’eau douce était destinée à l’alimentation, tandis que les latrines, de caractère public, ont dû causer quelques problèmes personnels et quotidiens.
L’exploit le plus délicat a été de convaincre l’équipage sur la nature de son sexe : Jeanne ne se déboutonne pas davantage sous les tropiques, elle se bande la poitrine de toutes ses forces et se bourre la taille de tissus torsadés. On raconte qu’elle fut agressée maintes fois par les valets et les marins, bien qu’elle protestât être d’une race à part : eunuque. Elle devait se déplacer armée. Pendant les premières semaines de traversée, elle souffrit du mal de mer. A chaque escale, elle descendait avec son « maître » pour herboriser, ce qui lui permit de prouver sa « virilité » par des travaux de force incomparables et une détermination qui lui valurent le surnom de « bête de somme ».
Le tour du monde de Bougainville, effectué par la flûte Y Etoile et la frégate la Boudeuse, dura deux ans et toucha les côtes du Brésil, de l’Uruguay, de la Patagonie, ainsi que la Nouvelle-Irlande, les Moluques, Batavia et Java. C’est à Commerson que l’on doit la rutilante bougainvillée, qu’il dédia au commandant de l’expédition. Le roman moderne du même nom est une ver- bien peu réaliste de ce que fut la de Jeanne Barret.
Pendant le séjour à Tahiti (avril son secret fut dévoilé par les qui la reconnurent... à dit-on, et qui aussitôt la pour la traiter en muse décontenancée par le de ses soupirants ! Il fallut une pour la tirer de cette émeute. l’interrogea, elle lui pour sauver l’honneur de son en pleurant abondamment. Il croire que la ruse fut utile puisque ne sanctionna pas Com-qui aurait mérité une punition décret royal.
Le 8 novembre 1768, dans l’océan le couple Barret-Commerson séparait de l’expédition en s’instal-
Bibliographie
-Archives départementales de l’Ain, Bourg-en-Bresse. Testament et codicille de Jeanne Mercédier, (01) 3E 23813 Me Besson.
-Archives départementales de la Dordogne, Périgueux. Acte de décès de Jeanne Barret, 5E 365/5, tables décennales 1793-1822.
-L.-A. de Bougainville, Voyage autour du monde..., Paris 1771.
-D. Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, Paris 1796.
-F. Deschamps, La Bougainvillée, éd. Gallimard, Paris 1982.
-H. Dussourd, Jeanne Baret (1740-1816), première femme autour du monde, Moulins 1987.
lant à l’île Maurice, colonie française, afin de collaborer au Jardin de pampleD’autres missions d’ordre scientifique lui furent confiées pendant années à la Réunion et à s Malheureusement la maladie s empara de Commerson qui mourut dans une misère absolue le 13 mars 1773, laissant une fidèle Jeanne avec son seul courage, fr’ aventurière reprit jupons et dentelles et ouvrit un cabaret-billard dans la capitale Port-Louis. L’ambiance devait y être des plus tropicales : quelques mois après son « veuvage », elle est condamnée à une amende servant d’exemple pour la colonie parce que ses clients étaient éméchés à l’heure de la messe... Elle gagna finalement l’Europe dans la traversée qui fit d’elle la première cir-cumnavigatrice, ayant à son bras Jean Dubema, un soldat du Périgord épousé le 17 mai 1774 à Port-Louis !
Sa biographe Henriette Dussourd a cru à tort qu’elle avait laissé un testament à Châtillon-sur-Chalaronne (Dombes), ou qu’elle était décédée en
1816. En vérité, elle vit défiler la Révolution depuis sa maison de Sain-te-Aulaye, petit village près de Périgueux où elle vécut avec son mari. La fortune lui sourit tardivement : le 2 novembre 1794, elle toucha une rente établie par le défunt Louis XVI pour ses mérites en tant que botaniste autour du monde, pension dont elle profita pendant treize années puisqu’elle s’éteignit le 5 août 1807. « Femme extraordinaire » : c’est ainsi que ce même roi la désigne dans le brevet.
Carole Christinat Université de Genève, janvier 1994
Bibliographie
Notes
- Carole Christinat Université de Genève, janvier 1994