Le 21 septembre 1993, Patrick Tissier, soupçonné de tentative de viol et de meurtre sur la personne de Karine, 8 ans, à Perpignan, était arrêté et mis en examen.
Ce meurtre venait après d'autres viols et/ou meurtres sur enfants : Céline, 8 ans, violée et égorgée à Bourges en 1989 par un voisin de palier, Vincent Ker, 26 ans ; Benoît, 12 ans, retrouvé étranglé et noyé à Saint-Rémy (Haute-Saône), en 1990. Le meurtrier s'appelle Eric Le Gallou, il a lui aussi 26 ans.
Et d'autres encore...
Deux jours après l’arrestation de Tissier, Pierre Méhaignerie, ministre de la Justice, annonçait qu’il déposait, pour la session d’automne de l’Assemblée nationale, un projet de loi visant à renforcer les peines encourues par les meurtriers et les violeurs d’enfants.
Le choix du tout répressif
Ce projet se composait de trois volets. Le premier instituait une peine de « perpétuité réelle » : le code de procédure pénale prévoit, pour les personnes condamnées à la réclusion criminelle à perpétuité, la possibilité d’une libération conditionnelle après quinze ans passés en prison. La première cohabitation, en 1986, a durci ces mesures : des périodes de sûreté de trente ans peuvent être imposées par les cours d’assises à certains condamnés à perpétuité. Durant ces trente ans, ils ne peuvent donc prétendre à aucune permission de sortie ou libération conditionnelle.
Mais Pierre Méhaignerie doublait encore la mise : pour les auteurs « d ’assassinat sur mineur de moins de 15 ans précédé ou accompagné d’un viol, de tortures ou d’actes de barbarie », les cours d’assises pourraient interdire définitivement toute libération conditionnelle ou permission de sortie.
Le second volet du projet de loi concerne tous les « délinquants sexuels » (comme on les appelle maintenant) sur mineur de moins de 15 ans. Il prévoit qu’avant de leur accorder des aménagements de peine, le juge d’application des peines devra demander l’avis d’un expert psychiatrique.
Le troisième volet a des prétentions de prévention : les pratiques actuelles en matière de « traitement » seront inventoriées et évaluées par une commission d’étude qui travaillera en liaison avec le Conseil national d’éthique. Cette commission devra rendre son rapport avant le 1er juin 1994.
Les deux derniers volets ont été acceptés sans discussion, mais le premier souleva un tollé important dans le monde judiciaire et pénitentiaire. Même certains amis CDS de Méhaignerie, ou d’autres composantes de la majorité, exprimèrent fortement leur désaccord.
Des petits malins en profitèrent, de leur côté, pour déposer sur le bureau de l’Assemblée nationale une proposition de loi visant au rétablissement de la peine de mort et pour réintroduire, au Sénat, un amendement sur la répression de l’ auto-avortement.
Le Monde du 18 novembre 1993 n$! se priva pas de souligner les « faux-pas » du ministre de la Justice, le gouvernement et Philippe Séguin, président de l’Assemblée, ne tenant pas du tout à relancer le débat sur la peine de mort.
Bref, Pierre Méhaignerie, qui arguait -sans doute en faux naïf -de sa bonne volonté et de son bouleversement réel après sa rencontre, durant l’été, avec les familles d’enfants victimes, fut contraint d’accepter un amendement de la commission sénatoriale des lois prévoyant qu’à l’expiration d’une période de trente ans incompressible, une possibilité de « grâce judiciaire » existe pour les assassins et violeurs d’enfants. Le texte fut adopté par le Sénat le 20 novembre. En décembre, à l’Assemblée nationale, Pierre Méhaignerie insista sur le fait que son texte était surtout axé sur la « prévention de la récidive ».
Après beaucoup de polémiques et de discussions, et même un recours déposé (en vain) par le Parti socialiste auprès du Conseil constitutionnel, le texte fut finalement voté. Les décrets d’application en sont parus début février.
Quelle prévention ?
Pierre Méhaignerie a donc répondu à sa façon à l’émotion générale et au total désarroi de l’opinion publique française face à ce type de criminels. Les sirènes de l’Association professionnelle des magistrats (extrême droite), très en vogue au ministère de la Justice actuellement, ont dû siffler très fort dans ses oreilles... Il a une façon bien particulière de résoudre le problème : il l’évacue purement et simplement, en coffrant à vie les violeurs et meurtriers d’enfants. Le volet « traitement de la récidive » est le plus indigent, puisqu’il préconise uniquement de faire un inventaire des pratiques existant dans ce domaine. Cela sera d’ailleurs vite fait : des expériences existent çà et là mais uniquement dans les maisons d’arrêt (peines courtes) et dans des conditions souvent difficiles. Que sera-t-il entrepris à la suite de cet inventaire ? Nul n’en sait rien... On ressent l’étrange impression que ce volet-là de la loi sert d’alibi aux deux précédents. Soit dit en passant, il existe des pays où les expériences de « traitement » sont beaucoup plus développées qu’en France, il serait peut-être judicieux d’en tirer parti -mais la « délinquance sexuelle » n’intéresse la France que depuis fort peu de temps...
Le ministre de la Justice, avec son arsenal tout-répressif, a profondément choqué tous ceux qui militent depuis des années pour F aménageaient des peines et la réinsertion sociale des condamnés. Même les gardiens de pri- son ont exprimé des réserves. Il a donc dû battre en retraite précipitamment. Cependant, les trente ans incompressibles à la place de la perpétuité réelle ne changent rien au fond : toute sa vie ou trente ans en taule, cela revient au même : plus d’espoir ni de projets possibles. Et les mutineries de prisonniers, que craignaient sans doute les sénateurs, sont tout à fait susceptibles de se produire.
Cette question des meurtriers et violeurs d’enfants aurait mérité d’être traitée sérieusement, car elle est réelle et d’importance. Le Collectif féministe contre le viol, qui milite depuis des années auprès des femmes et des enfants sur les conséquences du viol, se pose à l’heure actuelle de façon aiguë le problème de la prévention, et celui de la prévention de la récidive : comment faire pour que cela n’arrive pas, comment faire pour que cela ne se reproduise pas ?
Il est vrai que la rage est grande de ne pouvoir intervenir que sur les conséquences, quand l’impensable a été perpétré, alors que l’on sait que tout n’a pas été tenté pour que cela n’arrive jamais.
Cependant le Collectif féministe contre le viol ne se préoccupe pas uniquement de ce qui bouleverse l’opinion publique -les crimes perpétrés contre les enfants -mais de tous les crimes de viol, y compris sur des femmes adultes. Pourquoi faire une différence : c’est bien le meurtre et le viol en général que l’on veut éradiquer. Une fois que l’on a dit cela, comment prévient-on effectivement le viol et sa récidive ?
La nécessité d’une éducation non sexiste, où les femmes et les enfants seraient considérés comme des êtres humains à part entière, paraît évidente.
Mais que faire dans les circonstances acùielles ?
Pas de remède miracle
La prévention contre les abus sexuels commence à se pratiquer dans les écoles. Les enfants apprennent à s’exprimer sur les endroits de leur corps où ils ne souhaitent pas être touchés, apprennent à dire « non ». Mais leur impuissance est bien grande face à un adulte malin. Ils apprennent surtout qu’ils peuvent aller se confier à un adulte qui sera apte à dénoncer les faits. Ce début de prévention est une bonne chose. Pour le reste, on est assez désarmé et réduit à prévenir la récidivé, c’est-à-dire intervenir auprès des violeurs qui se sont fait arrêter. Le malaise est grand car la tâche est ardue et difficile.
Il faut surtout savoir garder tête froide, ne pas avoir de positions systématiques, ne pas croire aux « remèdes miracles ». Diverses approches psy-chologisantes existent. La première consiste à considérer les violeurs comme des malades mentaux et donc à leur appliquer des thérapies adaptées à leur pathologie, sans aucune spécificité de ces thérapies. Le problème, c’est qu’il commence à être maintenant connu qu’on ne décèle aucune pathologie particulière chez les violeurs, en tout cas pas plus sans doute que dans la population totale. Dans son livre « Viol au masculin » ', Daniel Welzer-Lang décrit les violeurs qu’il a rencontrés en prison comme des hommes qui ne sont pas des monstres, dont certains estiment les femmes et trouvent normal par exemple de partager les tâches domestiques. Ainsi Vincent Ker, père de deux garçons, violeur et meurtrier de Céline, ne souffre selon les psychiatres â’« aucune anomalie mentale ».
Une étude américaine, relatée dans un article de Judith Lewis Herman dans la revue Signs2, déclare : « Entre les agresseurs sexuels et leurs pairs , on ne peut trouver aucune différence significative par des tests projectifs ou des tests de dépistage psychopathologiques. Les jeunes violeurs des enquêtes en milieu étudiant étaient visiblement sexistes mais visiblement pas malades. » Judith Lewis Herman cite aussi un thérapeute de grande expérience 3 : « Les agresseurs sont souvent brillants, séduisants, soigneux de leur personne. Ils ont des quantités de talents de société, ils apparaissent très compétents. Ou bien ils peuvent apparaître souffrants et pathétiques. »
Une autre approche consiste à rechercher ce qui, dans la biographie du violeur, pourrait expliquer ses crimes. Il est souvent évoqué alors une ou des agressions sexuelles dans l’enfance et/ou l’adolescence. Par la répétition de ces actes, le violeur chercherait à dépasser son propre traumatisme en s’identifiant à son ou ses agresseurs. On parle ici de « cycle de la violence » qui se transmet de génération en génération. L’explication est satisfaisante intellectuellement pour les professionnels de la santé mentale puisqu’elle cadre avec la théorie freudienne du traumatisme et qu’une thérapie peut être entreprise sur ces bases. Le problème est qu’aucune étude de suivi d’enfants abusés sexuellement n’a jamais pu être entreprise. Et pour cause... Quel chercheur, d’un point de vue éthique, pourrait être témoin d’une agression sexuelle sur enfant sans intervenir ? Ces études sur le cycle de la violence sont donc toutes rétrospectives et portent forcément sur des violeurs connus, sans doute peu représentatifs de la population totale des violeurs.
Judith Lewis Herman, toujours dans l’article de Signs, cite une étude qui lui paraît sérieuse4 : « Les chiffres semblent varier de 25 à 40 % : beaucoup de violeurs semblent avoir été victimes d’abus dans leur enfance, mais ce n ’est donc pas la majorité d’entre eux. » Elle signale cependant : « Les histoires d’abus sexuels semblent particulièrement fréquentes chez les pédophiles qui préfèrent les petits garçons. » Les chiffres cités vont de 40 à 60 %. Elle continue : « Les jeunes hommes qui violent des femmes paraissent avoir rarement eu des histoires d’abus, mais ceux qui violent des hommes étaient presque tous victimes d’abus sexuels. » Et elle conclut : « Au point où nous en sommes et en nous appuyant sur les données des recherches les plus valables, nous concluons que la plupart des garçons victimes d’abus sexuels ne deviennent pas agresseurs sexuels et que la plupart des agresseurs sexuels n ’ont pas été victimes comme garçons. » Judith Lewis Herman note que même si la cause du comportement des violeurs de garçons peut être identifiée, ils sont très rétifs, résistent au « traitement », recommencent sans cesse.
D’autres théories évoquent, pour expliquer les viols incestueux, les dysfonctionnements familiaux, le manque de communication, la responsabilité de la mère qui ne joue pas son rôle d’épouse et d’amante. Tous les mem-
Patience, le médecin qui doit te soigner n'est pas encore né
bres de la famille se trouvent alors impliqués dans la situation. La responsabilité de l’agresseur est ainsi nettement atténuée, voire évacuée. Le « traitement » consiste alors en une thérapie familiale rondement menée pour que les choses soient dites et rentrent progressivement dans l’ordre.
D’autres théories encore peuvent présenter l’agresseur comme un être vulnérable, immature, incapable d’accéder au stade adulte et qui essaie, par ses agressions, de satisfaire de façon inadéquate et fâcheuse ses besoins humains de proximité, d’intimité. L’agresseur serait ainsi reconnu, valorisé, pouvant montrer à... un enfant ses qualités de virilité et d’aptitude à dominer. Il devient ainsi presque une victime et est accessible à une thérapie.
Toutes ces théories psychologi-santes sécurisent sans doute les psys divers, mais le problème est qu’elles peuvent surestimer grandement l’efficacité des thérapies et produire des catastrophes du genre Eric Le Gallou, qui a tué Benoît alors que les psychiatres venaient de déclarer, quelques semaines auparavant : « Il ne présente pas habituellement et actuellement d ’état dangereux » 5 .
Malades mentaux ou « malades sociaux » ?
Toutes ces théories font aussi du viol un acte uniquement individuel, en dehors de tout contexte social.
On ne peut cependant pas oublier que nous vivons dans une société où les femmes sont opprimées économiquement, socialement, culturellement et sexuellement. Une société où, malgré tous les progrès accomplis grâce aux luttes des féministes, la violence sexuelle fait encore partie de la culture dominante. Une société où, selon les schémas freudiens, les hommes sont sexuellement actifs-sadiques, et les femmes passives-masochistes. Une société où, comme l’a montré Daniel Welzer-Lang, le fantasme de viol imprègne et structure l’imaginaire érotique des hommes, que ce soit chez ceux qui ont violé ou, à l’autre bout, chez ceux qui remettent en cause leur domination d’homme sur les femmes.
Alors, on pourra peut-être rencontrer des violeurs qui relèvent, dans leur comportement, d’une des théories évoquées (et il y en a d’autres...), mais il me semble impensable d’entreprendre un quelconque « traitement » sans faire « travailler » les violeurs sur leur propre sexualité, leurs fantasmes de viol et leur passage à l’acte, la façon dont se produit leur excitation, le respect de la sexualité féminine, etc., et non seulement sur la gestion du stress, de la colère, de l’agressivité, sur l’aptitude à communiquer, etc.
Il faudrait pouvoir tenter de constituer en prison un groupe de parole de violeurs, incluant en priorité ces bases de « traitement », sans cependant, malheureusement, croire au miracle.
Si l’on tient à tout prix à qualifier les violeurs de malades, ce sont avant tout des « malades sociaux », comme le dit Daniel Welzer-Lang.
Judith Lewis Herman, pour sa part, propose une approche innovante : elle préconise, se basant sur l’observation et l’écoute des violeurs, de considérer le viol à répétition comme une toxicomanie où les facteurs socioculturels, comme pour la drogue, créeraient un climat à risque. Elle analyse le schéma de dépendance des violeurs de la même façon que celui des drogués ou des alcooliques et propose une surveillance thérapeutique constante, avec un travail semblable à celui que réalise l’association des Alcooliques anonymes : groupe de pairs, avec différentes étapes à gravir. Si ce schéma était expérimenté, il serait important d’y inclure le travail proposé antérieurement sur les fantasmes de viol.
Il me fut difficile d’écrire cet article. Le problème est particulièrement complexe. Certains pays -rassurez-vous, chères lectrices et chers lecteurs, pas la France -expérimentent beaucoup de choses, sont tentés par exemple par des traitements hormonaux. Mais jusqu’où peut-on aller d’un point de vue éthique ? Rien n’a l’air très satisfaisant, soyons claires et lucides... Alors, que faire ? Je vous laisse avec ce point d’interrogation -mais la solution n’est certainement pas la prison à vie...
Suzy Rojtman
1-Daniel Welzer-Lang, Viol au masculin, L’Harmattan.
2-John Brière et al., Inventaire de l’excitation au viol. Précision de l’agression sexuelle, actuelle et potentielle dans une population universitaire, 1984. Cité dans l’article de Judith Lewis Herman in Signs. « Journal des femmes dans la culture et la société », Université de Chicago, 1988, vol. 13, n° 4.
3-Georgia Green, Centre de traitement spécial de Bridge-Water, prison de haute sécurité : communication personnelle, avril 1986.
4-Gene Abel et al., « Traitement des agresseurs sexuels violents », in Traitements cliniques des personnes violentes, 1983.
5-Ce qui, soit dit en passant, ferait sourire, si ce n’était dramatique, sur l’efficacité de l’expertise psychiatrique imposée dans la loi Méhaignerie pour les aménagements de peine des « délinquants sexuels » sur mineurs...
Illustration page 7 : dessin de Pessin tiré du Monde du 11 décembre 1993.