Pendant presque un mois, ce printemps, la Cinémathèque a rendu hommage à la cinéaste Agnès Varda en présentant l’intégrale de ses films ou, comme elle aime à le dire, ses quarante ans de cinéma. De 1954, en effet, date son premier film, la Pointe courte, qu’elle tourna avec Philippe Noiret et Sylvia Montfort. Cet anniversaire fut pour elle l’occasion de « fabriquer » un livre : Varda par Agnès.
« “Faire”, “fabriquer”, c’est ainsi que je fonctionne », déclare-t-elle'. « Je me sens du côté des artisans inventeurs, des rêveurs de la rêverie qu’on fait avec ses mains. J’aime la sensation qui passe de la rêverie au toucher... » Cette démarche créatrice est celle de Varda dès son premier film, la Pointe courte. Il est né de l’envie d’écrire.
« J’aimais les mots depuis toujours. » A cette époque elle est photographe au TNP. La photographie lui semble muette, ce qui se dit dans les films français qu’elle connaît n’a rien de commun avec les écrivains qu’elle aime : Cendrars, Dos Passos ou Virginia Woolf. Avec un très petit budget, techniciens et acteurs réunis en coopérative, elle fabrique la Pointe courte, l’histoire d’un couple dans un quartier de pêcheurs, à Sète. Le film fait date, dès sa sortie.
« Premier ouvrage d’une femme de talent, la Pointe courte est également le premier son de cloche d ’un immense carillon. » 2 La dérangeante nouveauté du film annonce la Nouvelle Vague, la voix singulière (dans le cinéma français de l’époque) d’une femme se fait entendre. Entre les éléments documentaires du film, la fiction et les acteurs, des liens se tissent, avec le spectateur aussi ; un jeu où la réalisatrice marque sa place, a son mot à dire. Dans tous les films de Varda, qu’ils soient courts ou longs métrages, documentaires ou de fiction, le point de vue de l’auteur est indiqué, énoncé. Jeux de mots, voix off dans le film, elle intervient dans son œuvre : « Je m ’implique toujours très précisément dans mes films, non par narcissisme mais par honnêteté dans ma démarche. »3
Varda revisitée
Dans le livre Varda par Agnès on retrouve cette même marque, le goût du collage, de la juxtaposition, du coq à l’âne. Le texte, les illustrations rappellent les circonstances, les lieux de la naissance des films. Chacun est accompagné d’une sorte de faire-part rétrospectif. Un album de famille du cinéma d’Agnès est ouvert devant nous, belle occasion pour revoir, réviser le cinéma de Varda. D’un film à l’autre, un foisonnement de personnages féminins que l’on découvre, en cours de route, quand le film commence. Cléo, Mona dans Sans toit ni loi, ou Suzanne et Pomme, les personnages de l’Une chante et V Autre pas, ont fait un bout de chemin, se présentent à nous en cours de route. Le spectateur poursuit le voyage, de compagnie. Ce sont les différentes rencontres et en contrepoint les moments de solitude qui donnent corps aux personnages de Varda, qui les définissent sans jamais les figer. Son habilleuse, la femme chauffeur de taxi, l’amie qui pose comme modèle, le soldat en permission, autant de rencontres qui ancrent comme en passant la journée d’attente désœuvrée et angoissée de Cléo (elle attend les résultats d’une analyse médicale) dans une journée ordinaire de 1961 à Paris, dans la France de la guerre d’Algérie. « Cléo, écrit Roger Tailleur, est constellé de visages humains. »
Tous, les hommes et les femmes qui croisent la jeune fille errante interprétée par Sandrine Bonnaire, appartiennent à l’imaginaire d’Agnès Varda, et s’incarnent à l’écran dans les visages des comédiens professionnels ou amateurs, mais ces personnages fictifs sont à la fois objets et éléments d’une enquête sur la France de 1985. « Il s’agit, déclare Varda, d’étudier l’effet que produit un personnage qui ne veut rien sur des gens qui représentent la France profonde, très attachée à ses traditions, dont certaines sont le travail, la propreté, l’honnêteté, la famille, et à la limite la patrie. Donc quel-qu ’un qui rejette tout ça suscite des réactions. D’où ces portraits par réfraction, ces miroirs à plusieurs faces. Ces gens se définissent en parlant d’elle. »
Féministe Varda ?
Dix ans plus tôt, au moment d’entreprendre l’Une chante et V Autre pas, Agnès Varda expliquait à la radio que même si elle aimait bien les « héroïnes paumées », les femmes en perte d’équilibre..., elle voulait désormais tenter de présenter « des femmes qui tiennent debout ». Adolescentes des années soixante, Pomme et Suzanne se sont connues l’année de Cléo, en 1962, elles se retrouvent dans une manifestation de 1976. « Sur le moment , écrit aujourd’hui Agnès Varda, et avec le recul, l’Une chante, l’Autre pas n’a jamais été pour moi une des étapes de mon travail de cinéaste. J’ai seulement fait le point, au mieux, et dans la meilleure humeur possible, en proposant une fiction documentée sur la lutte des femmes entre 1969 et 1976. » Ce film de 1976 est aussi un film en mouvement, celui des femmes qui ont animé l’époque, celui des personnages. Voyage des femmes qui partent avorter à Amsterdam, voyage du Nord du malheur au Sud où Suzanne travaille au Planning, tournée de celle qui chante, Pomme, avec le groupe Orchidée. Film au miroir, miroir à deux faces : femme solaire et femme un temps vouée au malheur. Femme cinéaste, c’est en engageant ses images dans l’époque où elle les tourne que Varda fait œuvre militante. Ce qui peut signifier à ce moment-là l’impossibilité de les tourner : ce livre de 1994 raconte les projets interrompus ou inaboutis. Ces bribes de dialogues de... 1966, par exemple : Depardieu fait la manche et dénonce devant les vitrines de Noël : « Quel commerce, quelle folie d’argent. J’achète, j’offre, il achète, il m ’offre, c ’est toujours la même chose, l’argent, l’argent, l’argent ». Revus aujourd’hui, les documentaires aussi, imprégnés de l’air du temps, témoignent. En 1964, Salut les Cubains raconte la découverte -en photos noir et blanc de Varda -d’un coin d’Amérique latine libérée. Avec Anne Kieffer on peut dire à la revoyu-re (l’hommage rendu au Festival de films de Femmes de Créteil 1992) : « Salut les Cubains demeure un témoignage riche et enthousiaste sur l'espoir qu ’a représenté la révolution cubaine avant que le castrisme ne se fige en dogme. »
Féministe Varda ? Non, si l’on persiste à chercher dans ses mises en scène des illustrations de thèmes féministes ; oui, si l’on regarde son obstination résistante à occuper les écrans, bon an mal an depuis quarante ans4.
Marx Sister
« L'Une chante, l'Autre pas » (Varda, 1977)
★ Dieu que les femmes sont amoureuses est le deuxième long métrage de Magali Clément. Anne, monteuse à la télévision en province, est l’héroïne de cette comédie dont le ton enjoué est donné dès les premières images. Dans ce film, Magali Clément retrouve des personnages de femmes chaleureuses, souvent empêtrées dans leurs émotions. Des poursuites dans des lieux restreints, poursuites amoureuses, jeux des enfants, aucune tension qui ne finisse par trouver son dénouement dans le rire. Catherine Jacob suit parfaitement le rythme d’un film sans temps mort, sans concession à la mode parisienne.
★ Les Amoureux de Catherine Corsini se passe en province : dans les Ardennes, dans une atmosphère que les secrets de famille à demi avoués rendent étouffante. La force du film est là, dans l’attention portée aux sentiments fragiles de ses personnages, un frère et sa demi sœur, et à la violence de la situation qui leur est faite dans une société où tout se marchande.
★ Pas très catholique est un polar urbain, parisien et le deuxième film de Tonie Marshall. Son privé est une détective, Anémone, qui a un jour envoyé paître son bourgeois de mari. Elle le retrouve au détour d’une enquête et derrière des sociétés écrans qui pimentent leurs spéculations de quelques petits meurtres « sans importance ». Elle retrouve aussi un fils lycéen qui l’aide accessoirement dans une filature de routine. Drôle et décapant.
★ Les Gens normaux n ’ont rien d ’exceptionnel de Laurence Ferreira a déjà une petite carrière derrière lui. Et des distinctions. Il a en commun avec les films de Tonie Marshall et de Catherine Corsini d’explorer avec des moyens modestes (budgets modérés, absence de stars au générique), le malaise dans la civilisation du chômage et de la déprime. L’héroïne atterrit, à la suite d’une rupture ordinaire, dans un asile où elle va ficher une douce et subversive pagaille.
M.S.
Tonie Marshall
Tonie Marshall
Notes
- Varda par Agnès, Editions des Cahiers du cinéma, 1994. 288 p., 250 F.
- 1. in Le Monde, 25 mars 1994.
- 2. Cette citation de Jean de Baroncelli est reprise de l’ouvrage Varda par Agnès.
- 3. Cinèmodèles, cinéma d’elles de Françoise Aude, Editions l’Age d’ Homme.
- 4. Je reprends ici la «thèse » de F. Audé dans son Cinèmodèles... achevé en 1979.