Pour poursuivre le débat sur la parité engagé dans nos précédents numéros , nous publions ici le témoignage de notre correspondante suisse, Marie-Thérèse Sautebin, qui nous parle de V expérience des féministes et de la gauche dans son pays.
♦ En Suisse, le débat sur la parité est engagé depuis plusieurs années. Quelles expériences avez-vous faites à ce propos ?
Marie-Thérèse Sautebin -Nous nous sommes confrontées au débat à plusieurs niveaux : sur le plan parlementaire, avec les tentatives de modifier les règlements des parlements locaux (dans ma ville par exemple, et en vain pour le moment) et avec les initiatives fédérales pour introduire une règle d’égalité numérique entre élues et élus ; au niveau de la vie interne des partis politiques et aussi sur le terrain professionnel avec les débats pour introduire des quotas lors d’embauches ou de nomination de profs à l’université par exemple (débat genevois). Partout on retrouve une même logique de fond : l’égalité n’arrive pas à s’imposer. Malgré leurs efforts, les femmes sont évincées, ou bien elles grignotent tellement lentement que rien ne change. De là, la mise en place de lois, réglementations, avec ou sans sanctions en cas de non-application, afin d’imposer l’égalité. C’est la même dynamique sur les divers terrains.
♦ Penses-tu que ce soit la solution ?
M.-T. S. -J’aurais répondu clairement non il y a une dizaine d’années. Je continuais -avec bien d’autres -à croire à une évolution des mentalités, à l’effet d’entraînement, à une évolution progressive. Je restais dans le modèle des victoires lentes qui deviennent des acquis : les femmes ont acquis le droit de vote, on ne le leur retire plus. Nous avons accès à la formation, on ne nous le conteste pas trop. Mais, à l’usage, disons à l’usure plutôt... je me suis rangée aux côtés des quotas, sans conviction profonde, mais pour accélérer le débat, pour provoquer, pour rendre visible l’inégalité de fait des femmes devant l’accès à un poste de responsabilité ou à un mandat politique. Inégalité due bien sûr avant tout à la surcharge de travail entre famille et emploi, au manque de confiance en soi et dans les autres, aux barrières élevées par les partenaires, les collègues... mais extranéité, isolement de la plupart des femmes, dans un monde construit par et pour les hommes avec leurs règles implicites et explicites (carriérisme, luttes de pouvoir, interdépendance entre vie professionnelle et carrière politique). On se trouve bien devant une règle de quotas, quotidiens et à l’envers ! Règle de fait, ces quotas assurent le statu quo, mais personne ne pense à parler de quotas, tellement c’est inscrit dans notre histoire sociale. J’avais sous-estimé ces terribles résistances.
♦ Comment expliques-tu ce changement ?
M.-T. S. -Je propose de refaire à reculons l’histoire du débat sur les quotas. Ce dernier s’est ancré à la fin des années quatre-vingt en Suisse, il est maintenant présent depuis une dizaine d’années. Ainsi, en 1990, le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes publie Prenez place madame, une étude fouillée sur les expériences étrangères quant à la représentation politique des femmes, ainsi que sur la situation en Suisse. Lors de chaque élection, communale, cantonale ou fédérale, les quotas mobilisent presque tout ce qui existe de forces féministes, depuis les groupes de la mouvance type MLF, les milieux féministes syndicaux, les commissions féminines des partis de gauche... jusqu’aux groupements traditionnels d’associations féminines ayant lutté pour l’égalité des droits, et maintenant aussi des pans féminins des partis de droite. Le plus récent acte unitaire de tous ces courants fut la bataille pour l’élection d’une femme au Conseil fédéral en mars dernier. Alors que le PS héritait d’un siège, il n’a pas eu le courage d’imposer sa candidate et a laissé la majorité de droite au Conseil national choisir entre un et une candidate socialistes. C’est donc l’homme qui sortit blanc de la campagne, et donc de l’élection, alors que Christiane Brunner, brillante juriste, syndicaliste active, mais « péchant » par ses origines prolétaires et ses mœurs proches de celles de nombreuses femmes (avortement et divorce), a été évincée. Alors, la rue, les femmes dans la rue ont protesté au point que le PS dut trouver une perle de bon ton, elle aussi syndicaliste féministe engagée ! mais acceptable par la majorité bourgeoise. Pour animer ce mouvement, nous héritions de notre force acquise lors de la fameuse grève des femmes de juin 1991, à laquelle les deux protagonistes étaient fort liées d’ailleurs. De quoi alimenter des convictions plaidant haut et fort la nécessité de quotas pour empêcher de telles ruses politicardes. Ruth Drei-fuss, aujourd’hui conseillère fédérale, justifie ainsi sa position : « Je suis pour les quotas parce que, sans volontarisme, cela dure trop longtemps pour changer le monde. N’existent-ils pas déjà, les quotas ? Autour de la table du Conseil fédéral, je vois deux radicaux, deux démocrates-chrétiens,
Dessin paru dans un journal syndical suisse, lors de la grève des femmes en juin 1991.
un UDC... et deux socialistes je vois quatre Suisses allemands et trois latins 2. Vous croyez que ce ne sont pas des quotas ! Ce serait encore mieux si nous étions trois femmes. » (TV, 15 septembre 1993.)
Au cours de la décennie quatre-vingt, juste après l’inscription dans la Constitution fédérale du principe d’égalité dans la formation, le travail et le salaire, l’espoir a fondu tranquillement, mais sûrement. Les discussions sur les mesures positives ou actions préférentielles ont tenu le coup jusqu’à ce que la crise vienne balayer les quelques programmes d’entreprises ou d’administrations publiques conçus pour faire avancer les carrières féminines. Il y eut des progrès réels mais pour de petites couches de femmes et, sur le fond, les écarts salariaux sont restés énormes et stables, et la précarisation des emplois féminins s’aggrave à nouveau. Le débat sur les mesures positives -dans la foulée des positive actions aux USA -avait introduit une démarche conçue soit comme compensatoire, de rattrapage, soit comme préférentielle, promotionnelle. L’une comme l’autre dynamiques prenaient acte que le sexe était facteur de discrimination et que des mesures, règles, quotas avaient pour tâche de corriger les inégalités. La méthode n’était pas nouvelle, puisqu’ en Suisse les minorités linguistiques ou les zones géographiques par exemple ont traditionnel-
Dessin paru dans un journal syndical suisse, lors de la grève des femmes en juin 1991
lement droit à des quotas de représentation, soit formalisée, soit coutumière. La pratique sur ces terrains incontestés n’a toutefois pas pu être appliquée avec autant de bonne volonté à l’égard des femmes, cette minorité majoritaire embarrassante. Les hauts cris contre l’imposition de normes, contre la prétendue injustice à l’encontre des hommes qualifiés et compétents (qu’il s’agisse de postes de travail ou de sièges parlementaires) ne cessent de s’auto-alimenter dans quasiment tous les milieux. Sans tomber dans les arguments clairement misogynes, les oppositions aux mesures positives ou aux quotas me semblent négliger la construction quotidienne de l’inégalité entre les sexes sur tous les plans. N’est-ce pas nier l’interaction entre les structures et les mœurs modelant les sphères sexuellement séparées que sont la vie privée familiale, la vie professionnelle et les cercles publics (de la politique ou du sport, par exemple) ? Or la division sexuelle du travail, familial, salarié, politique, reste aussi profondément importante que la division des classes sociales.
Si la logique des mesures positives s’est développée, c’est que l’application des lois égalitaires se faisait attendre cruellement. Bien sûr les luttes sociales, les actions syndicales ont un rôle primordial pour imposer la reconnaissance des femmes, tout comme les droits des travailleurs. Mais, depuis deux siècles, n’a-t-on pas fait inscrire le droit de vote d’abord pour les nantis, puis pour les hommes, puis pour les femmes, puis parfois pour les étrangers, et considéré ces acquis comme progressistes ? De telles réglementations ne résolvent jamais l’égalité sociale, les quotas entre les sexes non plus. Ils véhiculent bien entendu de nombreux effets pervers : sous-estimation des « femmes quotas », illusion que toute femme élue défendrait la cause des femmes ou d’autres causes sociales et rejetterait le magouillage politique.
Les femmes ne sont pas une, ne sont pas « naturellement » plus justes. Rejetterait-on le droit de vote et d’éligibilité du fait de la perversion de cette base démocratique ?
D’ailleurs, ce débat est encore vif en Suisse, puisque le droit de vote des femmes n’a été acquis qu’en 1971, et que sa généralisation à toutes les instances de toutes les régions ne date que de quelques années.
♦ Ne crains-tu pas d’enclencher de nouveaux processus d’inégalités ?
M.-T. S. -Oui, c’est potentiellement possible. Mais c’est comme avec les lois protectrices des femmes qui ont soulevé de fortes polémiques. Je suis convaincue qu’à des situations inégales il faut des solutions inégales. En fait, tout ce débat repose la discussion fondamentale sur l’égalité des sexes, sur l’égalité entre individus a fortiori.
Je me permettrai de citer un professeur de droit constitutionnel genevois (le professeur Morand) pour qui « on fait appel à deux approches radicalement différentes de l’égalité (...). L ’une -interdire les discriminations -repose sur une conception de l’égalité qui est celle de la Révolution française. C’est une approche individualiste de l ’égalité et atomistique de la société (...). [L’autre], la philosophie qu ’inspire le mandat de promouvoir l’égalité. C’est une conception différenciée de l’égalité qui implique que l’on traite de manière inégale des situations inégales. Elle correspond à ce que l ’on appelle le droit des inégalités, des préférences ».
Propos recueillis par
Anne-Marie Granger
Notes
- 1. Cinq de droite et deux de gauche, telle est la «formule magique » en vigueur.
- 2. Un équilibre linguistique correspondant aux langues nationales.