La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

En France si vous saviez...

Une bouffée d’oxygène

· Cahiers du féminisme, n° 69, été 1994 · p. 10-12 · 2 379 mots

Entretien avec Nathalie.

Nathalie, diplômée de niveau bac + 5, au chômage depuis deux ans, militante du collectif AC ! de Toulouse, explique la réalité et la dynamique, dans sa ville, de cette campagne contre le chômage et les exclusions.

♦ Peux-tu nous présenter le collectif « AC ! » de Toulouse ?

Nathalie -Le collectif « AC ! » existe depuis le mois de novembre 1993 à Toulouse. Une équipe de syndicalistes constituée autour de la revue Collectif est à l’origine de sa création. Ils ont fait le constat qu’il n’était plus possible aujourd’hui de se cantonner au mondç du travail et qu’il était nécessaire d’organiser salarié(e)s et chômeurs pour agir ensemble dans une même structure.

Nous avons réussi à ouvrir le comité, notamment à des personnes exclues du monde du travail et parfois de toute vie sociale, puisque souvent l’un engendre l’autre. Le collectif est un lieu pluraliste de débats et d’actions convergentes. Il se réunit une fois par semaine.

Mon statut m’a permis de rencontrer pour « AC ! » différentes organisations de chômeurs. Ceux-ci considèrent les salariés comme un monde à part (comme des nantis ?). Ils refusaient à l’époque toute action convergente avec les salarié(e)s. Une de ces organisations, TO 7, a évolué, tirant les premiers enseignements de l’expérience « AC ! ». TO 7 désormais participe au collectif « AC ! » et a organisé la marche au même titre que le comité de chômeurs CGT.

♦ Est-ce que tu peux nous dire les motivations des personnes qui militent maintenant dans le collectif ?

Nathalie -La motivation est « une ». Elle est affirmée par tout le monde, mais plus particulièrement portée par les femmes salariées : l’absolue nécessité de tisser des liens, de construire une passerelle entre les salariés et les chômeurs. La nécessité de créer une solidarité permanente, c’est pour cela qu’elles sont là !

Le collectif est d’une richesse plurielle, largement composé de chômeurs au féminin et au masculin, ce qui lui donne un profil particulier dans sa composition et son intervention, notamment autour des mesures d’urgence. Celles et ceux qui sont au chômage ont besoin de structures ouvertes dans lesquelles elles et ils peuvent se retrouver pour avoir une prise sur la vie sociale et changer ce qui ne doit pas être vécu comme une fatalité : la privation d’emploi. On constate -et cela semble être inhérent à notre situation - un tum-over plus important chez les chômeurs.

Il y a également les femmes qui ont été licenciées de l’usine de textile CTV (car, pour l’instant, ce ne sont que des femmes qui ont ce statut-là dans ce comité). CTV est une entreprise d’habillement et de confection masculine haut de gamme (Hechter, Cacharel, Lacoste, Saint-Laurent, etc.) et composée uniquement de femmes. C’est une entreprise qui a une longue tradition de luttes, sur les conditions de travail, contre les licenciements et

L'emploi des femmes en Midi-Pyrénées

De 1982 à 1992, l’emploi en Midi-Pyrénées a subi d’importantes modifications : les effectifs salariés du secteur tertiaire ont progressé de 38 % tandis qu’ils régressaient de 1,5 % dans le secteur secondaire. Cela s’est accompagné d’une progression plus importante des emplois occupés par des femmes (+ 31,3 %) que ceux occupés par les hommes (+ 14,3 %) mais cette progression des effectifs, importante de 1982 à 1990, a subi une stagnation en 1990-1991 et amorcé une régression en 1992.

« Les métiers qui montent sont souvent exercés par des femmes dans des secteurs d’activité en pleine expansion '. » Ils concernent le secteur des services rendus aux particuliers (travailleuse familiale, aide-soignante, infirmière, enseignante, médecin), le commerce et les services rendus aux entreprises (du nettoyage-gardiennage à l’informatique) et correspondent à des niveaux de qualification très différents. Cependant, les métiers peu qualifiés sont aussi les plus précaires et ils sont exercés majoritairement par des femmes, à l’exception du métier de manutentionnaire (30 % de femmes). La proportion d’emplois à temps partiel est la plus forte parmi les métiers peu qualifiés (la moitié des caissières et un quart des agents de service). Les seuls métiers qualifiés souvent exercés à temps partiel sont les métiers d’enseignant et médecin.

Malgré cette « embellie », parmi les demandeurs d’emploi inscrits à l’ANPE de la région au 31 mars 1992, 54,5 % étaient des femmes contre 51,9 % pour la France. Par ailleurs, si les filles sont davantage scolarisées que les garçons (65 % entre quinze et vingt-quatre ans contre 59 %), leur passage à la vie active se fait plus difficilement. De façon générale, le taux de chômage des jeunes en Midi-Pyrénées (22,2 %) est plus élevé que dans l’ensemble du pays (+ 2,5 %) alors que la proportion est identique pour l’ensemble des actifs (10,8 % en 1990) 2. De plus, le taux de chômage pour les jeunes femmes (de vingt à vingt-quatre ans) est de 30 % alors qu’il est de 16 % pour les garçons. Quand elles ont un emploi, ce sont, plus souvent que les garçons, des emplois bénéficiant d’aides, de stages ou des emplois précaires (CDD, intérim). Seulement 61 % de celles qui ont un emploi ont un emploi stable contre 74 % des garçons du même âge ; ce taux d’emploi stable atteindra 90 % après vingt-sept ans pour les hommes, mais après vingt-neuf ans pour les femmes...

C.L.

1 . Relief n° 6, INSEE Midi-Pyrénées, 1993.

2. Relief n° 3, INSEE, Midi-Pyrénées, 1992.

les heures supplémentaires, contre la flexibilité et sur la question salariale. En 1982, les huit cents salariées entament une grève avec occupation pendant dix-sept jours, pour les trente-neuf heures payées quarante. Elles obtiennent une double victoire, sur la réduction du temps de travail et sur l’embauche de cinquante personnes. Plus tard, la direction engage des vagues de licenciements. Un premier bilan est déposé en mars 1993. Les salariées ripostent et occupent l’usine de mars à juin. Sur les trois cent seize salariées restant dans l’entreprise en 1993, cent quarante-trois sont licenciées en juin et quatre-vingt-dix-huit en novembre. Aujourd’hui, on attend la décision du tribunal de commerce qui, au mieux, maintiendra une cinquantaine d’emplois. On comprend aisément qu’« AC ! » représente un prolongement de la lutte qu’elles ont menée. Pour elles, « AC ! » est un outil indispensable de convergence entre le monde du travail et celui des chômeurs.

A l’intérieur du collectif, on retrouve quasiment autant de femmes que d’hommes ; cependant, une constatation s’impose : les femmes sont plus impliquées dans la prise en charge des tâches et dans le fonctionnement quotidien du collectif. D’ailleurs, lors d’initiatives publiques, les femmes étaient majoritaires à la tribune.

♦ Quelles sont les actions que le collectif « AC ! » a engagées depuis sa création ?

Nathalie -Dans le cadre des mesures d’urgence, le collectif « AC ! » a engagé deux campagnes. La première a porté sur la gratuité des transports en commun pour les chômeurs et les précaires, et a été menée unitairement avec la CGT, la CFDT-ANPE, la CGT et la CFDT-SEMVAT 1 et le comité de chômeurs CGT. Si nous réussissons sur la ville à obtenir la gratuité totale des transports en commun, cela sera une première victoire car c’est en accumulant des petits bouts de « rien » que l’on arrivera à créer un véritable rapport de forces à l’échelle nationale pour inverser la tendance. La seconde campagne concerne le logement. Elle cherche à fédérer différentes énergies, avec comme partenaire DAL 3 1 2. Des actions en direction de T ANPE, notamment sur les coûts que représentent les recherches d’emploi (téléphone, photocopies, déplacements...), les frais liés aux entretiens (achat d’un uniforme obligatoire, tailleur ou costume), sont aussi en cours. Ce sont donc des actions très générales qui ne concernent pas directement les femmes. Après la marche, il faudra être attentives sur la loi Veil, loi cadre sur la famille qui remet directement en cause l’autonomie des femmes en les incitant à un retour au foyer et aux tâches domestiques, plutôt qu’à une activité professionnelle et sociale. C’est un débat qui doit traverser « AC ! ».

♦ Peux-tu préciser la façon dont a fonctionné le collectif et quels ont été les débats ?

Nathalie -En fonction des échéances, le collectif se réunit en alternance en commissions et en assemblée plénière, pour permettre à toutes et tous de s’approprier les différents débats. Les décisions sont prises en assemblée plénière.

Au départ, trois commissions ont été constituées : la commission débats, chargée de les planifier précisément (les principaux portant sur la réduction du temps de travail et les mesures d’urgence) ; la commission actions, chargée de réfléchir au type d’actions qu’on allait être capables de mettre en place sur la ville ; la commission presse et relations publiques, responsable du suivi avec les médias, le monde associatif et le milieu syndical.

Les thèmes des commissions ont évolué en fonction des échéances. L’activité du collectif a été notamment polarisée par le succès de la manifestation nationale du 28 mai à Paris. Il y a un mois, elle l’était par la réussite de l’accueil, le 9 avril à Toulouse, de la marche du Sud-Ouest, partie de Car-maux le 6 avril. Elle constituait un événement majeur de crédibilité de notre démarche, à la fois vis-à-vis de nos partenaires et de ceux qui aujourd’hui sont encore sceptiques sur l’utilité d’une telle initiative. Plus d’une dizaine de personnes du collectif ont quitté Toulouse pour rejoindre la capitale, elles et ils constituent l’équipe de marcheurs permanents avec d’autres marcheurs de la région.

L’ensemble du collectif a pris conscience de la nécessité d’un débat spécifique sur l’emploi et le chômage des femmes. En effet, le taux de chômage des femmes est plus élevé, le chômage indirect est plus fort pour elles (CDD, CES, intérim). Ne parlons pas du temps partiel qui apparaît comme un « privilège » accordé aux femmes, au moment où le débat sur la réduction du temps de travail percute l’ensemble de la société. Malheureusement, ce débat n’a finalement pas été mené, alors que ceux sur la réduction du temps de travail et les mesures d’urgence ont reçu l’approbation du collectif. Certains considérant qu’il y avait des débats plus importants à avoir. Espérons que ce n’est que partie remise.

♦ Les jeunes participent-ils régulièrement au collectif et quel écho rencontre « AC ! » parmi les jeunes ?

Nathalie -Bien que le collectif soit composé de militant(e)s de tous âges, il existe un comité à la fac parce qu’il y a une spécificité jeune aux questions du chômage et de l’emploi. Depuis le

Elles ont trouvé leur cadre idéal de militantisme dans « AC ! ».

♦ Qu’est-ce qui les a amenées à « AC! » ?

Nathalie -Les jeunes qui ne militaient pas auparavant étaient présents dans les différents comités d’action lors des mobilisations. Ils ont connu « AC ! » par différents événements. Tout d’abord, le départ de la marche de Carmaux a été un événement majeur. On a eu la primeur des journaux télévisés de 20 heures. Puis le travail quotidien, y compris dans les facs, de diffusion du matériel « AC ! » a été efficace. Et, surtout, la décision d’une commission du mouvement de grève contre le CIP d’organiser un meeting l’ont vécu avec le CIP, les diplômes ne servent plus à rien ou presque. Actuellement, il est aussi difficile de trouver un emploi en ayant bénéficié d’une formation supérieure que sans formation. Il s’agit de nous exploiter au moindre coût. Avec un diplôme de niveau bac + 5, j’ai connu une situation identique. Aucune annonce ANPE ne correspondait ni à mon profil ni à mes désirs professionnels. C’est une période difficile par les problèmes matériels et moraux qu’elle engendre. Mais il semble qu’être au chômage n’est pas forcément pour certains synonyme d’être chômeur, qu’il y aurait de vrais et de faux chômeurs...

Episode douloureux de cette période, puisque j’ai eu du mal à me faire reconnaître pour ce que j’étais : chô- mois de novembre, la fac de Toulouse-Le Mirail vit sous un microclimat. Cette fac a connu quatre mobilisations successives. Les étudiant(e)s ont été absorbé(e)s par l’animation des différents mouvements. Il a été difficile de les associer dans la durée et la continuité à la vie du collectif « AC ! » sur la ville. On peut dire que, de façon quasi naturelle, le comité « AC ! » sur la fac est né le jour de la mort du CIP. Les étudiant(e)s d’ailleurs l’ont dit comme cela, avec le retrait du CIP ils avaient gagné une bataille mais pas la guerre contre le chômage, il fallait désormais créer « AC ! » dans les facs. On sait qu’un jeune sur cinq, diplômé ou non, est au chômage et que la jeunesse est la plus touchée par la précarité. Aujourd’hui, ce comité existe, il est composé pour l’essentiel de jeunes femmes, et plus généralement de personnes qui ont majoritairement fait le choix de n’appartenir à aucune structure syndicale existante sur la fac.

« AC ! » sur la fac, sur le thème de la réduction massive du temps de travail, a été décisive. Une seconde réunion publique a eu lieu avec une présence plus importante de chômeurs.

♦ Y a-t-il des jeunes chômeurs ou précaires au collectif?

Nathalie -Ils n’ont pas constitué un comité spécifique, ils participent au collectif « AC ! » toulousain. Ces jeunes précaires et chômeurs ont constitué pour l’essentiel l’équipe de marcheurs permanents.

♦ Tu es au chômage depuis deux ans ; peux-tu nous dire comment tu as vécu cette période et ton action dans le collectif?

Nathalie -Depuis deux ans, j’ai connu chômage et CDD sans discontinuité (on te prend pour x temps et on se débarrasse de toi....). Les jeunes meur au féminin et au chômage. Certaines personnes théorisent que les chômeurs sont forcément démunis, sans liens sociaux, et qu’aujourd’hui être militante et diplômée est incompatible avec l’équation schématique de ceux qui sont privés d’emploi. Je ne rentre pas dans la grille de lecture des « spécialistes » du chômage !

Mon investissement dans « AC ! » était nécessaire à mon bien-être. « AC ! », c’est comme une bouffée d’oxygène. Et puis chacun et chacune ne se sent plus seul face au chômage, c’est la démonstration qu’a réussi « AC ! ».

Propos recueillis par Colette Levade

Notes

  1. 1. La SEMVAT est la société d’exploitation des transports en commun de l’agglomération toulousaine.
  2. 2. Comité Droit au logement de la Haute-Garonne.

Une erreur sur cette page ?