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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Compte rendu

A propos de Féminisme et syndicalisme en France, un livre de Marie-Hélène Zylberberg Hocquard

Cahiers du féminisme, n° 7, décembre 1978 - janvier 1979 · p. 36-38 · 1 795 mots

Marie Hélène Zylberberg-Hocquard, Féminisme el Syndicalisme en France

A propos de « féminisme et syndicalisme en France »

Un livre de

Marie -Hélène Zylberberg Hocquard

Le livre de Marie-Hélène nous renseigne de façon passionante et très documentée sur les liens entre féminisme et syndicalisme dans le dernier tiers du 19e siècle et jusqu’en 1914. Le livre n’épuise certes pas le sujet, mais l’auteur a dégagé d’une masse immense de documents les principaux éléments qui nous permettent de mieux connaître l’histoire de nos luttes de femmes travailleuses.

Au centre du livre, les femmes salariées

On nous présente d’abord ces travailleuses qui constituent en 1 866 : 30 96 de la population active et en 1913 : 37 96. Leur nombre est en augmentation dans le secteur industriel, mais elles laissent aux hommes les métiers de la mine, de la métallurgie lourde et sont surtout cantonnées dans les métiers du textile et de la couture, elles travaillent dans de petits ateliers ou à domicile.

Surtout, la proportion de femmes grandit dans le tertiaire où l’on trouve encore un million de femmes domestiques, mais où apparaissent de nouveaux types sociaux : la vendeuse, l’employée de postes et surtout une catégorie-clé quant au développement du féminisme et du syndicalisme féminin : l’institutrice.

Le cadre chronologique

La période 1 870-1914 en France est donc celle de la formation de la classe ouvrière, renouvelée par l’intégration de secteurs nouveaux, particulièrement de métiers non directement productifs (tertiaire), est celle aussi où la classe ouvrière reconstitue ses forces après la défaite de la Commune, où elle obtient en 1884 la légalisation des syndicats professionnels, où une législation du travail tardive réglemente le travail des femmes et des enfants, est celle aussi où toutes les forces progressistes se retrouvent dans l’anticléricalisme.

Un féminisme bourgeois

Le mouvement féministe français de cette époque, largement dirigé par des bourgeoises — le mouvement ouvrier français s’étant coupé du féminisme avec Proudhon — se définit comme non révolutionnaire. Il ne lutte pas comme en Angleterre pour le droit de vote des femmes (car l’idée règne qu’un bulletin de vote donné aux femmes est un bulletin de vote donné aux prêtres, vu l’emprise que l’Eglise exerce sur les femmes). Il est divisé quant aux droits de la femme à travailler et à jouir de son travail. Dans l’ensemble, hormis des exceptions comme Madeleine Pelletier qui pense que la femme doit avoir un métier, que seul le fait de travailler permet d’être libre, les féministes pensent que la place de la mère doit être au foyer, que le travail salarié n’est qu’une « garantie contre les aléas de la vie » pour les femmes célibataires ou veuves. La situation évolue cependant jusqu’en 1914.

Un syndicalisme révolutionnaire misogyne

Quant aux travailleurs syndiqués, ils dénoncent avec un bel ensemble « le travail à l’extérieur de i épouse (comme) une des tares de la société contemporaine, qui aliènent l’ouvrier ».

(« Manifeste des 60 » rédigé par des ouvriers qualifiés parisiens en 1 864).

L’auteur étudie en détail un grand nombre de Congrès syndicaux jusqu’en 1914 quant aux débats entre partisans et adversaires du travail des femmes. Il en ressort une opinion dominante : la femme doit se consacrer à l’élevage des enfants et être nourrie grâce aux salaires corrects que les ouvriers mâles gagneraient s’il n’y avait pas la concurrence féminine. Le problème des célibataires est résolu en décrétant qu’elles ne devraient pas exister « dans une société jondée sur la justice et la morale » et les veuves abandonnées devraient être prises en charge par la société.

Contre le travail des femmes

Les arguments contre le travail des femmes relèvent de 2 natures différentes :

-d’une part le travail de la femme est considéré comme une concurrence déloyale : il dévalorise le travail masculin et favorise le chômage (en ce sens, la lutte contre le travail féminin est assimilable à la lutte contre la mécanisation). Aussi, l’encouragement à la revendication « A travail égal, salaire égal » défendue seulement par des hommes s’explique car elle permet de chasser les femmes de leur travail et de supprimer leur concurrence, l’idée étant qu’à salaire égal, les patrons n’auront plus de raison d’embaucher des femmes. De même pour la législation de protection des femmes que celles-ci évitent d’évoquer car elle risque de supprimer leur gagne-pain.

-D’autre part une série d’arguments de nature idéologique : le travail démoralise la femme, le travail de la femme la détruit physiquement, le travail empêche la femme d’être mère et détruit la famille.

En accord avec toute l’idéologie dominante se maintient l’idée que la femme est un être fragile qui s’épanouit à pouponner et dans les tâches ménagères à la chaleur du foyer et que c’est un danger pour sa santé physique et surtout morale que de l’envoyer travailler.

Pour la quasi-unanimité des syndiqués, le travail des femmes est un mal dû à la société capitaliste, et seul

Marguerite Durand, fondatrice de La Fronde, journal féministe

Marguerite Durand, fondatrice de

» journal féministe un futur socialiste permettra le retour des femmes au foyer.

L’évolution se fait donc vers la résignation face au travail des femmes et vers l’idée que la syndicalisation des femmes est sans doute le meilleur moyen de lutter contre la concurrence à l’atelier des hommes et des femmes.

Seule, la fédération du Livre, la plus proudhonnienne et la plus misogyne s’oppose encore en I 9 1 4 au travail des femmes. Les syndicats dans leur ensemble décident donc tardivement de se tourner vers les femmes, mais ne remettent nullement en cause la notion de salaire d’appoint, clé de voûte de leur surexploitation, ni la double journée de travail.

Ainsi, au 1 2e congrès de la CGT qui lutte pour la semaine anglaise, on parle pour les salariés en général des possibilités de « se consacrer à des distra étions intellectuelles ou physiques » et pour les femmes l’argument change : « les ménagères contraintes d’aller à l’atelier ou à l’usine peuvent, grâce au repos de l’après-midi du samedi, se livrer aux occupations du ménage délaissées pendant la semaine ».

Aussi, les syndicats en refusant de combattre l’idée réactionnaire de la femme-fée du foyer, confortent le principal obstacle à la syndicalisation des femmes, le fait que celles-ci se considèrent elles -mêmes individuellement, non comme productrice, mais comme fille, femme, mère d’un homme. Ils ne combattent pas non plus l’épuisement et la non disponibilité dus à la double journée de travail, la misère, plus grande encore chez les femmes qui sont aussi des obstacles à la syndicalisation. Aussi, la volonté exprimée au début du 20e siècle de syndical iser les femmes apparaît comme un vœu pieux.

Pourtant, la syndicalisation des femmes progresse

Cependant, la syndicalisation des femmes, quoique très faible, progresse. Elle passe de 6,3 % des syndiqués ouvriers en 1900 à 8,7 % en 1 9 1 4 et reste à 1 6 % des membres des syndicats mixtes (syndicats de collaboration de classes). L’augmentation est réelle en pourcentage et en chiffres absolus puisque le nombre total des membres des syndicats ouvriers a plus que doublé dans cette période. Mais le bilan reste faible, les femmes qui représentent plus du tiers des travailleurs ne sont toujours que moins du dixième des syndiqués. En outre, elles semblent préférer les syndicats mixtes (qui groupent les ouvrières de petits ateliers et les petites patronnes de façon corporatiste).

Les syndicats d’origine féministe

Un syndicalisme uniquement féminin existe également. Ces syndicats de femmes ont été créés à l’initiative de féministes bourgeoises qui vivent hors du monde du travail et entretiennent à l’égard des femmes travailleuses une attitude paternaliste, au même titre que les syndicats masculin. Mais elles leur offrent la chaleur de la solidarité, l’espoir de sortir de leur isolement, d’acquérir par la formation professionnelle une meilleure place dans la vie économique. Ces syndicats jouent fréquemment le rôle de bureau de placement.

Mais ce syndicalisme réformiste, en outre très marqué par le culte de la personnalité de Marguerite Durand (qui distribue les subsides et est à l’origine de nombreux syndicats féminins) offrant des objectifs concrets à atteindre, répond mieux aux aspirations des femmes que la ligne révolutionnaire, mais sexiste de la

CGT (où les femmes n’ont jamais de rôle dirigeant, sont très peu représentées dans les Congrès, ont très peu d’initiatives).

C’est un problème que nous connaissent bien et que nous retrouvons aujourd’hui, que les carences du mouvement ouvrier face aux femmes. Le mouvement ouvrier, en se refusant à les considérer comme des travailleuses à part entière, mais connaissant des problèmes spécifiques, les renvoie entre les mains de féministes bourgeoises qui se contentent de vouloir aménager la place des femmes dans cette société et tournent le dos à la lutte politique, mais partent de la réalité vécue par les femmes et répondent à leurs besoins immédiats.

Une leçon utile pour l’avenir

Cette leçon d’histoire que nous donne le livre de Marie-Hélène, décrivant l’ignorance qui règne d’abord entre féminisme et syndicalisme, puis la concurrence et les conflits, enfin l’établissement très lent de meilleurs rapports sous l’influence de syndicalistes féministes comme Marie Guillot et de l’évolution du féminisme, cette leçon, nous en avons besoin pour comprendre combien en un siècle, l’évolution a été lente, combien la question essentielle reste aujourd’hui celle de l’unification de la classe ouvrière en détruisant définitivement le sexisme qui divise, le mépris des femmes qui affaiblit la lutte même des hommes, en créant dans les organisations ouvrières mixtes : syndicats et partis la chaleur de la solidarité dans les luttes mixtes, le coude à coude dans l’égalité, l’écoute de la parole des femmes et la reconnaissance de leurs problèmes.

Pour cela, il faut tirer la leçon aussi du rôle que jouent les féministes bourgeoises. Nous retrouvons aujourd’hui dans certains courants du mouvement toutes les caractéristiques que le livre nous présente à propos du « Féminisme Maguerite Durand » (cf. article sur « Femmes en mouvements » dans ce numéro). Mais le mouvement féministe ne se réduit plus à ce courant. Au lieu de dénoncer de l’extérieur le courant féministe bourgeois qui a eu le mérite de lui ouvrir les yeux quant au problème des femmes, le mouvement ouvrier se doit d’encourager la construction, plus urgente que jamais, d’un mouvement féministe lutte de classe qui s'allie aux luttes de la classe ouvrière sans la moindre concession au sexisme de celle-ci.

En écrivant cet article dans les Cahiers du Féminisme, nous avons deux projets : parler du texte lui-même que nous avons traduit, mais aussi parler de notre rapport à ce texte, à la traduction et par la même au langage politique. Rapport problématique du fait de notre histoire et de notre insertion en tant que femmes spécialement. Nous espérons que ce que nous avons vécu toutes les deux très « personnellement » ne soit pas lu comme problèmes personnels mais fasse écho et questions chez les lectrices et les lecteurs.

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