tribune libre
étincelle
1. L'explosion féministe
Presse, films, livres, discours politiques et doctes analyses, le féminisme a conquis aujourd'hui droit de cité. L'agacement légitime que l'on peut éprouver devant la démagogie de ceux qui hier encore nous traitaient « d'hystériques », ne doit pas masquer l'élément principal : l'investissement massif des femmes, leur mobilisation, leur organisation sur tous les terrains qui les concernent.
Dans un premier temps la montée du féminisme est traduite essentiellement par l'organisation d'une avant-garde dans les groupes femmes, radicalisés, offensifs, et se situant nettement dans la perspective de construction d'un mouvement de masse, autonome, des femmes, enraciné dans les couches populaires. L'extension même du féminisme porte atteinte à cette cohérence ; mais l'aspect principal, c'est l'ampleur et la diversité de l'explosion féministe, son cartère de rrfasse.
Prise en charge par les femmes de leurs propres problèmes, entraide solidarité, services rendus aux femmes, par des femmes ou des organisations mixtes, sur les questions de leur sexualité, du viol, des femmes battues, dans des centres de femmes, des associations de quartiers, dans les entreprises. C'est aussi un point de vue dominant de femmes sur les questions de l'éducation des enfants, de l'environnement, de la santé...
C’est la montée des femmes travailleuses sur le front des luttes d'entreprises. C'est enfin, et ce n'est pas le moindre, la contestation permanente au sein même des confédérations syndicales, des partis réformistes et des organisations révolutionnaires elles-mêmes.
Ainsi se fissure cette coupure entre le « privé », le « social » et le « politique » une des barrières principales, érigée par la bourgeoisie, renforcée par les réformistes, au développement de la lutte des femmes.
2. La réponse des réformistes
Après avoir attaqué frontalement le mouvement, les réformistes ont dû s'incliner devant la lame de fond
Nouveaux progrès, nouvelles contradictions Le féminisme aujourd'hui féministe ; et, comme en d'autres domaines, leur évolution a eu des effets contradictoires :
— elle provoque un déblocage important pour l'extension des idées féministes dans les couches populaires et au sein du mouvement syndical, dès lors qu'elles ne sont plus marquées du fer rouge « gauchiste, petit bourgeois, danger ». Accessoirement, les réformistes payent le prix de leur acharnement antérieur par l'apparition en leur sein, et dans les masses qu'ils influencent, de courants qui ne se satisfont pas de ce timide et tardif revirement.
La LCR ne semble voir que cet aspect et s'en contenter ; c'est ne pas voir son corrolaire :
— L'élaboration d'un féminis m e compatible avec (et intégré) aux projets stratégiques de ces partis : Pour le PS, c'est un féminisme raisonnable et institutionnalisé, intégré dans les structures de gestion de notre société, et les municipalités du parti, pour améliorer, dans les limites du système, le sort des femmes. A travers « l'expérimentation sociale », le PS s'appuie sur l'aspiration élémentaire des femmes — encore renforcée depuis l'échec de mars — à améliorer au moins ce qui est possible dans l'immédiat, en laissant soigneusement de côté les racines sociales de la surexploitation et de l'oppression des femmes.
Pour le PC l'enjeu est double : d'une part, reconquérir sur les questions féministes, le monopole de la représentation politique des femmes travailleuses les plus combatives, d'autre part briser toute possibilité d'unité du mouvement, le marginaliser par rapport à la classe ouvrière.
Bien entendu ce projet se heurte à de nombreuses difficultés : il est difficile de découper en rondelles la lutte des femmes, d'isoler les revendications matérielles de la lutte plus vaste contre le statut fait aux femmes dans cette société ; et il est tout aussi difficile dans la pratique, de se prétendre « le seul parti féministe » avec le passif qu'il a accumulé sur la question, que de remuer ne serait-ce qu'un peu les pesanteurs phallocratiques de son appareil politique.
L'objectif commun des réformistes c'est de canaliser un mouvement riche de potentialités subversives
OCT vers un « féminisme gentil », visant certes à l'amélioration de la condition des femmes, mais qui s'arrête devant la remise en cause des racines de leur oppression, du phallocratisme quotidien, de l'ensemble des rapports sociaux bourgeois. Ainsi les réformistes sont-ils toujours hostiles à une contestation du rôle et de la place de l'institution familiale. Et surtout, il est toujours hors de question pour eux de soutenir un projet de construction d'un mouvement autonome des femmes : féminisme, oui... à leur sauce ! Mais mouvement des femmes comme force unifiée et organisée : non !
3. Des responsabilités nouvelles
L'enjeu aujourd'hui c'est de profiter de l'évolution des forces réformistes pour avancer dans l'élargissement populaire du combat des femmes, mais de faire de cet élargissement un facteur de construction du mouvement, et non un prétexte pour son enterrement.
La question se complique du fait de l'état actuel du mouvement lui-même : la crise économique a provoqué un écart entre les luttes contre les conditions de vie et d'emploi, et les centres d'intérêts des femmes de la petite bourgeoisie urbaine. La défaite de mars vient renforcer cette contradiction de l'abscence d'un débouché politique unificateur à court terme ; et la politique des réformistes vient encore aggraver ces divisions.
De là la double évolution du mouvement vers :
— le repli « à la base » dans des activités locales et dont on peut rapidement mesurer les effets, quand ce n'est pas tout simplement le repli sur soi-même...
— la fuite dans des structures « centrales », dissolvant les groupes proprement dits et où domine inévitablement un discours radical, mais coupé de la réalité et des préoccupations de la majorité des femmes.
Dans ces conditions, il est inévitable que l'inquiétude qui traverse les groupes femmes aille parfois jusqu'à remettre en cause leur existence même. Ce n'est nullement une raison pour abandonner, contourner le mouvement des femmes tel qu'il est. Il nous semble malheureusement que c'est la voie vers laquelle s'engage la LCR, c'est une erreur :
Car ce serait tout à la fois, nous enlever l'arme principale pour les nouvelles batailles à avoir contre les lignes réformistes et démissionner pour longtemps devant le blocage qu'ils représentent à la construction du mouvement des femmes ; et en retour pousser les militantes les plus radicales vers les impasses du féminisme bourgeois, apparaissant alors comme le seul porteur de cette prespective du mouvement autonome.
Il faut au contraire rendre vivants le besoin et les voies de reconstruction d'un mouvement de masse, unitaire, des femmes :
~ pour cela une pratique unitaire avec les organismes où les réformistes sont présents est indispensable ; mais aller pour cela jusqu'à marginaliser les thèmes qui « gênent » l'unité avec eux, en particulier la remise en cause du phallocratisme quotidien, serait abandonner un des terrains privilégiés de la radicalisation féministe de même nous devons engager sérieusement le travail en commun avec les courants réformistes, dans des organisations communes ayant une réalité populate ; mais le faire en abandonnant une pratique unitaire avec tous les courants féministes, en particulier les féministes radicales, conduirait inévitablement à nous soumettre aux conditions des réformistes, à faire de la révolte des femmes une simple force d'appoint à leur politique.
C'est en prenant l'initiative de campagnes et de luttes, liant activités à la base et débats sur les objectifs, concentrant toutes les forces disponibles et les formes d'organisation et de mobilisation éclatées, que nous créerons les bases de l'unité entre les différents courants du mouvement large des femmes.
4. Pour un courant lutte de classe
Mais cette tâche est indissociable de l'affirmation, du regroupement d'un courant « lutte de classe » au sein du mouvement large. Car lui seul est capable de poser correctement la question de l'unité avec les réformistes et d'imposer à ces derniers l'exigence de la construction du mouvement autonome des femmes. Les voies de sa construction seront certainement diverses et difficiles : l’une d'elles est la construction d'un véritable courant de travailleuses féministes, œuvrant à la construction du mouvement autonome dans les entreprises. Les embryons en existent déjà : coordination des groupes femmes d'entreprises, collectifs d'ouvrières ou d'employées, syndiquées ou non, reparution du journal « Femmes travailleuses en luttes ».-Il faut avancer maintenant dans la voie de leur clarification et de leur unification.
Mais aussi plus largement au sein du mouvement des forces sont d'ores-et-déjà disponibles à la construction d'un tel courant lutte de classe : dans les groupes femmes, les divers centres d'initiatives et de réflexion, autour de la presse féministe. Nous ne pourrons faire l'économie de la recherche et de l'affirmation communes d'un point de vue de classe au sein du mouvement avec toutes celles qui partagent le projet de construire un mouvement féministe anticapitaliste.
Les forces existent pour ce faire ; il n'y manque que la volonté. Mais malheureusement le temps presse...
Le Secrétariat national femme de l'OCT