L’air de rien, et par une circulaire apparemment anodine, François Bayrou, ministre de l’Education, vient de relancer l’affaire des foulards et de mettre le feu aux poudres de quelques lycées (à Lille, Mantes-la-Jolie et Goussainville, pour l’instant). Selon lui, il s’agissait de répondre à une demande des chefs d’établissement confrontés au problème des foulards islamiques et embarrassés par la circulaire du Conseil d’Etat de 1989 qui sert toujours de référence jusqu’à nouvel ordre. Pour inciter les filles qui portent le foulard à le retirer, François Bayrou invite les conseils d’établissement à intégrer dans leur règlement intérieur un nouvel article interdisant les signes religieux ostentatoires. . .
Cela devrait se faire dans les semaines qui viennent, après les élections aux C.E. qui ont lieu en ce moment.
Après quelques hésitations, les syndicats enseignants ont accordé un satisfecit au ministre, saluant au passage sa prudence, sa sagesse, son sens de la mesure. Pour un ministre qui a été à l’initiative d’un projet de loi favorisant le financement des écoles privées par l’Etat et dont le poste fut directement menacé par une manifestation de près d’un million de personnes en faveur de la laïcité, �rétablissement est magistral ! Curieusement, peu de journalistes ont trouvé suspect que sa décision intervienne après l’annonce par E. Chesnières, aujourd’hui député RPR, d’une proposition de loi visant à interdire les foulard à l’école. E. Chesnières, c’était, en 1989, le principal du collège de Creil où l’affaire des foulards a commencé. Il a, depuis, eu le temps d’être félicité par Le Pen... Et rares sont ceux qui ont mis en relation la véritable campagne d 'intoxication conduite par Pasqua, fondée sur l’amalgame efficace, terroriste = islamiste = musulman = maghrébin et maintenant = foulard islamique, et le soudain intérêt de M. Bayrou pour la laïcité... Une campagne qui au bout du compte sert à justifier le renforcement sans précédent du dispositif policier et toutes les atteintes aux libertés individuelles, et qui fait diversion aux problèmes de fond : chômage, exclusion, corruption et discrédit généralisé de la politique...
Dans ce contexte, les jeunes filles qui portent le foulard vont, encore une fois, servir de boüc émissaire à une société qui n’en finit pas de-souffrir et qui souffre particulièrefnent des contradictions de son école... C’est pourquoi on ne peut que rejeter la circulaire et l’article de M. Bayrou (Cf. encadré), tout en réaffirmant que le voile est le signe visible de la subordination des femmes aux hommes.
Les vrais problèmes...
Pour autant, cette position de principe est loin de régler les problèmes concrets qui se posent dans les établissements scolaires. En 1989, il n’y mm inTMsntfr
A propos du voile. Extrait du livre de Taslima Nasreen, « Femmes , manifestez-vous », paru aux Editions des Femmes
La religion, tout comme la société et l’Etat, n’a jamais accordé aux femmes le respect qui leur est dû. Elle a placé les relations entre hommes et femmes sous le signe de l’inégalité et de la division : « Femmes, vous resterez à la maison et vous n’en sortirez jamais parées de vos plus beaux vêtements pour exhiber à autrui votre beauté et vos atours, comme le feraient les femmes de l’âge noir », dit la sourate Ahzab.
Mais sort-on de sa maison pour exhiber sa beauté ou ses atours, et l’attrait d’une femme ne provient-il pas davantage de ce qu’elle cache, comme on peut le vérifier dans l’expérience quotidienne ? Aucune religion n’a encore réussi à réprimer l’irrépressible attirance des êtres humains pour les vérités secrètes et cachées, pour les réalités invisibles et voilées, pour les choses interdites. [. . .] Telle est la nature humaine.
Le corps des femmes est beau, le corps des hommes aussi, et les hommes s’habillent tout autant que les femmes. Pourquoi obliger les femmes à se voiler ? Nous sommes sensibles, nous aussi, à la beauté et aux vêtements des hommes, et notre attirance physique pour le sexe opposé n’est pas moins forte que celle des hommes, la science l’a démontré. Pourquoi les hommes ne porteraient-ils pas le voile ? C’est quand surgit la violence de l’âge noir que les humains se cachent pour échapper à leurs semblables. Si l’obscurité disparaît, ils peuvent nouer des relations d’amitié. Et lorsque les hommes et les femmes peuvent coexister en se rendant la vie agréable, ils n’ont plus besoin de se voiler le corps.
L’âge de la barbarie est terminé depuis longtemps dans les pays arabes. L’obscurité a fait place aux lumières de la science qui ont permis à l’humanité de progresser vers la civilisation. A quoi bon se couvrir ainsi le corps ? Le voile témoigne d’une conscience excessive, voire d’une obsession du corps' qui vise, par une attention incessante, à le rendre attrayant. Il serait temps d’accorder la priorité à l’activité et au travail. La personnalité n’est-elle pas plus importante que le corps ?
Le voile n’a jamais dissuadé ceux qui ont de mauvaises intentions. Il faut trouver autre chose que le purdab pour faire obstacle à la fureur sexuelle des hommes. Nulle part au monde on n’a réussi à faire disparaître les enlèvements, les viols et les meurtres de femmes. Ce n’est pas en faisant porter aux femmes la responsabilité de l’obsession des hommes ni en les obligeant à s’enfouir dans des vêtements religieux que l’on construira une société moderne capable d’améliorer le sort de tous.
« La femme est un objet secret. Quand elle ôte son purdab, Satan la rend désirable aux yeux des homme », dit le hadith Tirmizi. Les femmes, pourtant, sont des êtres humains au même titre que les hommes. Lorsqu’une femme est désirable, ce n’est pas à l’intervention de Satan qu’elle le doit. Et lorsqu’un homme est débauché, il s’en prendra à elle, qu’elle soit voilée ou non. Il est le seul coupable ; Satan n’y est pour rien, pas plus que la femme qui a ôté son voile. L’homme n’a pas le droit de la rendre responsable des actes qu’il commet. [. . .]
aurait sans doute jamais eu d’« affaire » de foulard si E. Ches-nières, principal raciste, n’avait pas provoqué l’incident. Aujourd’hui, la situation est autrement plus complexe pour des raisons qui tiennent autant à 1’évolution de la situation internationale qu’à des facteurs politiques et sociaux internes. Il y a eu la guerre du Golfe et il y a toujours l’embargo scandaleux contre le peuple irakien. Il y a l’Algérie où la population est doublement victime, coincée entre terrorisme d’Etat et terrorisme islamiste. Il y a la France dont le gouvernement soutient le gouvernement algérien corrompu et haï. Il y a les banlieues où les jeunes, victimes du chômage et du racisme, ne savent comment et par quel biais exprimer leur révolte légitime...
Le dossier du Monde sur « La France et l’Islam » montre assez bien comment, dans ce contexte, et faute de perspectives politiques, la religion musulmane et parfois le militantisme islamiste peuvent être vécus comme une issue de secours dans une situation désespérée. Certes, les filles devraient être les dernières à se laisser séduire par une idéologie qui, sous couvert de « pudeur », leur apprend surtout les interdits et la soumission, mais l’effet d’entraînement existe et les pressions des « frères » ne sont pas négligeables.
Mais surtout, les charmes de l’émancipation et de l’indépendance à la mode « occidentale » ont aussi leurs limites quand on ne trouve pas de travail, quand « liberté » sexuelle peut rimer avec prostitution, agressions, corps-marchandise. . .
Le repli sur les valeurs traditionnelles de « pudeur », de la « famille » et de la « soumission » n’est alors pas simple obéissance à la loi des « frères » mais conviction. Aliénation certainement, mais conviction néanmoins. Rien ne sert alors de traiter toutes les filles qui portent le foulard comme des esclaves enchaînées contre leur gré ou comme des fanatiques manipulées par des organisations islamistes terroristes. Il y a, parmi elles, de vraies militantes et ce n’est pas une discussion d’un quart d’heure dans le bureau du proviseur ou du conseiller d’éducation qui les fera changer d'avis.
Un travail de discussion et de persuasion ne peut se faire que dans la durée. C’est pourquoi nous pensons que si les principes doivent être clairs et fermes en matière de laïcité, la tactique doit rester souple et adaptée à chaque cas.
Des solutions diverses
Lorsque quelques filles portent un foulard discret noué sur la nuque, on ne voit pas au nom de quoi elles devraient être exclues, sauf à dire que, pour franchir le seuil de l’école, il faut présenter un brevet d’émancipation. Ce serait aussi stupide, faisait remarquer Charlie Hebdo, que de demander aux clients d’un coiffeur de se présenter les cheveux coupés !
Mais il est clair que, comme pour les autres élèves, aucune dispense ne doit être accordée en gymnastique ou en français ou sciences naturelles sous prétexte que le programme est contraire à la loi religieuse. Là est la limite de la tolérance.
Cette souplesse est le seul moyen d’éviter que ces jeunes filles soient transformées en victimes et « martyres » et servent involontairement les opérations d'associations islamistes qui, elles, peuvent délibérément manipuler de jeunes lycéens en introduisant la confusion entre atteinte à la liberté d’expression et respect de la laïcité, question qui préoccupe peu les jeunes aujourd’hui. Le problème devient délicat, lorsque, comme à Lille ou Mantes-la-Jolie, des dizaines de filles se présentent en uniforme islamiste (voile sur le front et qui enveloppe le cou, col montant, gabardine jusqu’au pied, etc.). Il ne s’agit plus, là, d’une démarche individuelle, mais de la volonté d’imposer la « loi de Dieu » contre la laïcité, en faisant pression sur les autres. Il semble juste de ne pas l’accepter dans ce cas, sauf à admettre que tous les jeunes du lycée viennent un jour avec d’autres types d’uniformes. C’est déjà une atteinte à la liberté pédagogique des enseignants. La circulaire Bayrou et son article ne permettent malheureusement pas de faire le tri. Et la tiédeur des organisations syndicales enseignantes, en matière de laïcité, lui ouvre un boulevard alors qu’il faudrait le mettre au défi sur le terrain de la laïcité. Que tous les privilèges réservés à l’Eglise catholique soient supprimés : abolition du concordat pour l’Alsace-Moselle, suppression des aumôneries dans les lycées, etc.
Le défi devrait aller jusqu’à lui demander s’il est disposé, pour « apaiser » les esprits, à interdire tous les signes religieux sans distinction, ce que les jeunes sont davantage prêts à accepter. . . Faute de quoi, tout le monde sera obligé de constater que M.
Bayrou, comme les autres membres du gouvernement, est un ministre de la discrimination. Il aura fallu la dignité de Taslima Nasreen pour commencer à révéler le double jeu du gouvernement à l’opinion publique. Comment expliquer en effet que l’on fasse la chasse aux foulards de quelques lycéennes, tout en refusant d’assurer plus de vingt-quatre heures la sécurité d’une femme qui défend la laïcité au risque de sa vie.
Entre les racistes et les islamistes, la voie est étroite, à nous de faire entendre le point de vue des défenseurs d’une laïcité non dogmatique.
Claire Bataille
Circulaire Bayrou, mode d’emploi
-Pour justifier sa circulaire du 20 septembre 1994 relative aux signes religieux à l’école, François Bayrou y fait référence à de « nombreux incidents » dans les établissements scolaires, ces derniers temps. Curieusement, ni la FCPE, ni les journalistes de terrain n’avaient constaté la multiplication d’élèves portant le foulard, cette année, à la rentrée, dans les localités considérées comme « chaudes ». Aux syndicats enseignants reçus par lui, il a mentionné une cinquantaine d’établissements, on aurait même constaté un recul du port du voile. Dans son interview à Libération du 10 octobre, le ministre parle, lui, de deux mille cas en juin dernier. Qui faut-il croire ?
# Les syndicats enseignants et les associations doivent exiger la transparence sur les faits et faire leur propre enquête pour en finir avec l’intoxication et couper court aux arguments de circonstance.
-Le ministre développe ensuite sa conception de la nation : « La nation n ’est pas seulement un ensemble de citoyens détenteurs de droits individuels. Elle est une communauté de destin. »
• Le ministre a certainement le sens de l’humour. . .
Dans les cités où le taux de chômage atteint 30 %, dans les banlieues où les contrôles au faciès se multiplient, il est difficile de croire à une « communauté de destin ». Depuis le vote des lois sur la nationalité, c’est même impossible. Deux jeunes nés en même temps, au même endroit, en France, ne pourront plus avoir la même nationalité française de droit. L’un sera français comme ses parents, l’autre ne le sera pas et devra faire une démarche particulière à seize ans s’il veut l’obtenir.
-M. Bayrou refuse ensuite les « signes ostentatoires, éléments de prosélytisme, à plus forte raison lorsqu ’ils s ’accompagnent de remise en cause de certains cours ou de certaines disciplines ».
• C’est déjà l’amalgame !
Il est faux d’affirmer qu’en toute circonstance un foulard est un élément de prosélytisme car cela supposerait pour toute élève qui le porte, la volonté de faire pression sur ses camarades pour qu’elles suivent son exemple. Tout prof de bonne foi peut citer au moins un exemple d’une élève portant le foulard d’une manière parfaitement discrète. . .
Il est, par ailleurs, inadmissible de laisser entendre qu’une élève qui porte le foulard est automatiquement amenée à refuser certains cours ou certaines disciplines (éducation physique, natation, biologie, français, etc.). C’est vrai dans certains cas qui ne peuvent, évidemment, que déboucher sur l’exclusion des élèves. Pas besoin de circulaire Bayrou dans ce cas de figure ! Ce type de refus est aujourd’hui exceptionnel.
-Seul point positif de la circulaire, l’appel à un travail de « persuasion », à l’effort pour « convaincre » plutôt qu’à la facilité de « contraindre ». Mais pourquoi ces précautions ne figurent-elles plus dans l’article proposé par le ministre pour les règlements intérieurs ?
Cet article soulève d’autres problèmes fondamentaux. Il admet les signes religieux « discrets », pas les signes « ostentatoires »,
• Question : une croix, une kippa sont-elles discrètes, et le voile est-il ostentatoire par nature ? Le ministre, à V Heure de vérité , s’est bien gardé de trancher pour la kippa. Dans Libération du 10 octobre, il se réfugie derrière l’interprétation du Conseil d’Etat et la complète à sa manière en ajoutant que ces signes, les foulards, « sont, en eux-mêmes, des éléments de prosélytisme, puisque ceux qui les défendent affirment que l ’on ne peut être une bonne musulmane si on ne les porte pas ». Comme si cela était différent pour les autres signes religieux ! Le ministre croit s’en tirer en affirmant que le message vaut également pour les « jeunes juifs » et les « jeunes chrétiens » mais ce n’est qu’une pirouette car la notion de discrétion est évidemment parfaitement subjective. La porte est donc ouverte à l’arbitraire et aux discriminations entre religions. On peut parier qu’en France, où l’église catholique est dominante, les croix seront toujours considérées comme discrètes et les foulards toujours comme ostentatoires.
Le ministry dans l’interview à Libération, justifie à l’avance ce traitement différent par « le refus de la discrimination qui vise les jeunes filles et leur interdit de se comporter en égales des garçons ». Mais dans ce domaine, les religions ne se valent-elles pas toutes ? Un jeune juif qui porte la kippa ne commence-t-il pas la journée par une prière à Dieu qui dit en substance : « Merci à Dieu de ne pas m ’avoir fait naître femme » ? Et, dans la religion chrétienne, les femmes ne portent-elles pas encore le poids du péché originel ! Le pape n’interdit-il pas encore l’avortement et la contraception ?
-La fin de l’article ne s’en tient pas aux signes religieux mais prétend réglementer tous les comportements. Ainsi, sont également interdits « les comportements susceptibles de perturber le déroulement des activités d’enseignement ou de troubler l ’ordre des établissements ».
• Que devient, dans ce cadre, le droit d’expression des lycéens ? Appeler ses camarades à arrêter les cours pour participer à une manifestation anti-CEP est donc susceptible d’exposer un(e) élève au renvoi de son établissement !
Toutes ces raisons devraient conduire les enseignant(e)s et les autres élus des C.E. à refuser qu on intègre cet article de Bayrou dans les réglemente intérieurs. Est-ce trop espérer ?