La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Editorial

8 + 4 = Illusion

Cahiers du féminisme, n° 73, été 1995 · p. 3 · 653 mots

Douze femmes au gouvernement ! On n’a jamais fait mieux sous la Ve République ! De quoi ébahir la presse et les naïfs, car sur les douze promues, faut-il le rappeler, huit sont secrétaires d’Etat et seulement quatre ministres. La santé, la politique familiale, n’est-ce pas le prolongement évident de leurs compétences << naturelles » au sein de la famille ? Quant à l’environnement, qui s’en préoccupe vraiment en dehors des périodes électorales ? Pour autant, ces femmes ministres ne seront certainement pas des femmes potiches. Deux au moins sont des militantes de choc du RPR que l’on a intérêt à prendre au sérieux. Elisabeth Hubert, députée de Loire-Atlantique, secrétaire générale adjointe du RPR, ministre de la Santé et de V Assurance-maladie, s’est déjà illustrée par ses prises de position en faveur du dépistage systématique du SIDA et contre la protection sociale des immigrés en situation irrégulière, enfants compris...

On ne présente plus Colette Codaccioni, ancienne sage-femme, qui se vante d’être mère de cinq enfants, députée du Nord, vice-présidente du conseil général du Nord, à ce titre coresponsable, comme le rappellent les féministes dans un communiqué « de la liquidation des six établissements du Mouvement français pour le Planning familial du Nord ». Elle affirmait bien haut : « La femme est le pivot de la famille et la famille le pivot de la société » et préconisait l’instauration d’une allocation parentale de libre choix dès le premier enfant. Quoi de plus noble, n’est-ce pas, que la fonction de mère au foyer, surtout en temps de crise...

Au cours de sa conférence de presse, début juin1, elle a joué la séduction. Elle s’est défendue de vouloir remettre en cause la loi Veil, tout en regrettant de ne pas avoir hérité d’un « ministère de la Vie » et en déplorant les « 200 000 avortements par an » pratiqués en France. Il faut, a-t-elle affirmé, réserver cette solution aux cas « d’extrême détresse » et ne pas accepter les avortements « de confort » (sic).

Quant aux attaques des féministes contre sa directrice de Cabinet, Clara Lejeune-Gaymard (fille de feu le Pr Lejeune), ce ne sont, d’après elle, qu’« allégations mensongères ». Mme Clara Lejeune-Gaymard n’aurait donc aucun lien avec les commandos anti-avortements.

Nous voilà rassurées !

Quelques précisions ont été fournies sur son projet d’allocation parentale de libre choix ; la proposition sera soumise au Parlement lors de la session d’automne. Il s’agira d’une allocation « nouvelle, d’un montant modulable selon le nombre d’enfants »2 de 2 500 francs net par mois, au moins, destinée à toutes les familles (nombreuses ou pas), que la mère travaille ou pas, quelles que soient leurs ressources...

Mais où est donc passé, dans ces conditions, le projet de salaire pour la mère au foyer ?

Philippe Eliakim, dans Libération du 2 juin dernier, a débusqué pour nous, les pièges de la nouvelle prestation.

D’abord, elle serait accompagnée de la suppression de quatre prestations actuelles. Ainsi, certaines prestations « réservées aux foyers modestes » seraient remplacées par l’allocation de libre choix pour « tous les ménages », riches ou pauvres. Sans réforme radicale de la fiscalité cela reviendrait, bien sûr, à consolider les privilèges des familles favorisées. . .

Comme le note finement P. Eliakim, pour les mères de famille qui travaillent actuellement comme pour celles qui ont décidé d’abandonner leur emploi, l’allocation de libre choix ne changera pas grand-chose. En revanche, pour celles qui n’ont jamais travaillé, ce sera différent. La réforme Codaccioni, conclut le journaliste, « revient ni plus ni moins à instaurer un salaire de la femme au foyer » mais de manière subtile et non exclusive...

Cette dimension a échappé à de nombreux observateurs, au secrétaire général de la CGT en premier lieu, qui s’était félicité de ce projet d’allocation après le discours d’Alain Juppé au Parlement.

Le travail d’explication pédagogique des féministes ne sera pas superflu, c’est le moins qu’on puisse dire.

Notes

  1. Claire Bataille le 7 juin 1995
  2. 1 . Le Monde du 3 juin 1995, Libération du 2 juin 1995.
  3. 2. Libération du 2 juin 1995.

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