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En France, si vous saviez...

Droit à l’avortement : Un sabotage insidieux

· Cahiers du féminisme, n° 73, été 1995 · p. 20 · 906 mots

Alors que le droit à l’ avortement est fragilisé chaque jour davantage, bien des gens pensent qu’il n’y a pas de problème. Simone Veil avait ainsi déclaré en janvier dernier que <r / ’avortement n ’est plus un enjeu politique », et nous avions, dans le précédent numéro des Cahiers du Féminisme', démonté point par point cette assertion.

Il est vrai que pendant la campagne de l’élection présidentielle, Balladur et Chirac se sont appliqués à éluder la question, d’autant que, dans leurs rangs y compris, de nombreuses femmes apprécient de pouvoir bénéficier du droit de choisir. . .

La confusion est telle que nombreux sont ceux qui pensent aujourd’hui que la remise en cause du droit à l’avortement est devenue impossible en France. Pourtant, c’est la CAD AC2 qui a raison, quand semaine après semaine elle sonne l’alarme.

-Fermeture du Planning familial dans le département du Nord, grâce entre autres à l’action de Mmc Codac-cioni, dernièrement promue ministre de la Solidarité entre les générations (on glosera sur cette appellation grotesque, qui masque mal le pétainisme de ce ministère de la Famille).

-Recrudescence accélérée des actions des commandos anti-avortement -plus de quarante en région parisienne depuis 1990, dont une vingtaine depuis le début de cette année. Ces manifestations, rappelle inlassablement la CADAC, constituent toujours une entrave au droit à l’avortement, et perturbent gravement les femmes et les personnels médicaux et paramédicaux.

-Quasi-impunité de ces opposants qui ont été peu sanctionnés au nom de la loi Neiertz, établissant un délit d’entraves à l’IVG, et qui tablent depuis quelques mois sur une large amnistie3.

-Marginalisation maintenue et difficulté accrue de fonctionnement des CI VG dans les hôpitaux, malgré tous les engagements pris notamment par Mm Veil en janvier dernier.

A qui, dans cette architecture ministérielle du gouvernement Juppé, devra-t-on s’adresser ? Toubon à la Justice, Elisabeth Hubert qui a en charge la Santé publique et l’Assuran- ce-maladie ou Colette Codaccioni et ses générations ?

Mais qu’avons-nous à demander à cette dernière, ennemie déclarée de la cause des femmes ? Que visent ainsi Chirac et Juppé ? Au royaume des démagogues, les faiseurs de brouillard sont-ils les rois ?

Dans cette atmosphère vaporeuse de pseudo-changement, les opposants poursuivent leur travail de sape, fanatisés par le Vatican, sanctifiés comme les nouveaux croisés du siècle, stimulés par les résultats électoraux de l’extrême droite De Villiers-Le Pen. Certes, ce ne sont pas des gens « raisonnables » ceux qui rêvent d’une France comme d’une citadelle blanche, pleine de moutards blancs torchés par des femmes au foyer blanches. Goupillons et gouttes d’encens en tête, francisques et crânes rasés à l’horizon, ils rêvent tout haut, attisant leur haine de l’autre et leur haine des femmes. Puis ils entrent en action, comme d’autres entrent en religion, trop impunément, bien que leurs cris de ralliement soient faciles à décrypter.

Certains masquent leurs opinions sous un discours prétendu de gauche. A la manière de la Nouvelle Droite, des femmes pro-Vie se qualifient elles-mêmes de « féministes ». Elles ont « pour but de démonter les mensonges du féminisme officiel imposé aux Françaises par le lobby politico-médiatique depuis trente ans ». Et, comme plus l’arnaque est énorme, mieux elle marche, elles prétendent démontrer que l’avortement est un « instrument d’exploitation des femmes par la société ». Elles opposent une société où la maternité et l’éducation des enfants seraient considérées au même titre qu’une activité professionnelle, et elles participent en toute logique aux manifestations devant les CI VG (par exemple devant la clinique Ordener à Paris), comme les intégristes, les militants d’extrême droite, ceux de SOS-Tout-Petits (s’ils se différencient vraiment ?) et autres supporters de Jean Paul II. La société espérée de ces femmes « pro-life », on peut l’entrevoir grâce à un saisissant raccourci fourni par cette Canadienne G. Maltais, présidente de Secours et Vie au Canada et qui accompagnait

Myriam Dibundu, fondatrice des féministes pro-vie, dans leur première manifestation : « Violée à 15 ans et enceinte, j ’ai gardé l’enfant (sic) ». En effet, tout un programme.

Il est peu probable que des femmes en nombre se laissent piéger par ces militantes intégristes new look. Alors, s’il faut constater à nouveau que le droit de choisir ne succombera pas sous les coups d’une attaque frontale, il faut comprendre que c’est bien l’accumulation des coups qui lui sont portés qui transforme de plus en plus souvent ce droit en un leurre. La course d’obstacles qu’une femme désirant avorter doit franchir a été maintes fois décrite : face à ces papiers administratifs à remplir, ces entretiens à suivre, ces rendez-vous à ne pas manquer, cet argent à débourser, toutes les femmes ne sont pas égales. Certes, pour les plus instruites et les mieux dotées, pour peu qu’elles résident à proximité d’une grande métropole, la voie à suivre sera dégagée. Pour les autres, en nombre croissant, le chemin restera semé d’embûches, et les mènera de plus en plus souvent vers cette clandestinité qu’on croyait révolue.

La CADAC a donc raison d’organiser la mobilisation la plus large possible pour défendre pour toutes les femmes, françaises et étrangères, jeunes, chômeuses, sans papiers, ce droit qu’à juste titre beaucoup d’hommes et de femmes qualifient d’élémentaire. Le 20 juin 1995, la CADAC prend l’initiative d’organiser un meeting à propos du procès qui aura lieu le surlendemain, suite à deux attaques subies par le CIVG de l’hôpital Béclère à Clamart. De ce meeting, comme des rassemblements précédemment organisés, il faut faire un succès.

Isabelle Forest

Notes

  1. 1. Cahiers du féminisme, n° 71-72, hiver 1994-printemps 1995. «Vingt ans après ». p. 4.
  2. 2. CADAC : Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception, 21 ter, rue Voltaire, 75011. Paris, tél./fax : 43 56 36 48.
  3. 3. Nous nous battons pour que la loi d’amnistie ne s’applique pas aux peines prononcées pour des actions d’entrave à IVG ou des actions similaires, antérieures à la loi de 1993.

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