La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde

République populaire de Chine : Des Chinoises en revue

· Cahiers du féminisme, n° 73, été 1995 · p. 40-42 · 2 703 mots

Pékin l’automne... Ce n’est pas le titre d’un roman de Boris Vian, mais un rendez-vous fixé de longue date par l’ONU, qui organise, là-bas, la quatrième conférence internationale sur les femmes. Rendez-vous des délégations gouvernementales, et de leurs suites empressées. Que verront-ils, que diront-elles ? La France a préparé un rapport (voir l’article p. 37-39), les organisations non gouvernementales ont élaboré leurs propositions. Pékin sera le décor, comme le fut Nairobi, comme l’a été Le Caire sur la population, comme le sera n’importe quelle autre ville de ce « village planétaire » qu’est devenu le monde pour les membres de la jet-society.

Derrière ce décor, les Chinoises vivent les bouleversements d’une société post-maoïste, « socialiste capitaliste » comme l’a définie le quatorzième congrès du Parti communiste chinois en 1992. L’étude menée par Jacqueline Nivard, dans La Revue bibliographique de sinologie en 1993, sur les publications, ouvrages et articles, consacrés aux femmes dans la dernière période a donné le matériau de base de cet article1.

Les femmes chinoises sont censées être défendues par la Fédération nationale des femmes de Chine, organisation gouvernementale ayant pour mission officielle de les représenter, créée après la révolution de 1949, réapparue en 1979 après sa disparition pendant la révolution culturelle. Instrument de propagande pur et simple du Parti communiste au pouvoir, la Fédération est devenue de fait, à partir du début des années 80, un instrument de défense des intérêts juridiques des femmes et des enfants. Elle a en effet agi contre les effets pervers de la politique de l’enfant unique et de l’application de la loi sur le mariage (loi de septembre 1980, adoptée par la cinquième assemblée populaire). Les militantes de la Fédération se sont donc livrées à un travail de terrain, pour lutter contre les mauvais traitements subis par les femmes mettant au monde une fille, contre les infanticides ou les abandons de petites filles, et pour délivrer des conseils juridiques en cas de divorce.

La Fédération a développé au cours de cette période les enquêtes sur les difficultés des femmes et elle a impulsé un enseignement sur l’histoire des femmes. Des fédérations ont été créées dans les régions autonomes, les provinces et les villes, de manière relativement indépendante. Relativement seulement, car des liens étroits avec le Parti communiste ont été maintenus. Une revue centrale est éditée à Pékin depuis 1949, avec un contenu extrêmement conventionnel (des reportages, des discussions, des conseils sur l’éducation des enfants, etc.). Sont également publiées, des revues similaires en province et une série de magazines spécialisés sur le mariage, le travail des femmes, l’éducation, la littérature et la médecine.

Jusqu’en 1985, la Fédération et ses relais provinciaux connaissent une situation de monopole, non parce qu’ils déchaînent l’enthousiasme, mais faute d’espace démocratique : le sentiment dominant à son égard, c’est le scepticisme quant à la capacité de cette structure à résoudre les problèmes sociaux auxquels désormais elle s’attaque ouvertement.

Le développement d'une recherche indépendante

Il faut donc attendre le milieu des années quatre-vingt pour voir naître la première association indépendante de recherche sur les femmes : l’initiative en revient à Li Xiaojiang, professeur de littérature à l’université de Zhengzhou. Pionnière, elle a la conviction que les femmes ne bénéficieront pas, au même titre que les hommes, des améliorations économiques que les réformes (l’ouverture au marché) pourraient apporter. « Les Chinoises doivent avoir une conscience collective plus grande que leur condition féminine. » Donc, la recherche doit être une discipline indépendante, d’où la fondation de l’association en 1985, et deux ans plus tard la création du premier centre de recherche sur les femmes.

D’autres centres ont suivi, mais le mouvement a été interrompu au moment de la répression du « printemps de Pékin », en juin 1989. Dissous à cette occasion, les groupes informels, loin de disparaître, se sont institutionnalisés en devenant des centres de recherche dans une vingtaine d’universités.

Ces centres universitaires n’ont pas encore commencé à publier des revues de recherches spécialisées ; la plupart des articles sont dispersés dans différentes publications. Seules deux maisons d’édition se sont spécialisées, à Pékin depuis 1981 et à Changchun en 1984. Mais des « collections femmes » se multiplient chez les éditeurs.

Harcèlement sexuel en hausse droit des femmes en baisse

Grâce à Perspectives chinoises, revue du Centre d’études et d’information sur la Chine, paraissant à Hongkong en langue française*, des exemples de travaux publiés actuellement par les chercheuses chinoises sont facilement accessibles. Tang Can, chercheuse à l’Institut de sociologie de l’Académie des sciences sociales de Chine, a relaté l’enquête qu’elle a menée sur le thème du harcèlement sexuel de la fin de l’année 1992 au premier semestre 1994. Quiconque s’est penché sur ce sujet en connaît la difficulté, à cause du silence des victimes, de la complaisance de la société : sujet tabou, sujet frivole, à Pékin, à Shanghaï comme à Paris ou à New York, le harcèlement sexuel est un sujet difficile.

L’auteur dénonce l’ insécurité, que les femmes éprouvent dans les lieux publics, notamment les transports en commun. Bien des femmes préfèrent prendre leur bicyclette* quelles que soient les conditions météorologiques et la longueur du trajet, plutôt que de prendre un autobus. Elle révèle l’accroissement du harcèlement sexuel verbal, fait de plaisanteries et insultes graveleuses lancées dans les lieux publics comme sur les lieux de travail. Le langage grossier, les termes obscènes, les plaisanteries grasses sont de plus en plus courantes toutes catégories sociales confondues : l’auteur parle de « débauche verbale ». Celles qui s’insurgent sont raillées, ceux qui ne s’y prêtent pas sont déconsidérés.

Tang Can explique le recul des droits des femmes, l’ appauvrissement de leur position par l’ affaiblissement progressif des contrôles administratifs qui garantissaient l’intérêt des salariés. Nostalgique du maoïsme ? Peut-être, quand elle répète que les secteurs les plus touchés sont « les entreprises à capitaux mixtes ou étrangers , les petites sociétés privées ou les exploitations individuelles », comme si les grandes entreprises d’Etat restaient des havres de tranquillité. L’auteur est cependant convaincante quand elle décrit la marginalisation des femmes au cours du processus de transformation des structures économiques et sociales, et l’apparition d’échanges inégaux qui consistent à s’appuyer sur le pouvoir détenu pour obtenir quelque avantage sexuel, ainsi que des actes menaçants et humiliants à l’égard des femmes réalisés en toute impunité.

Les femmes sont ainsi les premières victimes de cette transition, au cours de laquelle la morale et le système des valeurs des temps anciens ont disparu sans qu’une nouvelle éthique et un nouveau système de valeurs ne soient encore constitués pour les remplacer.

Des publications en essor

Le sujet le plus traité dans les livres comme dans les articles concerne le mariage : la difficulté d’en contracter un librement, ou de trouver un partenaire, les problèmes de la vie conjugale, la dénonciation des « mariages croisés » en milieu rural, par lesquels deux familles décident chacune de marier un garçon et une fille pour limiter les dépenses, le scandale du mariage des fillettes et du trafic des adolescentes (cf. page suivante).

Le travail des femmes est le second sujet abordé par la presse. Les réformes en cours, qui ouvrent l’économie chinoise au marché capitaliste et qui donnent plus d’autonomie à chaque entreprise d’Etat, introduisent des critères de rentabilité : les femmes âgées, les femmes enceintes et les mères de jeunes enfants sont particulièrement considérées comme un fardeau, puisque l’Etat impose aux entreprises d’assumer les charges sociales liées à la maternité. Dès lors, bien des entreprises ne veulent plus embaucher de femmes. Elles proposent le retour au foyer avec un salaire au rabais, ou des mesures de retraite anticipée, ou de congé parental ou encore des congés maternité de très longue durée (un à deux ans) avec un demi-traitement. La presse a relaté les éléments du débat qui s’est développé pendant l’année 1988 au sujet du retour des femmes au foyer : certaines femmes refusaient la perspective d’interrompre leur activité pour s’occuper des enfants, d’autres au contraire le souhaitaient, mais dénonçaient la maigreur des ressources qui leur seraient allouées dans ce cas.

La question des paysannes, en revanche, n’a guère suscité l’intérêt des chercheuses jusqu’en 1990, bien que la paysannerie soit encore largement majoritaire dans le pays (72 % des Chinois sont ruraux en 1992). En 1990, s’est tenue en effet la première conférence sur la condition des femmes en milieu rural à Zhengzhou.

Depuis 1984, les autorités encouragent le développement de l’histoire des femmes : plusieurs Histoire générale des femmes ont été publiées en 1989. Des études sont menées sur l’histoire du mariage, du concubinage, des clans et de l’esclavage. Des biographies de femmes célèbres ont paru ; des périodes comme celle de la révolution de 1911 sont étudiées sous un angle nouveau : quel fut alors le rôle des femmes, comment se posait, à cette époque, la question femme ?

Dans les provinces, des centres de recherche, liés au planning familial, publient des enquêtes sur la santé des femmes et sur l’eugénisme et la procréation. On note, en 1993, la traduction et la publication de l’ouvrage édité par le Collectif de Boston Notre corps nous-mêmes (paru en 1969).

En fin de compte l’essor des publications féministes et des études sur l’histoire des femmes est comparable aux années vingt. Les principaux titres de la littérature féministe occidentale ou japonaise ont été traduits. Mais trois remarques nuancent sensiblement ce bilan :

-la référence aux acquis féministes occidentaux n’est pas utilisée dans l’argumentation ;

-la recherche a été décidée par le parti et organisée par la Fédération des femmes qui en dépend jusqu’en 1985, dans une indifférence assez généralisée ;

-l’intérêt indéniable actuel pour ces sujets parmi les universitaires et dans la presse doit être relativisé par les statistiques suivantes : sont parus en 1987, 289 livres spécifiques, sur 45 164, soit 0,6 % des livres publiés. Un tiers d’entre eux ne traitaient que des questions de médecine, de gymnastique et d’éducation. Cet aperçu, à travers les publications, de l’activité des groupes des femmes et des chercheuses en Chine populaire ne peut constituer que la partie émergée de l’iceberg. Son mérite est de décrire donc une portion de la réalité chinoise que, même sur place, à l’occasion du forum international sur les femmes organisé par F ONU, les invités et les journalistes peuvent difficilement percevoir.

Isabelle Forest

Mariages enchaînés

La situation du mariage en Chine a peu évolué depuis 1987. C'est pourquoi nous faisons ici le compte-rendu de l’ouvrage deJ.-L. Domenach et Hua Chang-mingx paru cette année-là.

La loi sur le mariage de 1980 proclame, en reprenant la loi précédente -promulguée en 1 950 au lendemain de la révolution -le libre choix des époux.

Art 2. « Est appliqué le système matrimonial basé sur le libre arbitre des deux parties , sur la monogamie, sur l’égalité des droits entre les deux sexes. Sont protégés les droits et intérêts légitimes de la femme, de l’enfant et des parents âgés. Est appliqué le planning familial. »

Art 3. « Sont interdits le mariage décidé par les familles, le mariage mercantile et tout acte violant la liberté de mariage, ainsi que toute exaction tirée du mariage. Est interdite la bigamie. Sont interdits, dans les relations entre membres de la famille, les mauvais traitements et les abandons. »

Les époux doivent se présenter en personne devant un bureau d’enregistrement, qui vérifie si la demande répond aux conditions de la loi. Le contrôle du mariage est ainsi un rouage du contrôle social, un instrument de renforcement du pouvoir de l’Etat au détriment de celui du chef de famille. Le pouvoir cherche à rompre avec la tradition confucéenne qui règle selon des normes patriarcales fortes la vie individuelle et familiale. L’unité de travail et les organes chargés du contrôle des domiciliations jouent dans la pratique un rôle assez décisif, dont l’importance en fait varie selon le contexte politique. Pendant la révolution culturelle par exemple, l’application rigoureuse du « maoïsme » a conduit l’administration à interdire le mariage entre certaines catégories politiques, a rendu le divorce obligatoire à d’autres, ou bien l’a interdit. Des règles strictes de morale individuelle et sexuelle étaient édictées. La situation actuelle semble moins caricaturale mais le principe de liberté du mariage reste bafoué : la classe dirigeante (cadres du parti et membres de l’armée) bénéficie clairement de privilèges matrimoniaux.

Évaluée à l’âge ou au poids

L’introduction des réformes économiques s’est traduite par la réhabilitation du rôle de l’argent. « Dans les campagnes chinoises, les mariages d’argent sont répandus. » Si la dot a pratiquement disparu depuis 1949 (sauf chez les plus fortunés), c’est la famille du mari qui achète véritablement une femme : 1 000 yuans en moyenne vers 1979, 1 500 depuis l’achèvement de la décollectivisation en 1982, parallèlement à l’augmentation des revenus ruraux.

« Il existe donc un véritable marché aux épouses où les femmes, comme des animaux, sont évaluées sur des critères objectifs et précis : l ’.apparence physique, la santé et le niveau d’éducation par exemple. Mais il faut une unité de mesure. Dans certains cas c ’est l’âge : la famille du fiancé doit rembourser les années d ’entretien de la fiancée. [Parfois] c’est le poids, c ’ est-à-dire la force physique. »

Les épouses sont des marchandises échangées à l’issue de négociations souvent menées par des entremetteuses. Il peut paraître curieux que ce soit l’homme qui soit obligé d’acheter son épouse et non l’inverse. C’est le signe que la femme représente un bien précieux, non par sa beauté, mais par sa force de travail : « Jusqu ’au mariage la jeune fille servait ses parents. Elle va désormais prendre soin de sa nouvelle famille, c ’est-à-dire non seulement de son mari et des enfants qu ’elle engendrera, mais aussi de toute la parentèle vivant sous le toit familial. »

Le pouvoir, officiellement, désapprouve ces transactions, mais le cours politique actuel, très modéré vis-à-vis des paysans, rend peu crédibles les menaces de répression. On assiste à l’extension de la pratique des mariages croisés dans la paysannerie pauvre, comme moyen de limiter les dépenses, ce qui est un révélateur de la monétarisation croissante du mariage. La subsistance d’une tradition ancienne, datant au moins du IXe siècle, celle du mariage précoce des jeunes filles parmi les paysans les plus pauvres s’explique aussi par l’inflation du prix des épouses : « Une famille trop pauvre pour élever sa fille la place dans une famille plus aisée qui l’élève et la fiance à l’un de ses fils sans bourse délier. »

Des trafiquants prospères

Des intermédiaires organisent également des trafics d’adolescentes. Ils dupent des jeunes femmes dans les provinces éloignées de l’Ouest montagneux ou semi-désertique, pour les vendre à bas prix (moins de

1 000 yuans) dans une province de plaine. Pour les parents de la jeune fille, le faible revenu est compensé par l’attrait de ces provinces orientales où la vie paraît meilleure ; pour les ouvriers faiblement qualifiés des grandes villes côtières, c’est le moyen de se procurer une femme à bon marché.

En ville, il n’y a pas de marché aux épouses aussi clairement discernable. Mais le mariage occasionne des dépenses considérables pour la famille du mari : on estimait en 1983 à

2 000 yuans le montant des cadeaux.2

Malgré tous les efforts du pouvoir, le mariage, affaire d’argent, reste aussi une affaire de famille. Les jeunes sont soumis au pouvoir parental, les mariages arrangés étant encore la règle. Si les parents s’opposent à une union, les obstacles rencontrés par les jeunes seront considérables et en général le mariage n’aura pas lieu : la répression exercée par les parents en conduit certains au suicide. Ainsi en 1980, 40 % des suicides enregistrés à Wuxi dans la province du Jiangsu étaient liés à des problèmes relatifs au mariage3. Des parents deviennent brutaux, parfois meurtriers, ce qui témoigne de manière sordide de la résistance que les jeunes sont capables d’opposer. Ces situations sont plus répandues à la campagne ; en ville, les mariages d’amour sont plus fréquents. La cérémonie qui les accompagne, spectaculaire et coûteuse, est avant tout une rencontre qui permet la glorification de la famille et des ancêtres.

La permanence de ces manifestations et leur faste croissant, traduisent en fait une stagnation ou un recul du statut des femmes dans la Chine contemporaine.

I.F.

Notes

  1. (*) Perspectives chinoises, Centre d’études et d’information sur la Chine, Admiralty Centre, Tower, 18 Harcourt Road, Hong Kong. «Le harcèlement sexuel existe aussi en Chine », Tang Can (traduit par Françoise Lemoine-Minaudier), Perspectives chinoises n° 26, novembre-décembre 1994.
  2. 1. Jacqueline Nivard. «Recherche sur les femmes. Ressources bibliographiques chinoises. 1980-1993 ». Revue bibliographique de sinologie. 1993. p. 23-38.
  3. 1. Le Mariage en Chine. J.-L. Domenach et Hua Chang-ming. Presses de la FNSP. Paris 1987. (Toutes les citations sont tirées de cet ouvrage.)
  4. 2. Le salaire mensuel s’élevait, en 1981, à 67,7 yuans en moyenne dans les grandes entreprises d’Etat et à 53,3 yuans dans les petites entreprises collectives.
  5. 3. Op. cit. , p. 137.

Une erreur sur cette page ?