Depuis la Marche des chômeurs en 1994 , le mouvement Agir ensemble contre le Chômage ! a maintenu une vitalité qui lui a permis de prendre des initiatives propres et de s'inscrire dans le mouvement social de décembre 1995. Le forum du 20-21 janvier sur les 32 heures a lancé la campagne sur la réduction du temps de travail pour l'année 1996.
Si le retrait du plan Juppé, la défense du service public et de la Sécurité sociale, étaient au centre du mouvement de décembre dernier, il est apparu aussi que la préoccupation du chômage et de la précarité était présente dans les têtes, même si en terme revendicatif cela fut peu exprimé.
A Paris et en province, AC ! s’est inscrit d’emblée dans ces luttes afin d’approfondir les liens entre salarié(e)s et chômeurs, entre associatifs et syndicalistes, et d’œuvrer aux convergences d’actions immédiates ou futures sur le terrain de la précarité et de la RTT (réduction du temps de travail).
Chômeurs, salarié(e)s solidarité
Dans le 13e et le 18e arrondissements de Paris, le mouvement de décembre a permis aux collectifs AC ! de tisser des liens avec les secteurs en lutte. AC ! 13e est allé à différentes assemblées générales de grévistes, des cheminots de la gare d’Austerlitz, des postiers du centre de tri de l’arrondissement, ainsi qu’à celle de l’hôpital Salpétrière. Des contacts ont été établis aussi avec la RATP et les instits. La présence d’AC ! fut à chaque fois bien accueillie et a permis un débat sur les emplois précaires notamment.
Des diffusions de tracts en commun et des départs collectifs pour les manifestations ont été organisés. Il est cependant à noter que la problématique de l’emploi des femmes, par exemple au travers de l’extension du temps partiel imposé, ne fut jamais abordée par ces secteurs (majoritairement masculins).
Afin de poursuivre le débat, AC ! 13e organisa une réunion publique à la mi-janvier qui rassembla une centaine de personnes. Les diverses interventions confirmaient la nécessité de lier l’exigence de la réduction du temps de travail au fonctionnement du marché du travail (précarité) et à l’organisation du travail dans les entreprises (flexibilité, intensité). La victoire des cheminots sur Austerlitz pour la transformation de dix-neuf emplois précaires en emplois à statut, montre qu’il est possible d’avancer localement, même modestement.
Dans le 18e arrondissement AC ! a également fait la tournée des piquets de grève. Un tract appelant à une réunion publique et intitulé « Les chômeurs parlent aux grévistes », portant sur des thèmes identiques au collectif précédent, regroupa une soixantaine de personnes dont des agents de la RATP, de F ANPE, du centre de tri, de la SNCF, des instits.
En province AC ! a été tout autant au cœur des luttes et a pris des initiatives. Les relations avec les organisations syndicales sont parfois conflictuelles dans la mesure où celles-ci se préoccupent peu de la jonction entre salariés et chômeurs, tant du point de vue de l’action unitaire que du contenu revendicatif.
Cependant, le mouvement de décembre est incontestablement un tournant dans la combativité sociale et devrait favoriser la poursuite des convergences.
Le Forum sur les 32 heures organisé par AC ! les 20 et 21 janvier dernier en est l’illustration.
Un premier Forum
Le Forum sur les 32 heures rassembla environ trois cents personnes dont pour moitié des chômeurs et des précaires. Etaient représentés nombre de collectifs régionaux d’AC !, des militantes d’associations de chômeurs, d’ONG (organisations non gouvernementales), et du mouvement des femmes, tels que le MNCP (Mouvement national des chômeurs et des précaires), la CADAC (Coordination nationale des associations pour le droit à l’avortement et la contraception), ECOROPA. Les organisations syndicales, notamment celles à la pointe des luttes de décembre, étaient également là, les fédérations des transports CGT et CFDT, SUD, FSU, SNUI, CRC, ANPE-CFDT, UGICT-CGT, et CGT-SNPTAS-équipement, et enfin la Confédération paysanne. Des invités européens ont fait part de leurs expériences, l’Union des chômeurs irlandais, la CGT espagnole, la gauche de la CGIL italienne, des Belges, ainsi que des Suisses.
La déclaration finale du Forum constate que le mouvement social de novembre-décembre contre le plan Juppé fut l’expression en profondeur du
HlIiBill « refus grandissant d ’une société de chômage, de précarité et d’insécurité sociale généralisée que veulent nous imposer les tenants du libéralisme » et que cependant « le mouvement social a aussi révélé le chemin qui reste à parcourir pour que toutes les organisations syndicales prennent réellement en compte les exigences spécifiques de ceux et celles qui sont privés d’emploi ».
Les échanges dans les différents ateliers de ce week-end ont confirmé l’exigence d’un front uni pour porter deux exigences fortes, la réduction massive du temps de travail et la garantie d’un revenu suffisant pour toutes et tous. Nécessité d’autant plus impérieuse que les projets gouvernementaux et patronaux visent à aggraver la flexibilité et la précarité que nous subissons déjà, sans créer d’emplois : annualisation du temps de travail, intensification du travail, extension du temps partiel imposé, notamment aux femmes.
Leur réduction du temps de travail et la nôtre
En effet, la situation se dégrade. Ainsi dans la fonction publique, où le projet du gouvernement est d’aboutir à une diminution de quatre cent mille emplois en ne remplaçant qu’un départ sur deux et de mettre en œuvre une réduction du temps de travail pour les agents qui accepteraient de travailler le soir et le samedi. A la Poste, comme l’a rappelé Annick Coupé de SUD, non seulement le nombre de contractuel(le)s est de plus en plus important mais, en plus, on arrive à des aberrations tel le cas de cette contractuelle de Caen à qui on a imposé pas moins de deux cent soixante sept contrats en quatre ans dont quatre vingt sept d’une journée. Le centre de tri de Caen, après trente-deux jours de grève, a arraché dix contrats à durée indéterminée à temps partiel. C’est toujours ça de gagné mais on voit bien le chemin qui reste à parcourir pour en finir avec la précarité. L’emploi de CES (contrat emploi solidarité) fait aussi partie de la gestion de la main d’œuvre dans les administrations. Face à ce problème, des luttes ont commencé à voir le jour. AC ! s’engage à créer une coordination nationale sur ce sujet qui sera prise en charge par le collectif de Perpignan.
Le bilan de la réduction du temps de travail réellement existante dans les entreprises, esquissé par une intervenante travaillant au ministère du Travail, est assez éclairant. En effet, sur trois mille accords depuis 1982, seuls 5 % traitent d’une réduction de temps de travail collective, le reste n’étant que de l’aménagement du temps de travail. Et sur les 5 %, la finalité est toujours l’annualisation, la flexibilité, le temps partiel. On aboutit à une dérégulation qui permet entre autres de ne plus payer les heures supplémentaires comme c’est le cas pour les cadres qui dans le secteur privé travaillent en moyenne 47 h sans paiement des heures supplémentaires. Alors même que le nombre des chômeurs dans les catégories ingénieurs cadres et techniciens a doublé depuis 1990.
L’avalanche d’abattement de charges sociales pour les employeurs est un cadeau sans contrepartie, et le contrôle social sur une compensation en terme de créations d’emplois est inexistant.
La proposition de Millon du conseil régional Rhône-Alpes pour la semaine de 32 heures payée trente cinq démontre aussi que leur réduction du temps de travail n’est pas la nôtre. AC ! Lyon a lancé une campagne dénonçant cette manœuvre en expliquant les conséquences de ce projet. Premièrement Millon propose une réduction de salaire alors même que la part des salaires dans le produit intérieur brut est passée de 69 % à 61 % de 1982 à 1993 et que la répartition des richesses est toujours plus inégale.
Deuxièmement, il envisage un financement par l’impôt, donc sur le dos des contribuables. Troisièmement, aucune proportionnalité entre baisse des horaires et embauches n’est prévue. Quatrièmement, aucune garantie pour la résorption de la précarité et du temps partiel imposé n’est avancée. Enfin, ce projet laissant chaque entreprise agir à sa guise, est une grave atteinte au droit du travail car il avalise la perte de toute référence à une durée légale hebdomadaire.
Le gouvernement, le patronat, et les collectivités locales, essaient de dévoyer à leur profit l’aspiration grandissante des salarié(e)s à travailler moins et aux chômeurs et précaires à travailler comme les autres.
Les différentes enquêtes évoquées lors du Forum sont là pour le prouver. Celle notamment menée par la CFDT auprès des agents de F ANPE (secteur assez féminisé) constate que 91 % des agents interrogés sont favorables à la RTT et 84 % à la semaine de quatre jours. Une majorité d’agents refusent de voir leur salaire réduit en proportion et 52 % envisageraient une compensation salariale partielle et modulée selon le niveau de rémunération. Plus de temps pour vivre et s’épanouir mais aussi plus de créations d’emplois, telles sont les motivations des personnes interrogées.
La demande est là. AC ! et toutes les forces syndicales, associatives, doivent s’unifier pour mener la bataille autour de cette exigence forte, porteuse d’une autre logique et d’un autre projet de société.
Ensemble dans l'action
La déclaration finale du Forum exige une loi cadre sur les 32 heures hebdomadaires, sans perte de revenu, sans dégradation des conditions de travail, et une nouvelle répartition des richesses.
Une première échéance de mobilisation est prévue le 23 mars prochain à l’initiative d’AC !, du MNCP et de l’APEIS, sur la renégociation de la convention UNEDIC pour exiger la suppression de l’allocation unique dégressive et le maintien d’un revenu permettant aux chômeurs et chômeuses de vivre dignement.
A partir du 1er mai, AC ! continuera sa campagne sur les 32 heures par des caravanes régionales devant converger à Lyon, fin juin, lors du « contre G7 » organisé par le collectif national « Les autres voix de la planète ».
Une marche européenne contre le chômage au printemps 1997 est également à l’ordre du jour. Hommes, femmes, salariés, chômeurs, français, immigrés, doivent unir leurs énergies pour qu’au-delà de l’hexagone le libéralisme soit défait.
Catherine Rosehill
Notes
- * Pour tout contact avec «AC ! » : BP 74, 75960 Paris cedex 20.