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Bordeaux : Le 25 novembre, premières au rendez-vous social

· Cahiers du féminisme, n° 75-76, hiver - printemps 1996 · p. 6 · 846 mots

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DOSSIE

Le 25 novembre, premières au rendez-vous social

Dans la ville, qui a pour maire Alain Juppé, trois cents personnes pensaient « monter » à Paris le 25 novembre, pour défendre les droits des femmes. La journée s’est finalement déroulée sur place. Révélatrice d’une mobilisation exceptionnelle, elle a fait date et annoncé les mouvements sociaux de décembre.

Un mois auparavant, il aurait été bien difficile d’établir le moindre pronostic. Bien peu de monde se déplaçait aux réunions unitaires convoquées par le collectif bordelais pour le droit à l’avortement et la contraception1. Mais quand la société commence à bouger (on l’avait légèrement oublié ou mis au rang des souvenirs émus d’une autre époque), tout peut aller très vite.

Quelques petites semaines avant l’échéance, ce qui fait le tissu politique et social de la ville finit par se retrouver, en quasi-totalité2. On vit même quelques « leaders » masculins se déplacer et se trouver, malgré une discrétion toute diplomatique, fort bousculés par une combativité féministe peu soucieuse de préséances... Il y eut alors bien des débats. D’abord sur l’opportunité même de la manifestation nationale, quelques membres du collectif craignant que celle-ci ne serve de caution à un PS à l’histoire féministe et revendicative quelque peu brouillée. Premier débat sur l’unité et la mobilisation. Puis, sur les mots d’ordre « nationaux », estimés trop flous. Localement, la campagne fut axée sur la gratuité de la contraception et de l’avortement, avec le souci de préciser quelques revendications essentielles comme le statut des centres d’interruption volontaire de grossesse ou l’accueil et l’information des femmes, susceptibles de trouver des concrétisations sur le terrain assez rapidement. La présence, dès le début, du comité anti-fasciste a permis de faire le lien entre la montée de l’ extrême-droite et de rappeler la proximité entre ses militants et les participants des commandos anti-IVG. Enfin, en arrière-fond de l’axe central avortement-contraception, la nécessité d’un combat pour l’emploi des femmes a été présente dans les esprits. Des associations et organisations qui n’en avaient pas l’habitude ont alors découvert une possibilité de travail en commun.

Le local du MFPF se trouva assiégé par les coups de fil et les demandes de réservation de dernière minute, dans une ambiance de fête et de fébrilité (merci aux responsables de la comptabilité, toujours aimables malgré les heures sup.!). Tout était prêt, de la banderole aux sandwichs, quand on apprit le 24 au soir, que la grève des cheminots démarrant, la direction de la SNCF n’assurait plus notre départ.

Le matin même, à la gare, les trains affichés au départ pour Paris (il y en avait !) étaient bizarrement trop tôt (déjà partis) ou trop tard pour assurer notre participation à la manifestation parisienne. Devant la presse régionale au rendez-vous, le hall de la gare connut la première manifestation d’un hiver chaud. Plus de quatre cents personnes ont ainsi alterné mots d’ordre et chansons sur les droits des femmes et le désormais célèbre « tous ensemble » devenu évident, quand les représentants des cheminots grévistes, alors réunis en assemblée générale, rejoignirent le rassemblement pour expliquer leur lutte, la responsabilité de la direction SNCF dans le refus de faire partir notre train et leur solidarité avec notre mouvement. Ambiance ! Comme dans le jazz, elle était telle que l’improvisation fut superbe... et synchronisée dans l’unité malgré la difficulté du genre. Occupations des voies, discussions (retransmises en direct) avec le directeur régional de la SNCF, et devant le refus de celui-ci d’affréter un train, décision d’aller voir Juppé.

Le responsable politique de la situation étant désigné, un pique-nique eut lieu devant sa mairie, après une manifestation dans les rues de la ville. Belle manifestation, à vrai dire ! Combative et joyeuse à la fois, diverse, mixte, rassemblant des générations de femmes et accompagnée de cheminots en grève. C’est à Sallebœuf, pour protester contre le refus du pharmacien de vendre des contraceptifs et préservatifs, que s’est terminée cette journée de lutte. Il faut savoir que ce pharmacien a été condamné (le 16 novembre) à 5 000 F d’amende pour refus de vente de pilules. Scandaleusement, rien ne lui est reproché concernant le refus de vente de préservatifs. Ce monsieur continue à édicter sa loi et à l’imposer à celles et ceux qui sont contraints de recourir à son officine, la seule existante dans un rayon de plusieurs kilomètres, ne comprenant pas moins de sept communes.

Le collectif pour la défense du droit à l’avortement et la contraception ne manque pas d’objectifs de mobilisation, tant nationaux que régionaux. Mais le contexte a changé, il est maintenant évident que la journée du 25 novembre a été charnière, à plus d’un titre.

Largement mobilisées, les femmes ont eu, une fois de plus, la capacité d’entraîner avec elles les structures syndicales et politiques. Elles ont fait la preuve que le mouvement féministe est non seulement partie prenante du mouvement social, mais aussi précurseur de ce que celui-ci porte de plus dynamique et radical. Mais rien ne sert de le dire... Il suffit de partir à temps... et de continuer en 1996, pour un nouveau grand cru classé.

Danièle Lacoste

Notes

  1. 1. Le collectif s’est constitué en 1990, pour lutter contre les commandos anti-IVG, pour recenser les difficultés sur le terrain de la contraception et l’avortement et pour obtenir une véritable application de la loi.
  2. 2. De nombreuses associations (ASTI, Agir contre le chômage !, CACIF, comité anti-fasciste, Ligue des droits de l’homme, MFPF UFF...), des syndicats (CGT, FSU, SUD-PTT, une partie de la CFDT) et des organisations politiques (FA, OCL, JCR, LCR, LO, PC, PS, Verts...)

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