L'importance de la manifestation du 25 novembre ne peut que nous réjouir. Les points positifs sont très nombreux et il faut les souligner. Pour autant , ils ne doivent pas nous faire oublier les contradictions liées au contexte politique et économique , et les difficultés qu'il y a à construire un rapport de forces favorable aux femmes sur le long terme.
Les articles précédents l’ont souligné : la forte mobilisation a été une heureuse surprise, annonciatrice de la révolte sociale des deux derniers mois de l’année, favorisée par la quasi unanimité de l’appel. Ce fut une mobilisation des femmes de la génération 68, qui s’étaient déjà mobilisées à plusieurs reprises et qui ont, à cette occasion, repris le chemin de la rue. Ce fut aussi celle des jeunes femmes... et, celle des hommes qui ont peut-être enfin mieux compris le lien entre le recul des droits des femmes et la régression sociale.
Pourquoi une telle unité ?
Plusieurs raisons se mêlent. La première et sans doute la plus importante, fut, sans conteste, l’obstination des commandos anti-IVG à poursuivre des actions contre les cliniques et les CIVG, jointe à une remontée inquiétante de l’ordre moral, aux pressions natalistes venant de toutes parts. La manifestation de plus de dix mille adversaires de l’avortement, l’ombre portée du Front national, et ses liens plus ou moins occultes avec les militants des commandos ne pouvaient qu’inciter à une riposte vigoureuse.
Les menaces sur les centres d’IVG liées aux restriction financières ont alimenté, elles aussi, l’inquiétude.
La deuxième raison vient de la volonté toujours grandissante des femmes de se sentir autonomes et responsables de leur vie, elles savent que toute remise en cause de leurs droits ne peut que les faire reculer gravement.
Elles ont le désir de ne rien lâcher et de s’imposer, particulièrement dans les domaines vitaux comme celui de l’emploi, même si les faits résistent à leur volonté.
La dernière raison, est le nouvel intérêt des organisations syndicales pour la défense des droits des femmes (certainement la plus complexe à analyser).
La situation politique et, plus particulièrement syndicale, s’est beaucoup modifiée depuis vingt ans. D’exclusions en scissions, de nouveaux syndicats sont apparus sur le devant de la scène (SUD, CRC, FSU). Par ailleurs, les autres organisations syndicales, CGT, CFDT,... sont traversées par de multiples courants. Enfin, la chute du mur de Berlin a fait tomber des certitudes sur la meilleure façon de construire une société alternative correspondant aux désirs de tous et de toutes. Pour autant, la recette miracle n’a pas été trouvée.
La chute des effectifs syndicaux sur vingt ans a été vertigineuse. Pour tout syndicat, il est devenu vital de se tourner vers de nouveaux adhérents, et en particulier vers de nouvelles adhérentes ; il est en effet de notoriété publique que si les femmes sont de plus en plus nombreuses à être actives, elles ne sont pas de plus en plus nombreuses à être syndiquées. Changer son image de marque, apparaître plus ouvert au débat, au dialogue, à l’unité avec les autres forces sociales, s’implanter dans des secteurs sous-représentés, faire le lien chômeur(se)s-salarié(e)s, ne pas se couper de la société « civile », sont des enjeux fondamentaux pour le syndicalisme d’aujourd’hui.
La participation à la manifestation du 25 novembre est sans doute un petit pas dans ce sens. Les Assises pour les droits des femmes permettront-elles une avancée substantielle ? Les obstacles sont grands encore.
L’appel au 25 novembre de la CGT , quasiment sans réserve, est certainement dû au débat qui a traversé l’organisation sur la nécessité de s’ouvrir et s’allier à d’autres forces sociales. C’est positif. Néanmoins, on peut constater que beaucoup de chemin reste à parcourir. Ainsi, les textes adoptés lors de son récent congrès, ne prennent absolument pas en compte l’ampleur des modifications qu’il faudrait pour intégrer la spécificité des problèmes que rencontrent les femmes, lors de leur insertion, aussi bien dans le monde du travail, que dans le monde syndical. Je serais tentée de dire « encore un effort, Camarades ! ».
Si la FSU s’est fortement impliquée dans la préparation de la manifestation, ce n’est que justice car ses syndiqués sont des syndiquées dans leur grande majorité. C’est encourageant, mais beaucoup reste à faire pour que la FSU devienne une fédération féministe.
Il y a vingt ans, l’organisation syndicale qui soutenait le plus ouvertement les revendications des femmes était la CFDT (cf. les manifestations de 1975 et 1979 sur les lois sur l’avortement). Depuis, la direction de la CFDT a exclu une partie de ses membres qui ont construit des syndicats (SUD,
© Gérard Vidal
CRC), marqués par une volonté d’unité et de lutte et une sensibilité aux idées féministes. La confédération CFDT d’aujourd’hui a refusé de s’associer à la manifestation du 25. Si elle ne veut pas se couper définitivement d’une force sociale décisive, elle devra rectifier, à plus ou moins long terme, son point de vue.
Quant aux partis, s’ils ont compris que les femmes constituaient un réservoir de votes, s’ils tiennent des discours plus féminisés ou même plus féministes, il faut aussi qu’ils joignent le geste à la parole. Le premier test après la manif du 25 a été raté : le 1er février, le conseil régional de l’Ile-de-France a adopté un crédit de 1 000 000F pour financer des actions en faveur des hôtels maternels. Ce vote est intervenu à la suite d’une proposition du Front national en faveur d’associations d’aides aux futures mères en détresse qui couvrent, de fait, des associations anti-IVG. Il y a fort à parier que cet argent ira directement à des associations, telle « Femmes et enfants d’abord-Secours aux futures mères », fondée par le professeur Lejeune, dans la mouvance catho traditionaliste et anti-IVG, ou telle l’association « Torn pouce » dont le but avoué est « ...de participer au redressement moral ». Dans ce débat, PC et PS n’ont pas pris part au vote, jouant la politique de l’autruche, sous prétexte que ce serait une affaire entre la droite et l’extrême droite et que l’argent, in fine , ne serait dispensé qu’à bon escient ! Là aussi, messieurs, encore un effort pour comprendre que les droits des femmes se défendent en tout lieu, en tout temps et que cela nécessite une très grande énergie et une très grande continuité.
Construire une force autonome
L’oppression des femmes est multiple, millénaire et pas près de disparaître. Et la révolte des femmes ressurgit régulièremement. Lors des grands mouvements des années soixante-dix (entre autres, pour le droit à l’avortement et à la contraception) et longtemps après, les terrains de lutte du mouvement féministe se sont diversifiés, étendus : viols, violences, harcèlement sexuel au travail, reconnaissance du lesbianisme, solidarité avec des femmes de pays en guerre, mutilations sexuelles, dénonciation de la place des femmes dans la famille, dans l’emploi...
Tous ces thèmes font partie intégrante de la vie des femmes et la multiplicité des groupes répond à un réel besoin. Néanmoins, la difficulté demeure de convaincre de nouvelles femmes de se mettre en lutte et de construire, toutes ensemble, une force permanente et démocratique qui permettrait de faire reprendre en charge par toutes les forces de la société, les revendications des femmes et de modifier vraiment notre vie quotidienne.
Ceci ne peut être obtenu uniquement à l’aide de cartels ou d’actions spectaculaires ponctuelles, même s’ils ont leur utilité à des moments donnés. Un mouvement qui doit faire face à une telle diversité d’interventions et tout à la fois, apparaître uni ne peut fonctionner qu’avec une très grande démocratie, sans occulter aucun débat. Il ne peut avoir lieu que si les femmes qui veulent s’y investir ont les moyens de le faire. Parallèlement, il faut donc mener des luttes pour obtenir plus de temps libre : obtenir plus d’équipements collectifs, une réduction du temps de travail.
Quelques expériences peuvent peut-être nous aider à réfléchir. Ainsi, « Agir contre le chômage ! » est riche d’enseignements. Ce rassemblement de militants venus au titre de leurs structures syndicales ou associatives (associations regroupant aussi bien des chômeurs que des féministes), en tant que syndiqués isolés, que non-syndiqués, que chômeurs, que salariés, hommes et femmes, s’est donné comme objectif de faire lutter ensemble des personnes avec des parcours, des préoccupations totalement différentes. Des syndicats ont mis leurs moyens à la disposition de tous (peut-être, pas assez !). Toute décision est prise au consensus, les débats se poursuivent parfois longtemps, par bulletins et réunions interposés, sans pour autant nuire à l’action. Cette compréhension, que des origines différentes impliquent une vraie attention aux discours des uns et des autres, a permis de construire un mouvement ouvert qui avance sans laisser trop de monde insatisfait. Ce n’est pas toujours facile, c’est lent mais cela donne des résultats, tout le monde peut y trouver sa place et arriver à des actions assumées collectivement.
Autre enseignement d’« AC ! » intéressant à méditer : la prise en charge par « AC ! » de la spécificité des femmes dans la vie active, n’a pas été, de prime abord, simple. Pour la commission femmes d’« AC ! », ce fut un peu le parcours de la « combattante », pourtant le simple fait de s’être regroupées entre femmes a permis de peser et de faire avancer certaines revendications qui, défendues par une femme isolée, auraient disparu dans les oubliettes de l’histoire, même à « AC! » : ainsi le mot d’ordre « non au temps partiel imposé » est devenu une référence commune.
Côté femmes, nous n’avons rien d’équivalent. Se donner les moyens d’un véritable échange, sans précipitation, admettre qu’un débat non tranché n’entrave pas les actions en cours ou futures sont des enjeux fondamentaux.
C’est un exemple qui devrait nous inspirer en tant que féministes. Les assises pour les droits des femmes seront-elles une étape dans cette voie ? C’est possible, à la condition que les débats sur les revendications puissent se dérouler dans un climat ouvert et démocratique, sans crainte des divergences et que cela débouche sur des objectifs concrets d’action, pris en charge par toutes et tous.
Marie-Annick Vigan