Le mouvement des femmes face aux élections « Pious les femmes organisées , nous voulons faire irruption sur la scène politique nationale , avec notre intelligence , notre voix, nos mains, notre style, notre affectivité. Tel est le but que poursuit la Coordination politique nationale des femmes. »
Quito, février 1996.
L’Equateur est en pleine campagne électorale (présidentielle et législative) dans un contexte politique marqué par la corruption des gouvernants (le vice-président a pu trouver refuge à l’étranger, il y a quelques mois, après avoir été inculpé de détournement de fonds) et l’affaiblissement des forces traditionnelles politiques et syndicales. Cette campagne est aussi caractérisée par la participation du mouvement indien dont l’expression organisationnelle s’est affirmée sur la scène politique depuis les mobilisations de 1990 et 1994.
Dans ce pays où un gouvernement conservateur a accordé dès 1929 le droit de vote aux femmes (tandis qu’il le refusait à la population indienne pour cause « d’analphabétisme » !), diverses organisations de femmes, et en particulier « Femmes pour la démocratie », ont tenu en juin 1995, une rencontre nationale intitulée « Femmes pour l’exercice du pouvoir ». Au cours de celle-ci, une Coordination politique nationale provisoire a été constituée avec pour mission d’élaborer une plateforme politique des femmes et de convoquer un congrès national représentatif des groupes de femmes à l’échelle nationale, pour discuter ce document et procéder à l’élection et à la mise en place officielle de la Coordination qui devait représenter toute la diversité des femmes et des ethnies du pays. Mais à l’issue du congrès, les trois places prévues dans la Coordination pour les femmes indiennes ne furent pas occupées. Les femmes du mouvement indien maintiennent en effet une grande distance avec le mouvement des femmes ; pour elles, les vrais machos, ce ne sont pas les hommes indiens mais les blancs et les métis.
Le congrès a eu lieu début février et a rassemblé environ sept cents femmes de tous les horizons sociaux (les poupes de quartiers populaires comme les associations à but culturel ou artistique) et géographiques ; ce déplacement relativement important de ces femmes venues de toutes les régions du pays (même des îles Galapagos) a été grandement facilité par le financement hollandais. Neuf questions prévues dans la plate-forme (pauvreté et emploi, éducation, santé, sécurité sociale, violence et droits humains, environnement, communication, développement local et participation politique) ont été discutées en commissions tant du point de vue général que du point de vue spécifique des femmes, avec l’objectif concret de répondre à la question : que faire ? Ce « programme » de quatre-vingt-cinq pages a été remis ensuite à chaque candidat et présenté à la Coordination des mouvements sociaux dont fait partie, à travers deux déléguées, la Coordination politique des femmes. Toutes les militantes de la Coordination n’attachent pas la même importance aux liens avec la Coordination des mouvement sociaux. Au sein du noyau central, seules trois femmes politiquement ou syndicale-ment actives les considèrent comme prioritaires, les autres soulignant, sans doute avec raison, que le point de vue des femmes est rarement pris en compte par cette assemblée à dominante masculine.
Sans vouloir faire une analyse de ce bilan-inventaire des besoins des femmes, de ce catalogue de propositions d’actions sectorielles, on peut souligner quelques points du « projet politique » des femmes. Elles y expriment la conviction que les femmes peuvent contribuer à la construction d’un Equateur nouveau « marqué de leur propre sceau » ; elles insistent sur l’importance, pour les femmes, de relever le défi de l’accès au pouvoir. Dans ce but, elles réclament la parité dans les assemblées élues avec, comme étape intermédiaire, une représentation de 25 % de femmes1. Elles réclament en même temps la rénovation de la démocratie représentative et sa transformation en démocratie participative, du local au national, pour permettre la prise en compte des besoins de la population dans toutes ses composantes (genre, ethnies, générations) et à tous les niveaux de la vie politique. Dans cette perspective, elles revendiquent une loi qui donne, à l’ensemble de la population, les moyens institutionnels d’exercer cette nouvelle citoyenneté.
L’interlocuteur premier de la Coordination reste l’Etat, un Etat d’une telle neutralité intrinsèque qu’elle lui demande la mise sur pied, à travers les universités et autres organismes spécialisés, d’une formation au leadership politique pour les femmes et autres groupes subordonnés...
Enfin, la question de l’avortement est très timidement abordée dans le cadre de la prévention de la mortalité maternelle et non comme un droit des femmes. Le texte condamne néanmoins la position du gouvernement à Beijing qui a rejoint à cette occasion le bloc des gouvernements intégristes musulmans et les représentants du pape dans le but de faire interdire les droits reproductifs des femmes.
Indépendamment du contenu, l’acte même de formuler un tel texte, de susciter un rassemblement de femmes organisées, dans un contexte électoral, a une signification directement politique, explicitée d’ailleurs dans l’exposé des objectifs :
« -apporter la vision des femmes sur les problèmes du pays et soumettre à la discussion publique la situation des femmes ;
-rendre visible la participation et les potentialités des femmes dans le processus de développement du pays ;
-unifier les demandes du mouvement des femmes en établissant des points de consensus pour la mobilisation et la lutte ;
-doter d’une base programmatique la Coordination politique nationale des femmes comme l’une des expressions organisationnelles du mouvement ;
-se donner un instrument pour l’action, et des moyens de pression et de négociation politique. »
Hélène Le Doaré
Notes
- 1. Les objections à la parité développées en France par une partie des féministes leur semblent, à toutes, relever d’un pessimisme de mauvais aloi.