Sophie Bessis, journaliste, historienne économiste, spécialiste des relations économiques Nord-Sud et des problèmes de développement, a accepté de répondre à nos questions. Auteure de nombreux livres, elle donne également des cours à Vuniversité et dirige un séminaire à VINALCO sur les problèmes d'endettement international et les relations économiques contemporaines Nord-Sud.
■ Quel bilan peux-tu tirer des politiques d’ajustement structurel sur la situation des femmes ?
Sophie -Les politiques d’ajustement structurel ont été mises en place à partir du début des années quatre-vingt dans les pays endettés du Sud. Ce sont des politiques qui, pour rétablir les équilibres budgétaires et financiers des pays en question, pour leur permettre de rembourser leur dette, ont agi sur l’offre et ont restreint la demande solvable. Les principaux outils ayant servi à faire baisser la demande ont été le 'gel général des recrutements ou la diminution des effectifs dans la fonction publique. En général, la dévaluation de la monnaie nationale a souvent provoqué une accélération de l’inflation, donc une perte de pouvoir d’achat des salaires, la baisse des salaires réels et la réduction des dépenses d’éducation et de santé. Voilà l’essentiel des mesures d’ajustement qui ont été mises en œuvre à peu près partout.
L’ensemble de la population des pays concernés a été touchée, pas seulement les femmes. Les ravages sociaux opérés par ces politiques ont concerné davantage les citadins que les ruraux même si ces derniers ont aussi souffert. Les classes populaires urbaines ont été les plus pénalisées. Très souvent les catégories inférieures des classes moyennes ont été prolétarisées parce qu’elles ont perdu des emplois stables. On a assisté à une reconversion de la plupart de ces emplois dans l’informel, mais dans un informel moins rémunérateur.
Ceci dit, les femmes, presque partout, ont été davantage pénalisées. En effet, elles occupent déjà dans le secteur formel de l’économie les emplois les moins rémunérateurs, les moins hauts dans l’échelle professionnelle, donc les plus sujets à licenciements. En Afrique aussi, car même si le secteur structuré est un secteur minoritaire dans les économies africaines, les emplois de la fonction publique, de l’enseignement, des services sociaux ont, comme partout, un taux de féminisation relativement important, sauf peut-être pour les professions sanitaires (sans doute moins féminisées qu’ailleurs).
Les femmes ont donc été, dans bien des cas, les premières victimes de ces politiques de restriction de l’emploi structuré. Par ailleurs, particulièrement en Afrique, mais aussi en Amérique latine, ce sont elles qui ont inventé et qui ont porté les stratégies de survie des classes populaires. La quantité de travail des femmes a donc augmenté dans des proportions considérables, dans la mesure où ce sont elles, en général, qui assurent la survie de la famille, son entretien, sa nourriture, etc. Dans le secteur informel, les rémunérations sont souvent moindres que dans le secteur structuré, donc pour gagner la même chose, il leur a fallu travailler davantage, mettre les bouchées doubles en raison de l’inflation et souvent du chômage du mari, des hommes de la famille. D’autre part, il ne faut pas l'oublier, ces politiques d’ajustement structurel, en faisant des économies sur les budgets sociaux et éducatifs, en privatisant, en réduisant le rôle régulateur de l’Etat et les missions de service public, ont transféré à la sphère privée une série d’activités qui étaient du ressort de la sphère publique. Or quand on transfère à la sphère privée, cela veut dire que l’on transfère sur les femmes. Donc, là aussi, les femmes ont eu un surcroît de travail.
■ Peux-tu nous parler des phénomènes de résistance, soit collectifs soit sous forme d’entraides diverses, qui ont fait face à ces politiques de restriction budgétaire ?
Sophie -Il y a des exemples innombrables de ce que j’appelais les stratégies de survie et les stratégies d’organisation des sociétés dans leur ensemble, particulièrement élaborées par des femmes. Il faut effectivement insister sur ce point : les femmes ont montré de remarquables capacités d’organisation face à la crise, elles ont engendré des dynamiques sociales importantes dans certains pays, par exemple des organisations coopératives ou des coopératives de service à l’échelle du quartier. Les stratégies d’entraide familiale existent toujours, surtout dans les régions du monde où les familles ne sont pas encore trop déstructurées -dans les villes d’Amérique latine, l’entraide familiale est quasi-inexistante parce que la déstructuration de la cellule familiale est très avancée -en revanche, dans les villes africaines, l’entraide familiale est moins inexistante, c’est un recours beaucoup plus important qu’en Amérique latine. En outre, en Amérique latine, elle a été remplacée par l’entraide de quartier, par des organisations de femmes de quartiers, que ce soit pour des crèches, pour la garde des enfants, pour des protestations également, pour des activités de production en commun. De nombreuses activités dans le secteur informel, de type social ou de type marchand sont initiées par des femmes. En Afrique sub-saharienne, certains types d’entraides traditionnelles ont acquis une nouvelle vigueur, je pense aux tontines féminines qui ont fait partie de ces stratégies de réponse à la crise économique et à la dégradation des conditions de vie.
Un autre exemple d’entraide, en Asie cette fois-ci, c’est la défense des femmes travailleuses. Cela existe également aux Philippines, au Pérou, au Brésil. Il s’agit d’une dynamique sociale qui commence à se structurer depuis quinze ans, sans être nécessairement portée par des organisations importantes.
■ La Banque mondiale, dans ses rapports, fait de plus en plus référence à la place des femmes dans l’économie, qu’en penses-tu ? Comment analyses-tu le rôle des ONG ?
Sophie -La Banque mondiale a constaté que dans les pays du Sud, il y a des sociétés civiles en formation, et que la démocratisation de certains pays favorisait l’émergence de ces sociétés civiles. Elle a aussi compris que les réseaux d’entraide des femmes, facteurs de formation de ces sociétés civiles ont permis de faire l’économie de révoltes sociales plus violentes qui auraient pu avoir lieu. Les organisations financières internationales ont assimilé le fait que les ONG jouent un rôle de tampon et font du travail social là où les grandes organisations ne peuvent intervenir. Elles ont donc entamé un dialogue avec les ONG. Il ne s’agit pas d’un dialogue sur les politiques elles-mêmes, mais sur ce que la Banque mondiale appelle la construction de « filets sociaux » visant à amortir les conséquences sociales de politiques d’ajustement structurel.
En ce qui concerne les femmes, la Banque mondiale s’est aperçue qu’on ne peut pas mettre en place des politiques démographiques conséquentes si les femmes ne sont pas éduquées, alphabétisées, formées. Dans le secteur économique, nombre de rapports d’organismes bancaires et internationaux constatent que les femmes travaillent davantage, qu’elles remboursent les crédits plus que les hommes, et que lorsqu’il y a enrichissement des femmes, la famille en bénéficie immédiatement, ce qui n’est pas toujours le cas avec les hommes.
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■ Les processus politiques survenus en Afrique depuis 1991 (conférences nationales, multipartisme...) semblent n’avoir pas eu d’impact important sur la place des femmes dans la vie politique. Peut-on en faire une généralité ou existe-t-il des expériences positives ?
Sophie -En Occident, on a une vision assez tronquée des choses. Evidemment, il n’y a pas d’égalité des sexes, évidemment les femmes restent des sujets dominés, mais elles ne sont pas plus sous-représentées dans le champ politique stricto sensu qu’en France. Il y a aussi quelques femmes ministres dans les pays africains, dans des domaines comme les Finances ou les Affaires étrangères. Dans le champ politique, seuls les pays Scandinaves, et quelques pays des Caraïbes, font exception en positif pour les femmes.
L’arrivée au pouvoir de veuves ou filles d’anciens dirigeants est un phénomène essentiellement asiatique dynastique, comme dans le cas des Gandhi, des Buttho, de Cory Aquino aux Philippines, ou encore du Bengladesh ou du Sri-Lanka. C’est plus rare en Amérique latine, où l’on trouve cependant l’exemple de Violeta Chamorro au Nicaragua.
Les directions syndicales restent, elles, très masculines. La commission Afrique de la CISL est toutefois dirigée par une femme. A ma connaissance, il n’existe pas plus dans les pays du Sud qu’ ailleurs de syndicats de femmes. De toute façon, il me paraît plus pertinent de revendiquer la participation des femmes aux instances de direction dans les syndicats existants.
■ Depuis plusieurs années, des organismes comme la Banque mondiale ont régulièrement mentionné le lien entre développement rural ou défense de l’environnement et nécessités d’améliorer l’autonomie et la situation des femmes. De vraies mesures ont-elles été prises ?
Sophie -Une des finalités officielles des politiques d’ajustement structurel est d’équilibrer les termes de l’échange interne villes/campagnes dans les pays du Sud. Effectivement, depuis les époques des indépendances, les Etats se sont formés en prélevant sur la paysannerie le surplus agricole par le biais des différentiels de prix sur les cultures vivrières et sur les cultures de rente. Les petits exploitant ruraux des pays du Sud sont en général plus pauvres que les citadins. Cela commence à changer avec les politiques d’ajustement structurel qui ont donné naissance à une grande pauvreté urbaine dans les années 1980-90.
Mais le milliard de pauvres absolus qui existent sur la planète sont encore en majorité des ruraux, avec le paradoxe que ce sont eux qui mangent le moins bien. Dans ce contexte, l’entretien de la famille repose essentiellement sur les femmes comme en Afrique où elles sont les premières travailleuses agricoles. Elles produisent entre 60 % et 80 % des cultures vivrières africaines, en Asie et en Amérique latine elles en produisent la moitié environ. Elles sont sous-rémunérées par rapport au travail qu’elles fournissent. Que faudrait-il faire pour que les femmes ne soient pas seulement des productrices agricoles dominées, marginalisées ? Dans beaucoup des pays cela passe par la révision du foncier, il faut que les femmes soient propriétaires des terres alors qu’ aujourd’hui elles ne détiennent, dit-on, que 1 % de la propriété foncière mondiale. N’étant pas propriétaires, elles n’ont pas accès aux crédits bancaires qui exigent des garanties notamment foncières. Tous les projets de développement, d’amélioration des techniques agri-
Le contre-sommet des 21-23 juin à Lyon
coles, se sont adressés aux hommes pendant trente ans alors que ce sont les femmes qui produisaient les cultures vivrières, les hommes étant davantage employés aux cultures d’exportation (café, cacao...)-Cette erreur monumentale, notamment en Afrique sub-saharienne, a conduit aux échecs des projets de développement.
Donc agir sur le foncier, le crédit, la formation, et le partage du pouvoir décisionnaire, en faveur des femmes, seraient les mesures essentielles pour changer leur situation. Dans certains pays africains, les femmes ont réussi à entrer dans les structures villageoises, communales, mêmes si elles sont encore minoritaires. Dans certaines régions, les cultures vivrières commencent à avoir une valeur marchande grâce à l’urbanisation, les femmes peuvent ainsi accéder à davantage d’autonomie financière dans la mesure où la culture vivrière tend à devenir une culture de rente.
■ La Conférence du Caire avait fait ressortir une certaines culpabilisation des femmes du Sud, et surtout des Africaines, à propos des taux de fécondité. Des gouvernements qui sont ici réticents aux lois sur V avortement se montrent singulièrement favorables aux contrôles des naissances dans ces pays. Qu ’ en penses-tu ?
Sophie -Il faut faire des distinctions. Il y a des pays où la transition démographique est très avancée ; c’est le cas de la Corée du Sud, de la Thaïlande, de l’Asie de l’Est en général où le taux de fécondité est passé sous la barre des 2 %. Depuis les années 60-70 qui ont vu une forte croissance démographique, des pays d’Amérique latine comme le Brésil, l’Argentine, ont vu leur croissance démographique divisée par deux. Les deux régions de forte fécondité aujourd’hui sont l’Afrique sub-saharienne et le Moyen-Orient arabe (Irak, Palestine...), avec un taux de croissance démographique pouvant aller jusqu’à 4 % par an. C’est moins le cas au Maghreb, notamment en Tunisie. En revanche, en Algérie où les femmes sont dévalorisées, faire des enfants reste le seul élément de « valorisation ». Ceci dit, avec la crise, le taux de prévalance contraceptive est passé de 25 % à 50 % en quelques années, soit une femme sur deux qui utilise des contraceptifs.
La transition démographique est entamée dans le monde à des rythmes différents. En Afrique, comme au Zimbabwe, au Bostwana, au Sénégal,
Vous voulez en savoir plus, quelques références de livres écrits par S. Bessis :
Femmes de Méditerranée : religion, travail, politique. Dir. Andrée Dore-Audibert et Sophie Bessis. Publ. Observatoire de femmes Maghreb-Méditerranée. Karthala, 1995.
Femmes du Maghreb : l’enjeu, écrit avec Soul-hayr Belhassem. Lattès, 1992.
Les Enfants du Sahel. L’Harmattan. Institut Panos, 1992.
La Dernière Frontière. J.-C. Lattès, 1992.
L ’Arme alimentaire. La Découverte. Cahiers libres, 1985.
au Kenya, il y a des signes de transition démographique plus rapides que les démographes ne le pensaient. On sait qu’il y aura environ 11 milliards d’humains sur la planète.
■ Le poids du sous-développement, de la misère fait dire à beaucoup de femmes militantes du Sud que là est leur première revendication en tant que femmes. Lors des conférences internationales, le débat est vif avec les Occidentales jugées trop centrées sur le « contrôle de son corps ». Les approches sont-elles si différentes ? Quels seraient le socle commun, le trait d’union et de solidarité, surtout face à la globalisation, pour échapper au « local » et construire des convergences ?
Sophie -Le socle commun existe mais les femmes ne sont pas des êtres asociaux. Elles participent des cultures, des constructions sociales de leurs pays. Le chemin vers la modernité n’est pas uniquement le chemin occidental. Les revendications des femmes occidentales sont importantes. Mais les femmes du Sud doivent en même temps s’occuper des questions de développement et s’emparer de la question des droits des femmes. Je pense que la question des droits et de la participation au processus de décision économique et politique est extrêmement importante, y compris dans la perspective du développement. Les femmes du Sud en ont cependant un peu assez que les femmes occidentales leur dictent leur conduite. Par exemple, au sujet des mutilations sexuelles, les Africaines récusent le terme de pratique « barbare ». Dire aux villageoises pratiquant l’excision « vous êtes des barbares » serait incompris et inopérant. Commencer par des explications sur les effets de ces pratiques sur la santé des femmes et ensuite seulement parler de sexualité, sujet souvent tabou, paraît être une démarche plus adéquate. Les Africaines disent en substance aux Occidentales « laissez-nous choisir notre stratégie ».
Au Burkina Faso, il y a des politiques de persuasion auprès de la population qui tentent de remplacer ces pratiques par des mutilations symboliques sans toucher au sexe de la petite fille, en utilisant le subterfuge du sang d’une bestiole sacrifiée. En revanche, les politiques de médicalisation des mutilations à l’hôpital (comme par exemple en Egypte) sont très dangereuses car, sous prétexte d’hygiène, elles perpétuent ces pratiques. Il doit y avoir une solidarité internationale des femmes sur nombre de sujets mais les femmes du Nord ne doivent pas faire comme les hommes du Nord qui ont dicté leur politique aux hommes du Sud. Quelle stratégie face à la globalisation qui pénalise, au Nord comme au Sud, les catégories les plus vulnérables comme les femmes, face à la féminisation de la pauvreté, ou encore pour les droits des femmes, autant de questions à débattre. Pour cela, il conviendrait que les mouvements de femmes fassent appel en leur sein aux compétences des femmes, pas uniquement en tant que femmes, mais aussi selon le travail qu’elles produisent. Les femmes doivent bannir toute relation dominant/dominé et construire des solidarités pour la libération des femmes.
Propos recueillis par Catherine Rosehill et Marie-Annick Vigan