Cinéma d’elles
Douarnenez 96 : le point de vue des femmes omniprésent
Ce xixc Festival de cinéma des peuples minorisés, consacré aux Communautés immigrées en Europe, était placé sous le signe de la mémoire. Contrairement à d’autres années, aucun débat n’était consacré aux problèmes des femmes spécifiquement, mais leur point de vue y était omni-présent, à la fois à travers la programmation et la présence de réalisatrices de documentaires et de films de fiction (voir notre article sur Gurinder Chadha, cinéaste indienne britannique).
A signaler la remarquable exposition « Femmes aux mille portes. Portraits et mémoires » rassemblée par Leila Houa-ri. Photographies et témoignages de femmes de plusieurs générations d’origine maghrébine vivant en Belgique ou en France. Remarquable par la qualité des photographies et des textes. Un livre doit sortir en septembre qui rassemblera la collection complète de ces portraits, aux Editions Syros.
Exil à domicile ', court-métrage de Leïla Habchi et Benoit Prim, nous offre d’autres portraits de femmes venues d’Algérie de trois générations, vivant dans le nord de la France. Il y a d’abord la grand-mère venue rendre visite. « Quand elle était plus jeune , elle venait à l ’improviste, quand elle en avait envie, maintenant il faut aller la chercher à la gare ». Chaque départ est plus douloureux parce que chaque retour plus incertain.
Il y a la génération des mères qui ont vécu toutes les inquiétudes pour leurs enfants. L’une d’elles explique comment, lorsque son fils a été orienté en CAP en fin de 5e, elle est allée voir le professeur principal pour lui demander de donner une chance à Nacer pour aller au lycée. Aujourd’hui, il a le bac. Elle est fière de ne pas avoir renoncé. « Pourtant, ils voulaient l’orienter alors qu ’il avait des notes correctes. Simplement parce qu’il s’appelait Nacer et qu ’un fils d ’immigré, ça ne va pas au lycée. »
Il y a cette autre mère qui apparaît au début comme la gardienne de la tradition familiale, la mémoire de la famille et des valeurs ancestrales, et qui, au fil des discussions, peu à peu se confie. La polygamie : finalement, elle trouverait bien une autre femme à son mari, elle pourrait souffler un peu. Parce que, quand il s’agit de faire les courses, de s’occuper des enfants, de régler les problèmes matériels, il la trouve très capable, mais quand elle veut sortir passer l’après-midi avec une copine, soudain l’inquiétude le prend de la voir sortir seule... Si elle était libre, elle voyagerait, elle irait au Brésil ; « Pourquoi le Brésil, pourquoi pas Tahiti ? » lui demande sa copine. Parce que le Brésil la fait rêver. Et puis l’ Algérie bien sûr. Et la Mecque, mais seulement après. « D’abord là où Ton s’amuse, après là où Allah est grand ! » Rires. Complicité des regards.
Il y a aussi une jeune fille qui vient d’obtenir la nationalité française ; la sœur de Nacer, précisément. Elle montre sa carte d’identité toute neuve à sa mère. Fierté et dérision. « Moi, française ? », nous prend-elle à témoin comme si la chose était encore improbable. Cela n’a pas beaucoup d’importance, ne change rien à son histoire, à sa vie. Mais peut-être, se dit-elle, cela lui facilitera un peu les choses pour le travail, le logement... Espoir d’un peu plus de justice et d’égalité. Ce très sympathique documentaire nous offre le portrait d’une comunauté en mouvement où rien n’est jamais acquis mais où, parfois, tout semble possible. Un autre court-métrage, Le Pari de Bintou2, de fiction cette fois, de Kirsten Johnson, met en scène une jeune femme venant du Mali avec sa petite fille pour retrouver son mari à Paris. Celui-ci insiste pour que sa petite fille soit excisée. Mais Bintou, refusant les dangers médicaux et psychologiques que représente l’opération, défie à la fois son mari et sa belle famille.
Une explication réjouissante de cette coutume barbare est proposée par une amie de Bintou : en Afrique, la polygamie exige trop des hommes. Ils ne peuvent combler toutes leurs femmes. La seule solution est de prendre des femmes excisées ; ainsi on a les femmes pour faire le travail, tenir la maison, élever les enfants, et un minimum de désirs à satisfaire...
Autre film à découvrir, celui de Tewfik Baser, Abschied vom falschen paradies \ long métrage de fiction qui pose le problème de la double peine. A éviter cependant un jour de déprime.
Elif, condamnée à six ans de réclusion pour avoir tué son mari qui la battait, est arrachée à son univers, à ses deux enfants et à tout ce qui faisait jusqu’à présent son existence. Contre toute attente, la prison devient pour elle un espace de liberté intérieure, de tendresse et d’amitié. Elle reprend courage et veut commencer une nouvelle vie quand elle reçoit une lettre de son beau-frère en Turquie qui lui annonce qu’elle sera jugée à nouveau dans son pays...
L’actrice principale, Zuhal Olcay, interprète son rôle avec beaucoup de finesse et de profondeur. On voit d’abord Elif reprendre goût à la vie et confiance en elle au point de croire que, quand elle sortira, si elle peut récupérer les enfants, « tout sera possible ». Et au moment où tout semble possible, la terrible menace de son beau-frère se concrétise. Et il n’y a plus d’avenir. Au point qu’Elif cherche à se suicider, en réchappe, et on s’aperçoit avec elle qu’il n’y a plus d’issue. L’assistante sociale est en congé de maladie. Son recours pour rester en Allemagne est refusé, car il faut faire un exemple avec les mauvais immigrés qui enfreignent la loi. {« Où était la loi, lorsque mon mari me violait et me battait ? »). Son dernier espoir, le numéro de téléphone d’une ex-copine de cellule, libérée depuis six mois et qui a promis de l’aider par tous les moyens, légaux ou illégaux. Ce sera le seul bagage d’Elif, à sa sortie de prison avec six mois d’avance, pour bonne conduite...
Je ne parlerai pas ici des espagnoles, des portugaises, des irlandaises, des polonaises actrices ou réalisatrices... ni des cent autres films programmés à Douamenez, Festival dédié d’entrée, le 18 août, aux sans-papiers, festival en colère et en manifestation le 23 quand « le cœur et la raison » de Debré ont frappé.
Françoise Bonnet
1. Documentaire, 52 mn, 1994. Distribution : YUMI Productions, 6, impasse Mont-Louis, 7501 1 Paris.
2. Fiction, 17 mn, 1994. Distribution : LA CAMS, 6, place Saint-Germain-des-Prés, 75006 Paris.
3. Fiction, 92 mn, 1989. Distribution : BRUSSELS AVE, rue des Visitandines, 1-48 B 1000 Bruxelles.
4. Fiction, 100 mn, 1993. Distribution : BRITISH COUNCIL Festivals, Londres.
Notes
- 1. Documentaire, 52 mn, 1994. Distribution : YUMI Productions, 6, impasse Mont-Louis, 7501 1 Paris.
- 2. Fiction, 17 mn, 1994. Distribution : LA CAMS, 6, place Saint-Germain-des-Prés, 75006 Paris.
- 3. Fiction, 92 mn, 1989. Distribution : BRUSSELS AVE, rue des Visitandines, 1-48 B 1000 Bruxelles.
- 4. Fiction, 100 mn, 1993. Distribution : BRITISH COUNCIL Festivals, Londres.