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La maison des femmes de Paris a quinze ans

· Cahiers du féminisme, n° 78, automne 1996 · p. 24-25 · 1 363 mots

Contre vents et marées, la Maison des femmes continue à ouvrir ses portes, à être un lieu df initiatives et d’accueil. Aujourd’hui, une opération de rénovation du quartier, la menace directement. Nous ne pouvons accepter qu’à cette occasion, elle disparaisse.

Notre soutien doit être sans faille.

La Maison des femmes de Paris a été créée au début des années quatre-vingts dans un contexte très particulier. Les grandes luttes pour le droit à l’avortement étaient derrière nous (temporairement... du moins). Le mouvement des femmes avait connu son heure d’explosion et de luxuriance, il était maintenant dans une phase à la fois de repli et d’approfondissement -de nombreux groupes venaient de se créer sur des thèmes spécifiques ou avec la volonté de se pencher sur des recherches théoriques. La gauche venait d’arriver au pouvoir.

La nécessité de lieux pour se réunir, se rencontrer et aussi se « poser », d’avoir des locaux à soi, nécessité en prise avec les besoins de réflexions était très présente. Là encore, c’est une opération de rénovation immobilière qui a accéléré le processus : les groupes de femmes ont été expulsés des locaux de l’ex-MLAC, dans lesquels ils se réunissaient. La décision de créer cette maison a été prise dans un grand élan unitaire. La majorité des groupes existants, tous les courants qui traversaient le mouvement des femmes de cette époque, notamment le courant radical, le courant lutte de classes, les quelques féministes appartenant au Parti socialiste ont été peu ou prou partie prenante de cette initiative. Une seule exception : la tendance Psyché et po (Psychanalyse et politique, dont est issue l’Alliance des femmes) tut, dans les statuts, interdite d’accès aux nouveaux locaux, mesure de rétorsion après sa décision de s’approprier unilatéralement le sigle Mouvement de libération des femmes, qu’elle venait de déposer au journal officiel. Cette création a été facilitée par l’arrivée de la gauche au pouvoir qui a accordé quelques subventions aux féministes.

Depuis, quinze ans ont passé. Un certain nombre de groupes ont dispam, d’autres ont déserté, d’autres se sont créés. De très nombreuses femmes sont passées, parties, revenues... Les collectifs de gestion se sont succédés, objets de toutes les demandes et de toutes les rancoeurs. De même, les permanentes. La vie de la Maison des femmes a été très mouvementée, au gré des débats politiques et tactiques qui ont traversé la vie politique et donc la vie du mouvement des femmes durant toute cette période.

Nous n’évoquerons ici que quelques questions qui ont été débattues tout au long de ces années, et qui seront sûrement à l’ordre du jour quand un nouveau lieu sera trouvé, sans y apporter nécessairement des réponses.

Quelle maison ? Pour quoi faire ?

Une affirmation commune à toutes : la maison doit être ouverte à toutes. Mais comment ? A qui ? Faut-il accepter des cours de danse, de relaxation, de micro-informatique, d’alphabétisation, etc. ? De nombreuses demandes de femmes, en matière de logements, de travail, d’aides juridiques, de santé ou tout autre... devraient pouvoir s’exprimer, être collectivisées sinon résolues dans une maison des femmes. Le maximum d’activités ne peut que rendre la maison plus attractive. Tout doit être fait pour que cela soit un lieu chaleureux et accueillant. Mais ceci pose tout de suite la question des moyens et de la force de travail, notamment militante. La question du bénévolat ou du professionnalisme se pose de manière conjointe (exemple, il est très différent d’assumer des cours bénévolement ou de louer des locaux à une personne qui est rémunérée pour les donner).

La deuxième question qui fut un temps sujet de conflits ouverts et qui reste mal tranchée, concerne l’apparition publique de l’entité « Maison des femmes ». La Maison des femmes doit-elle apparaître comme un lieu politique ou tout simplement un lieu pour les femmes ? Pour nous, une Maison des femmes n’a de sens que si elle est féministe ; et ceci implique nécessairement des prises de position politiques, des combats. Faut-il que la Maison des femmes s’implique dans toutes les grandes mobilisations de femmes ? Il semble que ce n’est pas obligatoirement la Maison des femmes, en tant que telle, sauf cas exceptionnel, qui doive s’exprimer. Mais les groupes et individues qui la fréquentent doivent pouvoir se retrouver sur de grandes options, dans tout ce qui s’y fait. Et ceci, sans éliminer les divergences, les débats, les intérêts divers, et sans exclusives. Les choix d’investissement ne peuvent être que le résultat de vraies convictions. L’idée qui a présidé à la création de la Maison est toujours d’actualité : toutes les composantes, toutes les activités d’un mouvement des femmes, toujours en gestation, doivent y trouver leur place.

Un autre débat tourne autour de la mixité. La force d’un mouvement des femmes vient de la possibilité que les femmes ont de s’éloigner des lieux d’oppression, donc temporairement des lieux mixtes, de se retrouver, de se réunir entre elles, et de leur capacité à élaborer leurs propres revendications. Il est donc fondamental qu’il y ait des lieux non mixtes où les femmes se retrouvent en toute confiance. Néanmoins, ce principe ne peut-il connaître quelques exceptions ponctuelles ? En effet, on a pu constater le départ ou la moindre fréquentation d’un certain nombre de groupes, notamment ceux dont la préoccupation première concernait des femmes immigrées, comme le GAMS (Groupe anti-mutilations sexuelles) ou Pluri’elles (groupe militant composées d’algériennes et d’européennes). En effet, ces groupes reçoivent des femmes, de culture non occidentale, qui viennent souvent accompagnées de leurs compagnons. De même, les jeunes femmes qui découvrent soit le féminisme, soit l’oppression des femmes (l’ordre importe peu), soit les deux, veulent faire partager cette nouvelle problématique à leurs copains ou les questionner collectivement sur leurs comportements. Ne serait-il pas judicieux qu’il y ait des temps, des espaces réservés à une confrontation, à un échange. La question reste en suspens. Il est clair que les lieux doivent s’y prêter et donc être à la fois ouverts et fermés, et confortables.

Autre thème de discussion, souvent abordé sans être jamais traité à fond : les relations entre lesbiennes et hétérosexuelles, que ces dernières se déclarent telles, explicitement ou non. Le temps est loin où, pour certaines militantes, la seule ligne féministe correcte était d’être lesbienne. Il faut constater néanmoins que le mouvement lesbien joue un rôle particulier et important dans le mouvement féministe du fait d’une moindre contradiction entre vie privée et vie publique, de discriminations supplémentaires. Que de nombreuses lesbiennes s’investissent dans la maison des femmes paraît une chose naturelle. Quel problème, pourrait-on dire ? Aucun apparemment. Et pourtant, certaines ont pu leur reprocher une présence hégémonique et périodiquement est dénoncée la difficulté de cohabitation entre lesbiennes et militantes d’autres groupes. La principale cause semble être la difficulté à prendre en compte les revendications et les démarches des unes et des autres, de part et d’autre. En tout cas, ne pas en parler ne peut aider à résorber le fossé, c’est donc encore un débat à suivre.

Tous ces débats et d’autres, sont à poursuivre mais ils sont temporairement en suspens puisque le combat du moment est d’obtenir un nouveau lieu, l’actuel étant plus ou moins à terme destiné à la démolition. L’ilôt de la Cité Prost est désormais totalement détruit, le seul immeuble qui restait debout avec la Maison a été abattu cet été pour cause d’insalubrité. La Ville de Paris, propriétaire de la Maison, a été enjointe par un jugement datant de 1992 de fournir un relogement à l’identique (200 m2). Jusqu’à présent, elle faisait la sourde oreille. Rappelons, pour mémoire que le loyer pour ce local où les travaux d’entretien minimum ne sont plus effectués, qui se trouve dans un endroit insalubre, isolé est de plus de 8000 F/mois. La Mairie de Paris a une politique de loyer pour le moins discriminatoire. En tout cas, la mobilisation, envoi de fax, rassemblement, appui des élues de gauche, semble l’avoir fait bouger. Elle devrait proposer, prochainement, de nouveaux locaux provisoires, avant le relogement dans la cité Prost reconstruite. Espérons que cela sera à un prix plus raisonnable.

La mobilisation se poursuit jusqu’à obtention d’un lieu correct, un nouveau rassemblement est prévu le 28 octobre à 18 h devant l’hôtel de ville.

Marie-Annick Vigan

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