Si la situation dans le Chiapas demeure difficile pour les communautés indiennes et les combattants zapatistes, la lutte des femmes pour leurs droits élémentaires continue cependant à s’affirmer. Dans ce cadre, la bataille pour l’élaboration collective d’une loi écrite et pour son application prend une importance particulière, comme l’expliquent les militantes zapatistes interviewées. Cet entretien dont nous publions des extraits a été réalisé par le Réseau européen de femmes, féministes et lesbiennes de Berlin, avec sept commandantes de l’EZLN, indiennes Tzeltal et Tzotzil, lors de la première rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme, Oventic, Altos de Chiapas, 29 juillet 1996. Sept commandantes zapatistes étaient présentes : Hortensia, Susana, Lorenza, Elizabet. Josefa. et deux autres commandantes. Lors de la transcription de l’interview, nous n’avons pas pu reconnaître toutes les voix qui parlaient !
Photo : Cause commune, Cimade, Hors-série, juilllet 96
Photo : Cause commune, Cimade, Hors-série, juilllet 96
♦ Pouvez-vous vous présenter et nous dire en quoi consiste votre participation à la lutte zapatiste ?
Hortensia : Nous faisons toutes partie du Comité Clandestin Révolutionnaire Indien (CCRI), c’est-à-dire que nous avons été choisies par nos communautés. Nous avons une responsabilité très importante : organiser les femmes. Dans les communautés, les femmes ne participent pas encore pleinement, loin de là. Notre travail consiste à faire prendre conscience aux compareras de la situation des femmes, de la femme indienne, qui est la plus exploitée, la plus humiliée.
♦ Quel travail faites-vous avec les femmes dans les communautés ?
Susana : Nous réunissons les femmes pour parler, de n'importe quel sujet.
réussi à comprendre -parce que nous ne comprenons pas tout (beaucoup d ’entre-elles parlent peu ou pas du tout espagnol). Nous avons été envoyées ici spécialement pour cela, pour transmettre l’information aux autres femmes des communautés et les motiver ; il y a beaucoup de femmes qui sont encore assez perdues, elle n’osent pas participer à des groupes, elles se cramponnent à la manière dont elles ont toujours vécu. Ce que nous essayons de faire, nous, c’est de nous unir, parce que si nous sommes divisées, si nous nous disputons entre nous, nous n’arriverons jamais à nous entendre, entre nous comme femmes. Ce que nous voulons, c’est nous unir et nous respecter. Alors quand nous participons à une réunion, nous devons transmettre l’ information, pour que nos bases elles aussi puissent être au courant.
♦ Après la rencontre, vous retransmettrez à vos compagnes ce qui s'est dit ici. dans la rencontre intergalactique. On a beaucoup parlé des questions des femmes : vous allez en débattre ?
Une autre companera : Oui, nous leur transmettrons le peu que nous avons
♦ De ce que vous avez pu voir pendant la rencontre, qu 'est-ce qui vous a le plus touchées ? Comment voyez-vous la rencontre ?
La même : Personnellement, je suis très contente, parce que depuis le début du mouvement, nous n’étions jamais allées à une rencontre de ce genre, avec vous qui êtes venues de différents pays pour être avec nous. Nous n’avions jamais vu cela et nous comprenons que dans d’autres pays, même si nous ne les connaissons pas, il y a aussi des problèmes et que la répression existe. Cela veut dire qu’il faut que nous luttions.
Hortensia : Oui, nous sommes contents, nous les zapatistes, parce que nous sentons que nous ne sommes pas les seuls à lutter : des hommes et des femmes du monde entier sont en lutte. Ce qui se passe ici, c’est la première fois.
♦ Nous avons été très sensibles à la loi révolutionnaire des femmes zapatistes. Comment la faites-vous appliquer ? Que se passe-t-il si quelqu ’ un enfreint la loi des femmes ?
Susana : La première version de la loi date d’avant la guerre (d’avant le premier janvier 1994). Quand nous l’avons faite, nous avons procédé à une consultation auprès de toutes les femmes. Quand cette loi, notre loi qui est ce que nous voulons, n’est pas respectée, il faut parler, cela se fait petit à petit. Comme nous sommes toujours, pour le moment, dominés par les grands propriétaires qui nous exploitent, notre loi ne peut pas être appliquée pleinement. Mais nous la mettons en pratique comme nous pouvons, dans nos communautés, avec nos propres maris, parce qu’il y a une autre exploitation au sein de la famille et c’est là que nous pouvons agir, peu à peu. Nous n’allons pas nous laisser faire non plus par le gouvernement. Nous avons fait des propositions, mais nous nous sommes heurtées à un refus. Nous n’allons pas en rester là : la majorité des femmes a approuvé le fait que nous avions besoin d’une loi et tout le monde doit la respecter, hommes et femmes. Nous sommes les plus oubliées, et nous ne voulons plus de cette situation, nous voulons l’égalité et le respect pour les femmes.
♦ Depuis que vous êtes organisées comme femmes et depuis la loi des femmes, quels changements y a-t-il eu dans votre vie quotidienne et dans celle des hommes ?
Susana : Il y a eu quelques changements. Avant que nous fassions la loi, nous n’avions aucun droit. Nous n'avions pas le droit de participer aux réunions. Aujourd'hui, cela a un peu changé, mais pas totalement, parce qu'il y a toujours des hommes qui n’arrivent pas à comprendre et qui continuent à ne pas laisser participer leur femme et leurs filles -certains même sont zapatistes ! Mais ce n’est pas le cas de tous : il y a aussi des hommes qui les laissent aller aux réunions. Ce n’est plus pareil qu’avant, quand il n’y avait aucune loi, cela a changé, et cela continuera probablement à changer, parce que nous-mêmes nous progressons avec la loi.
Hortensia : Comme vous le savez, notre loi révolutionnaire est celle qui a été rendue publique début 1994, mais cette loi dit très peu de choses : nous réclamons le droit à la santé, à l’éducation, auxquelles nous n’avons jamais eu droit. Avant, ils nous ont toujours laissées en arrière ou de côté, parce que nous sommes des femmes et que nous ne saurions pas faire ceci ou cela, et que ne pourrions pas participer. C’est pour cela que nous avons vu la nécessité de faire une loi, et nous l’avons élaborée avec les femmes, et les femmes ont dit que c’était bien. Comme dit Susanna, il n’y a pas eu beaucoup de changements, mais il y en a eu quand même. Avant, il y avait des compafiera qui se faisaient frapper et disputer, mais depuis que la loi existe, cela a un peu changé, dans la mesure où nous avons une loi sur laquelle nous baser, avec laquelle nous défendre. Mais nous nous sommes rendu compte que cette loi est très incomplète, qu’il y aurait beaucoup de choses à rajouter, et que tout ce que nous voulons ne s’y trouve pas. C’est pourquoi nous avons pensé, toutes les femmes, à compléter notre loi, pour revendiquer d’autres droits : nous avons fait une réunion uniquement de femmes, où ont participé des représentantes des communautés de la Forêt Lacandone, des Altos et du Nord du Chiapas, et où elles ont présenté leurs propositions. Nous en avons recueilli une bonne quantité, mais la nouvelle loi n’est pas encore en vigueur, elle est en consultation : les comporteras de la Forêt, du Nord et des Altos ont ramené la nouvelle proposition aux bases d’appui, pour que les autres femmes disent elles aussi si la proposition leur paraît bien comme elle est, si elle veulent rajouter ou enlever quelque chose.
Une autre (traduite par un des commandants présents) : La compafiera dit qu’avec la loi révolutionnaire des femmes, il y a eu un certain nombre de changements, par rapport à ce qu’elles vivaient avant, dans la communauté, dans la maison, dans la famille. Elles vivaient une situation très rigide. Aujourd’hui, il y a plus de respect, mais on est encore loin du compte. La réalité commence a peine à changer. mais elles ont l'espoir qu'avec le temps, la situation s'améliorera de plus en plus. Elles ont commencé à prendre le chemin du changement. Ce n’est plus pareil qu’avant, quand elles n’avaient rien, elles n’avaient pas d’espoir. Maintenant au moins, elles ont la loi.
Une autre, traduite par le même commandant : Elle dit qu’elle espère pouvoir participer à beaucoup de tâches différentes. Elle espère que sa participation va augmenter chaque fois davantage, sa participation à tous les niveaux, avec ses idées, son travail. Elle veut avoir cette place, elle veut avoir un espace pour exprimer sa parole, pas comme avant, où elles n’avaient aucun droit. Maintenant, c’est possible et elles le peuvent. Le gouvernement n’a jamais tenu compte des femmes, il ne s’est jamais inquiété de leur sort, alors maintenant elles vont lui montrer qu’elles sont capables et elles espèrent avoir une participation plus importante dans tous les domaines.
Hortensia : Nous espérons aussi que d’autres femmes du Mexique et aussi du reste du monde aient les mêmes droits : nous savons que dans d’autres Etats du pays, elles souffrent aussi, il y a des injustices -même si c’est différent de ce qui se passe ici -nous savons que les femmes n’ont pas eu ce droit et cet espace auquel elle devraient avoir droit.
Une autre, traduite par le même commandant : Ce qu’elle dit, c’est que les femmes espèrent un jour avoir les mêmes droits que les hommes -même si les hommes sont loin d’avoir le nécessaire, personne n’a grand chose dans ces parages -mais elles aussi un jour elles veulent avoir ce droit, comme femmes et comme paysannes. Elles veulent avoir le droit à la terre, parce que jusqu’à présent elles n’ont pas eu ce droit. Les femmes, on ne leur donne même pas un lopin de terre, et pourtant elles doivent manger et vivre. C’est le mari qui a le terrain, la femme n’a jamais eu droit ne serait-ce qu’à une motte de terre. Elles veulent avoir ce droit comme les hommes, parce qu’elles aussi elles sont des êtres humains, elles veulent pouvoir avoir ce que les hommes peuvent avoir. En plus toute leur vie, toute leur histoire, elles n’ont jamais été représentées comme femmes. Les femmes n’ont jamais représenté leur communauté ou leur peuple. Ce qu’elles veulent, c’est avoir cette possibilité et ce droit aussi, de pouvoir être représentantes de leur village, de leur peuple, qu’elles puissent être des autorités du peuple à n’importe quel niveau, dans la prise de décision, dans la communauté, dans la municipalité, partout.
Susana : C'est pour cela que nous nous sommes organisées, nous les femmes, pour avoir ce droit à la terre. Parce que, comme Font dit les autres compa feras. nous n’avons jamais eu le moindre petit bout de terre.
Traduction : Erika Julien et Sophie Joanny
I
Proposition d’augmentation de la loi révolutionnaire des femmes zapatistes
Formulée le 4 mars 1996 quelque part dans la Forêt, lors d’une assemblée préparatoire pour les activités de la journée internationale des femmes.
Publiée dans le supplément Double Journée du quotidien la Jornada, 6 mai 1996.
1. Les femmes ont le droit d’être respectées à l’intérieur de la famille et de la communauté.
2. Les femmes ont les mêmes droits que les hommes dans la communauté et la municipalité.
3. Les femmes ont le droit d’exprimer leurs sentiments parce que, par nature, nous avons des sentiments, et nous sommes plus sensibles et méritons donc un traitement spécial.
4. Les femmes mariées ont le droit d’utiliser les méthodes de planification des naissances, artificiels ou naturels, qu’elles choisissent, sans que l’homme s’y oppose : ils doivent se comprendre et se mettre d’accord.
5. Les femmes ont le droit de participer dans les réunions et les prises de décision sans que personne ne l’empêche ni le critique et elles ont le droit de se former, de posséder des espaces et des mécanismes pour être écoutées dans les assemblées communautaires et municipales, et d’exercer des responsabilités culturelles et sociales.
6. Les femmes ont le droit de se préparer à tous les niveaux nécessaires pour leur développement politique, économique, social et culturel.
7. La Loi révolutionnaire des femmes interdit strictement de semer, cultiver et consommer dans nos corps des drogues : marijuana, pavot, cocaïne, etc. parce que nous les femmes nous sommes celles qui faisons le plus les frais de ce vice.
8. Il est strictement interdit de vendre et de consommer de l’alcool dans nos villages et dans nos communautés, parce que c’est nous qui souffrons les coups, la pauvreté et la misère qui sont les conséquences de ce vice.
9. Les femmes et leurs enfants auront droit autant que les hommes à l’alimentation, aux vêtements, au budget familial, etc. et à décider de l’usage des ressources de la famille.
lu. Nous avons le droit au repos quand nous en avons réellement besoin, soit que nous nous sentions fatiguées ou malades, soit parce que nous voulons réaliser d’autres activités.
IL Nous avons le droit de nous défendre verbalement quand on nous offense ou qu’on nous attaque verbalement, au sein de la famille ou à l’extérieur.
12. Nous avons le droit de nous défendre physiquement quand nous sommes attaquées ou agressées par des membres de la famille ou des étrangers, et nous avons le droit de châtier les hommes ou les personnes qui agressent, abandonnent et insultent les femmes.
13. La capacité de travail de la femme aura la même valeur que celle de l’homme.
14. Les femmes auront le droit d’exiger qu’on change les mauvaises habitudes qui affectent notre santé physique et émotionnelle ; ceux qui discriminent les femmes, se moquent d’elles ou abusent d’elles seront châtiés.
15. Les hommes et les femmes mariés, quel que soit le type de cérémonie, se voient interdire par la Loi révolutionnaire des femmes d’abandonner leur conjoint(e) sans raison ni fondement, ou de s’unir à une autre femme ou à un autre homme s’il n’y a eu aucun divorce normal.
16. La Loi révolutionnaire des femmes interdit que l’homme ait deux femmes, parce que cela blesse les sentiments de l’épouse, viole ses droits et affecte sa dignité comme épouse et comme femme.
1 7. La Loi révolutionnaire reprend et considère juste la norme de la société indienne : il est interdit et indu qu’un membre de cette société ait des relations en dehors de la communauté du village. C’est-à-dire qu’il n’est pas permis que les hommes et les femmes aient des relations s’ils ne sont pas mariés, parce que cela a pour conséquence la destruction de la famille et un mauvais exemple pour la société.
18.. Aucune femme ne pourra être maltraitée, insultée ou frappée par son mari seulement parce qu’elle n’a pas d’enfant de sexe masculin.
19. Les femmes ont le droit d’avoir la terre, d’en hériter et de la travailler.
20. Les femmes ont le droit d’avoir des crédits, d’impulser et de diriger des projets productifs.
Tl. Quand un mariage se sépare, que la terre soit partagée en parts égales, ainsi que tous les biens de la famille, entre le mari et la femme ou entre les enfants.
22. Les femmes ont le droit de châtier les hommes qui vendent ou boivent de l’alcool ou tout autre drogue.
13. Les femmes mères célibataires ont droit à être respectées et considérées comme une famille.
24. La femme a le droit de se distraire, de sortir connaître d’autres lieux de l’Etat, du pays et du monde.
25. La femme a le droit à l’appui de son époux quand elle va travailler pour l’organisation et quand elle va aux réunions, que l’homme s’occupe des enfants, leur donne à manger et s’occupe du foyer.
26. Que les femmes aient le droit de diriger tous les plans de développement de la femme.
2 7. Les femmes ont le droit de s’organiser sur le plan culturel.
28. Les femmes indiennes ont le droit d’être reconnues dans leur manière d’être différentes.
29. Les femmes veuves, les mères célibataires et les femmes seules ont le droit d’être respectées, reconnues et appuyées par la communauté selon leurs besoins.
30.. Les femmes ont le droit d’être informées de tout ce qui se fait dans la communauté et de recevoir tout type d’information pour augmenter leurs connaissances.
31. La femme a le droit d’exiger Ferradication de la prostitution dans les communautés.
Traduction : E. Julien
La nouvelle Loi révolutionnaire des femmes, (Cf encadré) encore en cours de consultation, n’est pas destinée à remplacer la première Loi mais bien, comme l’expliquent ci-dessus les commandantes zapatistes interviewées, à la compléter dans le sens d’un élargissement de l’affirmation des droits des femmes dans les communaués indiennes. Comme l’explique Gloria Benavides, militante zapatiste, de passage à Paris en novembre 1996, au cours d’un entretien avec des militantes féministes, ces deux lois représentent une évolution dans les revendications. Elle explique comment les femmes ont pris conscience progressivement de leur droit de participer de façon autonome à la lutte zapatiste, d’y prendre leurs propres décisions, et de ne pas s’en tenir à la place qui leur était assignée, à savoir l’appui à la lutte armée, en restant subordonnées aux décisions des hommes. Ensuite elles ont commencé à voir qu’il n’y avait pas de raison qu’elles n’aient aucun droit à posséder la terre. C’est ainsi que dans la première Loi elles mettaient surtout l’accent sur la défense de leur existence, de leur dignité, sur leur droit d’être respectées, de participer, d’être entendues. Cela impliquait aussi leur reconnaissance en tant que personnes, le droit de ne pas être vendues -ce qui constituait la coutume traditionnelle voici encore quelques années -et de choisir avec qui elles voulaient ou non se marier. Dans un deuxième temps, la nouvelle Loi prévoit des droits économiques et sociaux, en particulier le droit à la terre. Gloria Benavides fait cependant remarquer que l’application de ce point risque d’être difficile dans la pratique. En effet, la famille constitue l’unité économique de base des communautés indiennes. Les groupes de femmes, explique-t-elle, sont en train de travailler sur la façon de concrétiser ce droit, la Loi en son état actuel demeurant très générale sur ce plan.
La question du contrôle des maternités était déjà présente dans la première Loi (« le droit d’avoir le nombre d’enfants que nous voulons et dont nous pouvons prendre soin »). Selon Gloria, cela n’est pas du tout acquis, et le problème est d’autant plus compliqué que trois types d’obstacles interviennent : l’encerclement par l’armée, qui empêche les femmes d’avoir accès à de véritables moyens de contraception, la pratique ancienne des stérilisations forcées pratiquées à l’instigation du gouvernement dans les hôpitaux publics au moment des accouchements, et, sur la question de l’avortement, les réticences liées au poids du catholicisme. Il s’agit d’une discussion non encore résolue, même si dans l’ensemble les femmes manifestent clairement ce désir de contrôler leur fécondité et revendiquent leur droit à la santé.
Gloria a insisté sur le fait que la situation dans le Chiapas est celle d’une guerre de basse intensité, avec une armée d’occupation autour des communauté indiennes. Si tous pâtissent de cette situation, qui limite la possibilité d’effectuer les travaux agricoles, le problème est particulièrement crucial pour les femmes, qui étaient habituées à cultiver des légumes pour compléter l’alimentation à base de maïs. Elles effectuaient ces travaux individuellement, sur de petites parcelles, quand elles avaient un moment, une fois terminés les travaux ménagers, la préparation des tortillas, etc. Aujourd’hui, avec la présence de l’armée, elles se sentent menacées, et ont peur de se faire agresser notamment sexuellement. Il y a eu des cas de viols, par l’armée, de femmes paysannes qui allaient au marché vendre leurs légumes, viols restés bien sûr totalement impunis. Dans tous les cas elles subissent des agressions verbales à chaque fois qu’elles sortent. Elles se sentent donc aujourd’hui, encore plus qu’avant, enfermées à l’intérieur de leurs maisons. A cela s’ajoute une série de problèmes concrets qui touchent particulièrement les femmes : les militaires dispersent les tas de bois qu’elles mettent à sécher après l’avoir ramassé, polluent l’eau potable au dessus du village, contribuent à l’extension de la prostitution, du trafic d’alcool... Or la lutte contre l’alcoolisme était une bataille que les femmes avaient gagnée, au moins dans les communautés zapatistes.
Par ailleurs, le processus de négociations s’est à plusieurs reprises, depuis l’été dernier, heurté à la mauvaise volonté du gouvernement, d’où la tentative des zapatistes de faire appel à la « société civile », c’est-à-dire à l’ensemble des organisations populaires et sociales du Mexique, de façon à rompre l’encerclement et à faire de la question du dialogue l’affaire de tous.
Dans cette optique, nous pouvons sans doute analyser la nouvelle Loi des femmes comme une affirmation dirigée à la fois vers l’intérieur des communautés, et vers l’extérieur, en direction du reste de la société et du gouvernement. Les femmes indiennes veulent être respectées tant par les hommes de leurs communautés en tant que femmes, que par le reste de la société en tant qu’indiennes. D’où ce qui peut apparaître comme des hésitations, voire des contradictions, entre les différents articles de la loi ; d’où aussi l’accent particulièrement important mis sur la stabilité du mariage, qui ne peut être compris que comme une défense contre la pratique courante, par les hommes, de la polygamie, de l’abandon, ou de la répudiation. Certaines formulations interdisant les relations amoureuses en dehors du mariage peuvent choquer des militantes féministes occidentales mais il faut restituer cet article dans le contexte dans lequel vivent les femmes du Chiapas...
Gloria insiste sur l’importance de la transformation dans la conscience des gens, et le fait que les changements à cet égard ont été très rapides, profonds selon elle, et qu’il sera difficile de revenir en arrière. La lutte des femmes a surgi comme une nécessité pour développer la lutte, pour avancer dans le processus d’organisation des communautés aussi bien que de l’EZLN, qui avait besoin de la participation de tous et toutes. Les femmes des communautés, dit-elle, « ressentent la lutte de l’armée zapatiste aussi comme une lutte de femmes ».
Sophie Joanny
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