Plusieurs millions d'enfants travaillent dans le monde et souvent dans des conditions extrêmement pénibles. Ce phénomène très ancien avait pris une acuité particulière dans les pays occidentaux au 19e siècle avec l'industrialisation.
Une fois éradiqué en Occident, on aurait voulu l'oublier. Pourtant, loin de se résorber, il est omniprésent dans les pays en voie de développement et partout il semble s'aggraver.
Combien d’enfants sont concernés ? Personne ne semble être en mesure de donner des chiffres fiables. Comme le dit le BIT (Bureau international du travail), « en vertu du principe selon lequel ce qui n ’est pas censé exister au regard de la loi ne saurait figurer dans les statistiques officielles, le travail des enfants n ’est pas recensé dans de nombreux pays ». De plus, lorsque des chiffres existent, ne sont enregistrés la plupart du temps que les enfants dont le travail est l’activité principale, sont exclus ceux qui combinent travail et études ou ceux qui travaillent dans le cadre de l’activité domestique, comme c’est très souvent le cas pour les filles. Une enquête menée en 1992-1993 avec l’aide du BIT sur quatre pays (Ghana, Inde, Indonésie, Sénégal) montre que sur la semaine étudiée, 25 % des enfants de 5 à 14 ans interrogés avaient eu une activité économique, pour un tiers, c’était leur activité principale. D’après TUNESCO, en 1990, 20 %, soit 128 millions d’enfants en âge de fréquenter l’école primaire en étaient exclus, 50 % en âge de fréquenter l’école secondaire en étaient exclus. On peut supposer qu’un nombre non négligeable d’entre eux exerçaient une activité économique.
Le travail des enfants se rencontre bien sûr dans les pays en voie de développement : la moitié des jeunes travailleurs se trouveraient en Asie, région la plus peuplée du monde ; en Afrique, un enfant sur trois exercerait une activité économique. Mais il ne faudrait pas croire que les pays industrialisés en sont exempts. L’Europe du Sud connaît cela depuis longtemps notamment dans les activités à caractère saisonnier, dans les métiers de rue. Une enquête menée en 1994 en Turquie montre que plus d’un million d’enfants âgés de 6 à 14 ans, soit 8,4 % d’entre eux ont une activité économique. Au Royaume-Uni, d’après une enquête en Ecosse du Sud et au Nord de l’Angleterre, sept étudiants sur 10 reconnaissaient avoir exercé antérieurement une activité contre rémunération.
Il semblerait, même si aucune statistique précise n’existe, que les tensions économiques aient renforcé cet état de fait partout, y compris dans des zones précédemment plus protégées, comme par exemple dans les pays d’Europe centrale ou orientale, avec le changement de système économique, en Algérie avec l’amplification de la crise économique ou aux Etats-Unis avec la recherche d’une main-d’œuvre plus flexible.
Des conditions de travail épouvantables...
Dans la mesure où les enfants sont considérés comme des mineurs, des personnes n’ayant pas le droit à la parole, ils ne bénéficient d’aucun droit, d’aucune protection. Si parfois ils ont le droit d’être syndiqués, ils n’ont pas le droit de vote et ne sont pas consultés lors de l’élaboration des revendications. Les conditions de travail différent beaucoup d’un type de travail à un autre, mais la plupart du temps, elles sont inhumaines. Mais tous sont sous-payés et même souvent, ils fournissent un travail gratuit. Nous ne donnerons que quelques exemples mais ils sont révélateurs de la surexploitation que subissent les enfants.
Dans les mines de charbon d’exploitation artisanale en Colombie (plus de 70 % des mines sont exploitées de manière « informelle »), de nombreux enfants travaillent (malgré des lois l’interdisant officiellement), la plupart du temps avec leur famille. « Normalement la journée de travail dans les mines va de 1 h ou 2 h du matin jusqu 'à 8 ou 9 h, pour que les enfants puissent aller à l ’école et, ensuite, aux travaux des champs. Cet horaire est choisi en raison du manque de ventilation et du fait que la température de la mine est plus supportable au point du jour ». Les enfants ont de nombreuses maladies infectieuses : maladies pulmonaires, silicose, sinusite et des traumatismes des mains et du visage. Quand il y a un contrat de travail, il est oral. Autre triste exemple, au Burkina Faso, on estime que 5 à 8 % des orpailleurs qui extraient directement l’or au fond des mines sont des enfants. En plus des risques inhérents à une telle exploitation, les orpailleurs prennent des amphétamines (payés sur leur gain) dans leur quasi totalité, y compris les enfants, pour supporter leur travail. Leur quotidien devient rapidement drogue, sexe et alcool, et les très jeunes filles peuvent gagner rapidement plus à se prostituer qu’au vannage ou au tamisage, métiers usants physiquement (absorption de poussière).
C’est dans l’agriculture, notamment l’agriculture de subsistance que les conditions sont les plus dangereuses pour la santé et la sécurité des enfants : horaires très longs, charges très lourdes, outils affûtés, produits chimiques et toxiques d’un usage récent.
Allant jusqu'à l'esclavage...
La liste d’horreurs serait longue mais la vie qui semble la plus désespérée est celle menée par ces enfants vendus par leurs parents. L’extrême pauvreté de la famille l’a conduit à s’endetter pour honorer une obligation sociale ou religieuse ou tout simplement pour survivre. L’enfant sert de caution et de main-d’œuvre corvéable à merci pour rembourser une dette qui n’en finit jamais puisque l’enfant doit rembourser sa nourriture et toutes les dépenses afférentes à son entretien, éventuellement des amendes pour ne pas avoir bien fait le travail. L’enfant doit être disponible jour et nuit.
Les guerres aussi, avec les importants transferts de population, génèrent des mises en esclavage d’enfants et d’adolescents. Et n’oublions pas dans cette énumération, la prostitution enfantine qui s’est développée avec l’épidémie de SIDA, les hommes adultes préférant utiliser des enfants (en grande majorité des filles), une protection contre l’épidémie.
La difficulté d’appréhender le travail des enfants réside dans le fait qu’il se situe le plus souvent dans le secteur informel ou comme main-d’œuvre familiale. La participation des enfants est plus élevée dans les zones rurales (activités agricoles) que dans les zones urbaines (commerce et services, domesticité notamment). Le secteur moderne de l’économie n’emploie que de manière marginale les enfants ou sinon cela passe par la sous-traitance à des petits ateliers informels ou à des travailleurs à domicile. Les enfants sont la plupart du temps des travailleurs familiaux non rémunérés (le travail dans la famille n’est pas moins pénible).
Causes multiples
C’est évidemment la pauvreté qui est une des premières causes. Et l’extension du capitalisme à l’échelle mondiale a aggravé cette situation. Presque tous les pays hors G7 subissent une tutelle économique de la BM (Banque mondiale) et du PMI (Ponds monétaire international) les incitant à des ajustements structurels draconiens. Les pays endettés, dépossédés du capital ont très peu de moyens de résister ; non seulement, ils sont obligés de réduire leurs dépenses sociales mais ils sont confrontés à une concurrence internationale lors de la vente de leurs productions. Les accords commerciaux tels le GATT (General agreement on trades and tarifs) prévoient la libre circulation des biens et capitaux tout en restreignant celle du travail. Tout ceci entraîne une production à bas prix et des salaires pouvant descendre en-dessous du « seuil de pauvreté ». « La très grande majorité des enfants exploités se trouvent dans les régions économiquement dominées et, partout, parmi les couches sociales les plus démunies. » (Claude Meillassoux)
Les gouvernements des pays où l’exploitation des enfants existe sont aussi en grande partie responsables. Si dans de nombreux cas, ils ont adopté les conventions internationales sur les droits des enfants, ils n’ont pas mis en place les moyens pour les faire respecter. Corruption, choix d’autres dépenses comme l’armement, le fait de privilégier des stratégies commerciales (exportation de tapis en Inde ou tourisme sexuel dans de nombreux pays asiatiques, etc.) empêchent la mise en place d’un véritable système scolaire gratuit et ouvert à toutes et tous, obligatoire, première réponse à cette exploitation. Ce sont souvent par des prétextes que l’on justifie l’exploitation des enfants. Ainsi, l’emploi d’enfants dans le travail des tapis en Inde serait justifié par leur dextérité ; elle est mise en cause par des études qui montrent qu’ils n’effectuent en fait que les travaux les plus déqualifiés. Les gouvernements, pris à la gorge par leur dette, ont une politique à courte vue qui ne table pas sur la jeunesse et qui accepte de la voir se dégrader physiquement, psychiquement et moralement.
Les familles, enfin, ne voient souvent pas d’autre solution pour améliorer leur niveau de vie. Méfiants envers l’école qui n’apportent pas de débouchés à court terme, les parents justifient le placement de leurs enfants « pour qu ’ils ne traînent pas dans les rues », « pour qu ’ils apprennent un métier », « pour se faire un peu d’argent de poche » ou « parce qu ’il n’y a pas d’école ». Idéologie dangereuse qui sert partiellement à maintenir la pauvreté. Notons que les enfants eux-mêmes sont parfois fiers de participer à la survie de la famille.
Quelles solutions ?
Les solutions ne sont pas faciles à mettre en œuvre et évidemment sont multiples. Mais celle qui paraît la plus fondamentale est de combattre la pauvreté des parents. La participation de tous les membres de la famille a l’effet pervers de faire baisser l’ensemble du coût du travail puisqu’une main-d’œuvre docile, bon marché peut être utilisable pour des tâches peu qualifiées.
Une charte des droits de l’enfant a été votée par les Nations unies en 1989. La plupart des pays ont adopté dans la foulée des textes législatifs réprimant le travail des enfants, mais ils ne sont quasiment jamais appliqués. Les parents, eux-mêmes dans une situation de pénurie, ne peuvent s’en passer et les employeurs invoquent la faillite inéluctable si on leur retire cette main-d’œuvre. Le travail « bon marché » fait concurrence à celui de branches entières des pays nantis. De nombreuses voix s’élèvent pour préconiser un « boycott », façon hypocrite de nier la responsabilité de l’occident dans cet état de fait, ou des « taxes sociales » qui reversées aux pays alimenteraient un fonds destiné à l’éducation (une question vient de suite : qui gérerait ce fonds, avec quel contrôle démocratique ?). Il semble qu’à l’échelle nationale, l’ensemble des gouvernements n’ont pas tout mis en œuvre pour combattre ce phénomène, notamment apprécier à sa juste valeur le travail des enfants en termes de coûts-avantages à court terme et à moyen terme (apport économique immédiat contre santé-éducation-avenir). Néanmoins, rien ne pourra se faire de manière durable si la logique du marché et du profit reste le choix des organismes internationaux tels la BM et le LMI. On sait que tout ajustement structurel dans un pays se traduit par une aggravation de la situation de l’ensemble des classes populaires, entraînant une baisse des salaires, des équipements collectifs et par suite la mise au travail des enfants. C’est en tous cas sur de nombreux fronts que doit être combattu le travail des enfants.
Marie-Annick Vigan
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En France aussi
En 1990, B. Garet, professeur dans un centre d’apprentissage des métiers de l’alimentation à Angers, effrayé par les signes de fatigue observés chez ses élèves commence une enquête sur leur surcroît de travail. Sommé de l’interrompre, il est licencié mais un jugement du Tribunal administratif le réintègre et engage l’administration à revoir les conditions de vie des apprentis.
L’enquête qui a porté sur 670 enfants révèle que les horaires de nuit ne sont presque jamais respectés, que la durée légale de travail journalier est dépassée dans 85 % des cas, la durée moyenne générale enregistrée est de 47 h 31 alors que le code du travail prévoit 39 h par semaine, plus d’un tiers des jeunes n’ont pas eu le nombre légal de jours de congés payés, plus d’un quart ont travaillé quinze jours consécutifs sans jours de repos, le pourcentage légal du SMIC n’est pas toujours atteint et quelques apprentis sont officiellement victimes de violences de la part de leur patron. Ces résultats redoutables ne sont, semble-t-il, pas une pratique uniquement locale.
En 1995, une enquête de la Direction de l’évaluation et de la prospective a montré qu’un contrat d’apprentissage sur quatre est rompu avant terme, la plupart du temps sur l’initiative des apprentis qui mettent principalement en cause les conditions de travail et de formation en entreprise. A quand une augmentation des moyens affectés aux inspections du travail ?
Notes
- 1-Cet article s’appuie sur un rapport du BIT (Bureau international du Travail) paru à Genève en juin 1996 : Le travail des enfants : que faire ? et sur un livre paru aux éditions Karthala-Orstom sous la direction de Bernard Schlemmer, L’enfant exploité, mise au travail, exploitation, prolétarisation, recueil de différentes contributions de chercheur(e)s.