Elisabeth Elgan est historienne. Sa thèse , soutenue à l’université d’üppsala en Suède , est consacrée aux politiques françaises et suédoises en matière de contraception et d’avortement. Nous l’avons rencontrée après la publication de son article « Parité dans la vie publique : la différence suédoise » dans le supplément au n°16 de Parité-lnfos.
■ Comment expliques-tu le « succès » des femmes suédoises, du point de vue de leur place dans la vie publique et la vie politique en particulier ?
Elisabeth Elgan -C’est le résultat du combat des femmes dans les partis politiques, principalement dans ceux qui sont représentés au Parlement. Elles ont été inspirées en cela par le mouvement féministe des années 60 et 70. Ce mouvement n’a pas été impliqué directement mais il a permis de mettre en place des réseaux de contacts personnels : chez les journalistes, les femmes et les hommes politiques, chez les universitaires et d’autres acteurs de la vie sociale gagné(e)s au combat féministe. Il existait des relais dans les médias,-notamment du côté des femmes journalistes. C’est à partir des années 70 que les femmes se sont battues à l’intérieur des partis en exigeant d’avoir une vraie place : sur les listes électorales et dans les directions politiques. C’est au sein du parti social-démocrate comme du parti libéral qu’elles se sont battues le plus vigoureusement sans jamais réussir à imposer une politique de quotas très claire, contrairement à la Norvège. Il a fallu souvent régler la question au coup par coup, au niveau local, régional, national et remettre sans arrêt la question en débat. On est ainsi passé d’une situation, dans les années 70, où il y avait moins de 10 % de femmes dans les instances élues et encore moins de femmes dirigeantes dans les partis, à la situation actuelle qui n’est apparue au grand jour qu’au début des années 90.
Le nombre de femmes a augmenté très progressivement, dépassant les 20 %. Au milieu des années 80, on avait, malgré tout, l’impression que la question piétinait, tout comme le mouvement féministe. Puis, il y a eu une sorte de sursaut : les réseaux se sont reconstruits, les journalistes ont joué un rôle important, les universitaires féministes ont commencé à se constituer en réseau et à diffuser largement les résultats de leurs recherches. Les femmes politiques ont continué leur combat et ont été soutenues plus activement par ce réseau. En 1991, 34 % des députés étaient des femmes, plus de 40 % depuis les élections de 1994.
■ Est-ce que cette bataille pour faire avancer la place des femmes dans la vie politique a mobilisé d’autres secteurs que les intellectuel(le)s ? Est-ce que les jeunes se sont senti(e)s concernées ?
Elisabeth -Pour parler d’une expérience personnelle, dans le monde associatif, on est resté relativement sceptique, spectateur en voyant plutôt les limites de l’expérience. Cela n’a pas fait l’objet d’un combat féministe avec des manifestations comme avait pu l’être le combat pour la liberté de l’avortement par exemple. Le soutien s’est élargi progressivement, au vu des résultats ; une nouvelle génération de féministes est arrivée. Dans le monde étudiant, des groupes féministes ont commencé à se reconstituer au niveau des premières années d’université, des listes féministes ont été présentées aux élections universitaires. Cela a donné envie de faire de la politique à une nouvelle génération de femmes. D’autres facteurs expliquent cette « réussite ». En Suède, il existe une tradition d’organisations féminines à l’intérieur des partis. Cela a pu être perçu comme des organisations ghettos. Mais à la longue, on s’est rendu compte que cela donnait aux femmes une structure propre, un lieu où se former et une base pour revendiquer leur place dans leur parti. Cela a beaucoup aidé le combat de ces femmes.
■ Peux-tu nous expliquer le fonctionnement des institutions politiques en Suède ?
Elisabeth -A partir des années 70, la Constitution a été modernisée, un certain nombre de vieux principes ont été abolis : suppression du Sénat élu indirectement comme en France et élection d’une assemblée unique, remodelage des circonscriptions pour refléter l’urbanisation du pays, regroupement des petites municipalités au sein d’environ 500 municipalités. Ces nouvelles structures ont aidé les femmes à se faire une place dans la vie politique.
■ Comment s’est fait ce changement de Constitution, ce redécoupage des circonscriptions, dans quel contexte politique ?
Elisabeth -La Suède a fait sa révolution démocratique sous l’égide du parti social-démocrate. Il est arrivé au pouvoir en même temps que la Suède est devenue une démocratie bourgeoise. Jusque là, on n’appliquait pas le principe du parlementarisme ni du gouvernement issu des urnes. Ce changement structurel des années 70 a peut-être facilité l’arrivée des femmes en politique en supprimant un certain nombre de vieilles institutions où les repères de pouvoir étaient déjà bien en place. Il y a un autre facteur structurel: une fois que les femmes ont atteint un certain seuil en politique, cela produit un effet boule de neige, elles peuvent commencer à agir en féministes, ce qu’elles ont fait au milieu des années 80. Elles ont commencé à exiger qu’il y ait des femmes dans toutes les commissions où se prennent les décisions : les commissions parlementaires, les commissions consultatives, les instances de concertation entre l’Etat et les partenaires sociaux qui dirigent en grande partie les administrations centrales. Les femmes politiques ont réclamé de grandes enquêtes publiques sur ces questions. Puis elles ont demandé au Parlement de fixer des objectifs clairs de féminisation à évaluer cinq ans plus tard, en menaçant de recourir à une loi en cas d’échec. Cette politique volontariste n’a donc pas concerné que les assemblées élues, les instances de direction de la vie politique (partis ou gouvernement) mais aussi toutes les instances de concertation Etat-partenaires sociaux qui sont extrêmement importantes. Certaines femmes politiques en Suède disent que le pouvoir est parti à Bruxelles, ce n’est peut-être pas entièrement faux, et là il y a toujours moins de femmes. Ceci n’est pas étonnant : plus il y a de pouvoir et de prestige, plus il est difficile pour les femmes de se faire une place.
En Suède, l’élite politique est plus perméable, ce qui est lié à la tradition social-démocrate. La voie royale pour accéder aux responsabilités politiques est généralement le syndicalisme et le militantisme qui, par tradition, est ouvert à tout le monde. Quel que soit le parti, il n’y a pas cette « noblesse d’Etat » comme en France, véritable obstacle pour les femmes... Le mode de scrutin joue aussi: en Suède, les élections se déroulent à la proportionnelle et avec un scrutin de listes. Dans chaque circonscription, chaque parti peut espérer avoir plusieurs élu(e)s. Jusque dans les années 50, les femmes se battaient pour être sur les listes et y parvenaient dans certains partis, mais elles étaient le plus souvent en position inéligible, en fin de liste. L’exigence d’une alternance entre une femme et un homme sur une liste est devenue courante et est très bien perçue par l’électorat. Aujourd’hui, si un parti politique se présentait avec peu de femmes ou les femmes en fin de liste, il serait immédiatement critiqué par les médias comme par les électrices et les électeurs.
■ Quels sont les effets éventuels de la présence des femmes dans la vie politique et où en sont les questions d’égalité hommes-femmes ?
Elisabeth -La situation des femmes n’est pas fondamentalement différente entre les deux pays. Toutes les enquêtes le soulignent : les femmes continuent à supporter la double journée de travail. Selon une enquête un peu datée, une femme qui travaille et qui a deux enfants effectue 73 h de travail par semaine, un homme en fait 62. Les femmes continuent à porter le poids quantitatif et qualitatif de la reproduction sociale : même si les hommes emmènent les enfants chez le dentiste ou font les courses, généralement c’est une femme qui fait la liste, qui organise tout. Les femmes font les tâches fixes. Les hommes, quant à eux, se chargent des tâches irrégulières, celles qu’on peut faire quand on a le temps.
Il n’y a pas non plus de différences notables dans la répartition des richesses : les femmes perçoivent, tous revenus confondus (allocations, rentes, pensions, salaires), deux tiers des revenus des hommes. Dans les pays Scandinaves, les féministes ont essayé de mettre en question l’organisation de la vie sociale, la place des femmes dans la division du travail. Elles ont demandé la journée de travail de 6 h pour tout le monde, cela s’est traduit en Suède au début des années 70 par le droit à un congé parental étendu jusqu’à 12 mois, à diviser entre les parents. Les résultats sont relativement maigres. Les hommes ne peuvent pas, ne veulent pas prendre la responsabilité de leurs enfants même s’ils ne sont pas pénalisés économiquement puisqu’ils perçoivent au moins 75 % du revenu.
Dorénavant, sur ces 12 mois, un mois minimum est réservé au père. Les pouvoirs publics incitent activement les hommes à prendre ce congé tout en cherchant à comprendre pourquoi ils ne l’ont pas fait jusqu’à maintenant.
La présence des femmes en politique a malgré tout changé certaines choses. Depuis plusieurs années les pouvoirs publics obligent les municipalités à prévoir des moyens de garde collectifs pour tous les enfants. Chez nous, l’âge de la scolarité obligatoire est très tardif. Jusqu’à l’âge de 7 ans, les parents doivent se débrouiller seuls pour les faire garder. Il n’y a pas assez de crèches et, jusqu’à une date très récente, c’était extrêmement difficile de faire garder
En chiffres
-Depuis 1971, le nombre de femmes au Parlement suédois a presque triplé. En 1991, elles étaient 34 %, elles sont plus de 40 % depuis 1 994. 43 % des sièges des commissions parlementaires sont occupés par des femmes.
-Le Parlement est présidé par une femme.
Le gouvernement compte 22 ministres, à parité depuis octobre 1994.
-Les ministres de la Justice, des Affaires étrangères, de l’Administration publique, entre-autres, sont des femmes. 41 % des conseillers municipaux et 48 % des conseillers régionaux sont des conseillères.
-Des efforts actifs ont été développés pour accroître la présence des femmes dans les organes élus indirectement : il y avait, en 1993, 37 % de femmes dans les organes directeurs des administrations nationales contre 16 % en 1 986.
un enfant de moins de trois ans. C’était vraiment compliqué pour les femmes de travailler même si l’existence de différents congés masquait cette difficulté.
■ Est-ce que cette préoccupation a été partagée par tous les gouvernements ?
Elisabeth -Oui. Au début des années 90 il y a eu un gouvernement bourgeois, de droite, qui a continué la même politique. Je ne vois pas fondamentalement de différence sur les revendications féministes classiques.
■ Les politiques d’austérité budgétaire ont-elles eu des répercussions sur les politiques sociales ?
Elisabeth -La politique sociale s’est trouvée amputée, réduite qualitativement, quantitativement même, pour certaines allocations. Il y a une politique d’austérité très importante et un chômage quasiment du même ordre qu’en France. C’est terrible. Actuellement ce sont les sociaux-démocrates qui sont au pouvoir. Les hommes et les femmes de ce gouvernement assument cette orientation de la même manière. Néanmoins, même dans le cadre de la politique d’austérité, c’est fascinant de voir à quel point elles arrivent à mettre une petite dose de féminisme. C’est une nouvelle façon de penser qui est intéressante mais qui se situe dans les limites du libéralisme. De même, la présence des femmes en politique favorise la prise en compte des conséquences écologiques de toutes les décisions.
■ Est-ce qu ’il y a eu des changements dans l’organisation du travail. Y a-t-il une réelle mixité des professions ?
Elisabeth -Non, mais la ségrégation du marché du travail est largement débattue et on essaie de trouver des mesures pour la remettre en question. A la différence des années 70, il ne s’agit plus d’inciter les femmes de manière volontariste à occuper des emplois « masculins » comme celui de technicien mais de réévaluer les métiers « féminins », y compris sur le plan salarial. On a surtout fait pression sur les syndicats pour que, dans le cadre des conventions collectives, soient prises en compte les inégalités sexuelles dans chaque secteur. Il semble que le gouvernement incite les syndicats et les femmes à recourir à la justice pour dénoncer les inégalités, c’est une nouvelle tactique. Je trouve tout cela encourageant. On vit un moment intéressant. La population a retrouvé une nouvelle envie de faire de la politique. L’arrivée des femmes en politique a permis une certaine démocratisation, dans les limites des institutions existantes.
■ Est-ce que l’arrivée des femmes en politique a posé la question de la place d’autres groupes sous-représentés, minorisés ?
Elisabeth -Oui. La question des jeunes a été soulevée dans la foulée. Le parti social-démocrate a décidé qu’aux dernières élections la moitié des candidats serait des femmes et aurait moins de quarante ans. Il y a donc eu un rajeunissement assez important de la vie politique. On s’est aussi posé la question de la place des immigrés. Quelques élus, dans les différents partis, sont d’origine immigrée. En Suède, les immigrés votent au niveau local.
La présence des femmes en politique oblige à prendre en compte le fait que toute personne a généralement différentes obligations. Les rythmes de travail dans la vie politique ont été changés, ce qui est un encouragement pour les femmes et j’espère pour les hommes aussi. Depuis que le Parlement a créé une crèche, à l’université on demande aussi une crèche et depuis que le gouvernement arrête ses réunions à cinq heures le soir, cela nous donne un argument pour réclamer les mêmes horaires à l’université. C’est important de montrer que les dirigeants politiques sont des êtres humains comme tout le monde, qu’ils ont eux aussi des responsabilités dans la reproduction sociale. Cela fait évoluer le débat, et permet de révéler toutes les contradictions de la vie des femme. Sur un autre plan, les politiques eux-mêmes disent, à tous les échelons, que le climat dans les réunions a changé: un climat de coopération tend à remplacer un climat d’affrontement.
Propos recueillis par Josette Trot et Djamila Samawi
Appel des femmes du 20/2/97 contre le projet de loi Debré
Femmes luttant pour nos droits et nos libertés, pour l’égalité, nous ne pouvons qu’être solidaires des étrangères et étrangers désirant séjourner ou résider en France. Nous avons aidé et hébergé des étrangères et des étrangers, en situation régulière ou non, soutenu la lutte des sans papiers. Nous continuerons à le faire, estimant qu’il est légitime de résister à des lois injustes.
Le projet de loi Debré ne résoud en rien la situation des sans-papiers qui luttent pour leur régularisation . Il met en danger tous les immigré(e)s vivant en France, en remettant en cause le renouvellement automatique de la carte de résidant ; il fait de tous les étranger(e)s des suspect(e)s, en instaurant un fichier des empreintes digitales : il fait régresser la démocratie en accroissant le pouvoir de la police et de l’administration au détriment de celui de la justice. L’amendement adopté jeudi 20 février à la commission des lois est un recul du pouvoir mais ne modifie rien sur le fond. Nous voulons le retrait total du projet de loi Debré, la régularisation de toutes et tous les sans-papiers, l’arrêt des expulsions et de la répression contre les étranger(e)s.
La législation anti-immigrés, sans cesse renforcée depuis vingt ans, entrave le regroupement familial et précarise les femmes étrangères, tout en limitant leur autonomie individuelle ; les modifications apportées au code de la nationalité il y a quatre ans rendant plus difficile l’acquisi-• tion de la nationalité française maintiennent en marge toute une population, en particulier les enfants ; les restrictions apportées au droit d’asile mettent en danger la vie de femmes et d’hommes menacés dans leur pays. Nous voulons l’abrogation de toutes ces lois et ces mesures qui restreignent les droits et les libertés des étranger(e)s et menacent aussi ceux des citoyen(ne)s, institutionnalisent la xénophobie, mettent en cause la démocratie.
Contrairement à ce que certains voudraient faire croire, ce n’ est pas l’immigration qui est un problème, mais le développement de la pauvreté, des inégalités, de la précarité et du chômage. Et les femmes, françaises ou étrangères, en sont les premières atteintes. Nous ne voulons pas que les immigrés, hommes et femmes, soient utilisés comme des boucs émissaires.
Pour toutes ces raisons nous appelons à manifester le 22 février à la gare de F Est, à se rassembler le 25 février devant 1’ Assemblée nationale lors du passage en seconde lecture du projet de loi Debré. Nous poursuivrons 1’ action tant qu’ il sera nécessaire.
Signatures à adresser au 01.43.56.36.48 (tél/fax).