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Irlande : Une campagne d’actions pour la contraception

Cahiers du féminisme, n° 8, février - mars 1979 · p. 20-21 · 1 734 mots

campagne internationale pour le droit de choisir

IRLANDE une campagne d’actions pour la contraception « Contraceptifs illimités », tel est le nom du magasin ouvert début décembre à Dublin par le CAP (Contraception Action Programm: campagne d’action pour la contraception).

Une boutique qui vend uniquement des contraceptifs, cela a quelque chose d ’étonnant pour toutes celles qui sont habituées à se rendre à la pharmacie la plus proche...

Mais cela surprend moins quand on sait que, depuis plusieurs mois et à plusieurs reprises, les autorités irlandaises avaient bloqué à la frontière l’arrivage de contraceptifs destinés aux cliniques de planning familial. Celles-ci les distribuaient « gratuitement » aux femmes qui venaient les consulter, en échange d’un « don ».

La vente des contraceptifs interdite

La loi irlandaise (1) interdit en effet la vente des contraceptifs, considérée comme une « offense criminelle » (même la vente des capotes est interdite), ainsi que l’information sur la contraception. En 1972 pourtant, une femme, qui s’était fait saisir à la douane le diaphragme qu’elle transportait dans ses bagages, intentait un procès en justice, que la Cour suprême trancha en sa faveur. Il fut admis depuis lors que les douaniers n’avaient plus le droit de saisir les contraceptifs s’ils étaient destinés à un usage personnel. C’est ce qui permit à une première clinique de planning familial de mettre en place à Dublin le système évoqué plus haut. Elle parvint même à éviter une condamnation dans un procès pour vente de contraceptifs : la preuve fut faite que ce n’était pas le cas... puisque la clinique ne faisait qu’accepter des dons afin de pouvoir exister. Elle fit école puisqu’il existe aujourd’hui neuf planning familiaux en Irlande du Sud où les femmes peuvent obtenir des informations et des contraceptifs. D’où la décision des autorités d’empêcher l’entrée de contraceptifs dans le pays.

Une telle mesure met dans une situation intenable les milliers de femmes qui avaient trouvé le chemin du planning et qui du jour au lendemain se sont vues dans l’impossibilité de continuer à contrôler leur corps.

La plupart des femmes de la campagne, quant à elles, n’avaient jamais eu le moyen de se procurer un contraceptif quelconque, restant totalement dépendantes des méthodes dites « naturelles » de planification familiale préconisées par l'Eglise catholique (qui vont de la méthode Coué à l'utilisation des thermomètres ou des calendriers dont on sait l’efficacité !).

Bien que s’opposant à l’usage des contraceptifs « artificiels », les autorités ecclésiastiques acceptent en revanche que les couples mariés usent de tels moyens et vont même jusqu’à dispenser des informations à ce sujet dans des « centres de conseil du mariage catholique ».

On mesure toute l’hypocrisie de cette position quand on sait que la valeur des contraceptifs saisis à la douane durant les premiers mois de 1978 équivalait a quelque chose comme 100 000 F. Par contre, l’Eglise n’a jamais ao songé à s’attaquer aux trusts pharmaceutiques, qui font des profits substantiels sur le dos des femmes irlandaises.

C’est face à l’ensemble de cette situation et face à l’attitude extrêmement réactionnaire du gouvernement et de l'Eglise que le CAP a pris la décision d’ouvrir la boutique « Contraceptifs illimités ».

Le comité d'actions pour la contraception

Le CAP est un regroupement très large qui, outre les militantes du planning familial et celles des groupes femmes, comprend des représentantes de sections syndicales importantes, du Socialist Labour Party, du parti communiste, du Sinn Fein Workers Party, de la section de la IVe Internationale, etc.

La campagne a le soutien des leaders syndicaux très connus, de membres du parti travailliste, ainsi que de diverses organisations médicales et de républicains.

Le simple fait d’assumer la vente de contraceptifs peut valoir la prison à ceux ou celles qui s’y risquent (ou des amendes extrêmement élevées). Cela montre la détermination du CAP, sa volonté à s'affronter directement au gouvernement et à exiger des autorités qu’elles instaurent une législation respectant les droits de chacun à user des contraceptifs et les droits des femmes en particulier.

Devant l'ampleur de la mobilisation et le soutien massif apporté au CAP par la population, le gouvernement s’est vu contraint de mettre à l’ordre du jour des débats parlementaires, un projet de loi sur la contraception qui devait être discuté en janvier 1 979. En effet, grâce à l’écho très large de la conférence de presse, organisée par le CAP à l’occasion de l'opération « contraceptifs illimités », les gens se précipitèrent au magasin, dès son ouverture, achetant pour plus de 1 0 000 F de contraceptifs de toutes sortes, durant les quatre premiers jours.

Une partie de la clientèle était d’ailleurs composée de femmes, pourtant dûment chapitrées par les abbés de leur paroisse afin qu’elles ne cèdent pas à la tentation de se rendre chez ses suppôts de Satan ! On a la publicité qu’on peut...

Le rassemblement et la manifestation organisés par le CAP, les 2 et 3 décembre derniers, devaient connaître un campagne internationale pour le droit de choisir très grand succès. Ils montraient bien que la position des autorités allait à l’encontre de la volonté d'une large partie de la population et. avant tout, des femmes.

Un nouveau projet de loi tout aussi réactionnaire

Mais les militants et militantes du CAP ne sont pas au bout de leurs peines : le projet de loi soumis au débat parlementaire par le ministre de la Santé limite en effet le droit à l’usage des contraceptifs aux seuls couples mariés, excluant toutes les personnes — hommes ou femmes — célibataires. C’est là le résultat des pressions de l’Eglise. Bien que considéré comme l’un des ministres les plus républicains du gouvernement Fianna Fail, Haughey est l’auteur d’un projet qui reflète une allégeance plus grande à la bigoterie catholique qu’au républicanisme irlandais.

Selon ce projet, ceux et celles qui passeraient outre à la loi risqueraient i 000 F (sic !) d’amendes et douze mois de prison si récidive.

Ces peines seraient valables aussi bien pour les usa-ger(e)s, que les médecins et toute personne considérée comme ayant facilité l’obtention d’un contraceptif à des gens non mariés.

Des mesures aussi répressives à l'heure qu’il est ne s’expliquent que si l’on tient compte de certains traits caractéristiques de l’Irlande du Sud : l’un des pays d’Europe où le poids de l’Eglise catholique et de l’idéologie traditionnelle quant au rôle des femmes pèse le plus lourdement sur les épaules de celles qui ont pour « vocation » d'être avant tout des épouses et des mères.

Indépendamment des carences notoires en ce qui concerne les services sociaux (crèches, hôpitaux, écoles, logements...) la société irlandaise est marquée par un élément bien connu : l’existence de familles très nombreuses en particulier dans les secteurs les plus pauvres de la population.

Dans le cadre de la crise économique et sociale extrêmement aiguë qui domine le pays, on peut imaginer ce que cela représente pour les femmes des couches laborieuses qui doivent faire face à des difficultés financières chaque jour plus insolubles.

C’est dans ce contexte qu'il faut comprendre la radicalisation qui s’est exprimée dernièrement à propos de la liberté de la contraception. Mais c’est aussi ce contexte qui explique la volonté des autorités ecclésiastiques de limiter au maximum l’accès à la contraception.

Lors d'une conférence des évêques en avril 1978, ces derniers — toujours très compétents ! — avaient particulièrement insisté sur leur opposition à l’utilisation du stérilet, considéré par eux comme une méthode abortive plus qu’un moyen contraceptif.

Par ailleurs, l’acceptation par l’Eglise et le gouvernement que les gens mariés aient accès à la contraception part d’une préoccupation très politique : ils savent que l’éventuelle entrée de l’Irlande dans le Marché commun obligerait celle-ci à modifier sa législation et à reconnaître le droit à la contraception comme un droit élémentaire de tout individu.

C'est dans ce sens qu'ils essaient de limiter les dégâts, en acceptant la proposition du ministre de la Santé qui cesse de faire de la contraception une « offense criminelle » en toute occasion, déniant aux femmes tout droit à l’autonomie et au contrôle de leur corps.

Face à cela, les féministes du monde entier et d’Europe en particulier doivent tout mettre en œuvre pour montrer leur solidarité avec les femmes irlandaises et avec le CAP qui organise une nouvelle manifestation à Dublin le 29 janvier.

Lors de la dernière coordination de la campagne internationale pour le droit à l’avortement (CIDA), il a été proposé que des actions de solidarité (piquets devant les ambassades par exemple) soient menées dans tous les pays au mois de février, comme cela avait été fait en Grande-Bretagne avant Noël.

La situation légale en ce qui concerne la contraception

• La vente des contraceptifs est une « offense criminelle ».

• L’information à la contraception est illégale.

• Les médecins ne reçoivent aucun cours sur les méthodes de planification familiale.

• L’éducation sexuelle dans les écoles est quasiment inexistante et les possibilités d’informations extrêmement limitées.

Et pourtant diverses enquêtes d’opinion publique effectuées ces six dernières années montrent que les deux tiers des femmes en âge d'avoir un enfant désirent avoir immédiatement accès à la contraception.

Quant à l'avortement...

Historiquement, l’avortement ne semble pas avoir été considéré comme une méthode palliant l’absence de contraception. Le nombre d’avortements fut relativement peu élevé, pendant longtemps.

Mais le nombre de femmes irlandaises se rendant en Grande-Bretagne pour se faire avorter a notablement augmenté après le vote de la loi libéralisant l’avortement en 1 967 (environ 2 000 femmes l’an dernier).

En Irlande du Sud, tout avortement reste illégal sauf en cas de cancer de l’utérus ou de grossesse difficile. La plupart des femmes n’ont pas la possibilité de se procurer les adresses nécessaires pour aller en Angleterre.

Pour l’instant, toutes les énergies sont centrées sur la bataille pour la liberté de la contraception et le problème de l’avortement n’est pas encore à l’ordre du jour, tant les tabous sur la sexualité sont forts.

Ce que veut le CAP

• L’abolition de toute législation restrictive concernant la contraception : l’accès, la vente, la distribution et l’information et son retrait total du code pénal.

• L’éducation et la formation des médecins, des infirmières et des conseillerais quant à toutes les méthodes de contraception.

• Des programmes d’éducation sexuelle dans toutes les institutions d’éducation pour les enfants comme pour les adultes.

• La mise sur pied d’un service de planning familial dans toute la République, lié au service de la santé.

Notes

  1. (1 ) En Irlande du Nord, la loi relative à l’avortement et à la contraception est en principe la même qu'en Grande-Bretagne. Mais les disparités sont très grandes entre chacun des six comtés, et les carences du système de santé rendent encore plus difficile qu’en Angleterre l’accès à l’avortement et à l'information sur les moyens contraceptifs.

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