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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

TOUTES LES FEMMES DU MONDE

En Iran, le mouvement des femmes est né le 8 mars

· Cahiers du féminisme, n° 9, avril - mai 1979 · p. 16-21 · 4 840 mots

Ceci est l’interview, réalisée à Téhéran quelques jours après le 8 mars par notre camarade M. Rovère et par Gerry Foley du journal « the Militant », d’une militante du PST (section iranienne de la IV1 Internationale ), une des animatrices du comité de préparation du 8 mars qui fut à l’initiative des mobilisations des femmes pour leurs droits fondamentaux contre les mesures réactionnaires décidées par Khomeyni et couvertes par Bazargan parmi lesquelles l’obligation de porter le voile.

Elle explique la naissance du mouvement des femmes en Iran et l’attitude des différentes organisations face à ses initiatives.

Kate Millet expulsée d’Iran

Le 18 mars, Kate Millet, écrivain(e) féministe qui se revendique comme lesbienne, militante anti-impérialiste fut expulsée d’Iran par le gouvernement Bazargan. Elle était la deuxième journaliste américaine progressiste à subir ce sort. Le premier avait révélé les projets de massacre conçus par des hautes personnalités du nouveau régime. Quant à elle, elle n’avait fait qu’apporter sa solidarité active aux femmes iraniennes en lutte et cela pendant 1 5 jours.

C’est à la demande des femmes iraniennes elles-mêmes, qu’elle s’était rendue en Iran où le

8 mars était célébré pour la première fois. Les liens avec les femmes iraniennes c’est dans la lutte contre les emprisonnements, les exécutions et les tortures perpétrés sous le shah qu’elles les avait noués, aux USA. Kate Millet fut en effet à l’origine, avec d’autres écrivains et intellectuels, d’un comité qui pendant 7 ans, avec les étudiants iraniens réfugiés aux USA, organisa la solidarité avec l’opposition au régime du shah.

Toutes les révolutions authentiques furent internationalistes, de la Commune de Paris à la Révolution russe. Un régime, un gouvernement chauvins ne peuvent être que réactionnaires.

Et cela n’a rien à voir avec l’indépendance nationale !

• Comment le mouvement des femmes s’est-il développé en Iran après l’in-surection ?

— En réponse à l’attaque du gouvernement contre les femmes. De nombreuses femmes voulaient commémorer la journée internationale des femmes. Mais les cercles officiels ont commencé à dire que c’était un truc de l’Ouest qui ne nous concernait pas. C’est précisément ce jour-là que l’imam annonça que les employées des ministères et des autres entreprises devraient porter le voile. (...) Ils ne dirent pas officiellement que toutes les femmes devaient porter le voile, mais c’est ce qu’ils voulaient imposer. Après ces déclarations, des hommes arrêtèrent les femmes dans la rue pour leur demander « où est ton voile ? ». Cela montre que la population avait bien compris les intentions de l'imam. Ensuite, les manifestations commencèrent à l’université de Téhéran. Les femmes s’y rassemblèrent pour protester (...).

La première idée fut d’aller voir l’ayatollah Teleghani. Mais les femmes décidèrent ensuite d’aller au ministère de la Justice. Elles trouvèrent des slogans : « La journée internatio- nale des femmes n’est ni un jour de l’Ouest ni un jour de l’Est ; elle est internationale », et contre l’obligation de porter le voile, « le droit des femmes de choisir est la loi suprême ».

Il faut garder à l’esprit le contexte dans lequel ces manifestations d’opposition sont intervenues. Les femmes ont participé à l’insurrection. Elles ont aidé à construire les barricades. A

IRAN l’université de Téhéran, 48 heures avant l’insurrection, c’étaient les femmes qui étaient les meilleures constructrices de barricades. C’est pourquoi, les premiers jours, un des principaux mots d’ordre était : « Les hom -mes et les femmes ont été égaux dans la mort, ils doivent letre maintenant aussi. » Les femmes étaient révoltées par les attaques du gouvernement et de l’imam car jusqu’à maintenant elles avaient été traitées à égalité (...).

Le 8 mars censure

• Quel rôle ont joué les différents groupes politiques dans la préparation du 8 mars ?

— Les femmes du Parti des travailleurs socialistes (section iranienne de la IVe Internationale) ont participé activement à la formation d’un comité large pour préparer le 8 mars. Le Comité pour la défense des droits des femmes est né de ce comité de préparation du 8 mars.

Les militantes trotskystes iraniennes furent les premières à proposer que l’on célèbre le 8 mars. Elles s’y sont prises trois semaines avant. Après leur proposition, des réunions de femmes ont commencé à se tenir. Un des groupes à avoir tenu une réunion s’appelle le Réveil des femmes. Il est dominé par un groupe maoïste (...). Le comité de préparation, dont étaient partie prenante les militantes trotskystes, appela à une réunion. On y insista sur l’importance de l’unité de toutes les femmes pour célébrer le 8 mars et sur la possibilité de saisir cette occasion pour impulser en Iran un mouvement des femmes. Ce premier meeting fut un succès. Il rassembla 2 50 femmes issues des différentes couches de la population. C’était un trait distinctif de notre rassemblement par rapport aux autres. Ainsi, il y avait des femmes du quartier sud, le quartier pauvre de Téhéran. Il y avait aussi des enseignantes, des infirmières, des employées de la compagnie aérienne nationale qui avaient fait grève.

La deuxième réunion pour préparer le 8 mars se tint le jour où le premier meeting public du PST (section iranienne de la IV* Internationale) fut « cassé ». On commença à faire courir sur notre compte les mêmes rumeurs que sur le SWP, à savoir que nous étions des agents de la Savak et de la IV* Internationale. Nous avons dû changer de lieu de réunion. De 1 université où elle devait se tenir, elle fut déplacée dans une école. La réunion fut tout de même « cassée ». Le 8 mars arrivait et nous nous trouvions dans l’impossibilité de tenir une réunion. Nous n’arrivions pas à avoir d’autorisation (...). C’est dans ce contexte que, trois jours avant le 8 mars, les journaux annoncèrent que l’Union des femmes démocratiques tiendrait un meeting le 8 mars. Cette organisation est contrôlée par le Tudeh, le PC iranien (...). Après 24 heures de discussion, nous fûmes d’accord pour tenir un meeting en commun. C’est-à-dire que l’Union des femmes démocratiques acceptait d’inclure parmi ses orateurs une représentante de notre comité, sur une plate-forme commune. Nous mobilisâmes pour ce meeting qui fut un grand succès. Il rassembla environ 4 000 personnes. Mais le jour du meeting, on nous fit savoir que nous ne pourrions pas y participer. Ils ne savaient pas, soi-disant, que l’une de nos oratrices était une trotskyste endurcie. (...)

Alors, à l’entrée du meeting de l’Union des femmes démocratiques, nous expliquions aux gens quee e n nous avions été censurées. Nous commençâmes notre campagne sur le champ. Des tracts furent sortis et distribués pour préparer notre propre meeting qui devait avoir lieu le lendemain. Ayandegan, le principal journal du matin, annonça dans un article que nous avions été censurées et invita les gens à participer à notre meeting pour y entendre notre point de vue et celui de nos invitées étrangères qui avaient été aussi censurées.

La première manif

leurs droits démocratiques. Il ne s’agissait pas du voile simplement. Elles voulaient des droits égaux dans la société. Des hommes soutenaient également ces revendications. Nombre d'entre eux ont essayé de nous aider, de nous défendre dans la rue lorsque nous étions agressées. Ces assauts n’avaient rien de spontané. Les agresseurs arrivèrent en groupes, ce qui prouve qu’ils étaient organisés. Ils crièrent des mots d’ordre en choeur et essayèrent d’empêcher la manifestation.

Mais la manifestation se divisa parce que les avis étaient partagés sur ce qu’il convenait de faire. De nombreuses femmes se rendirent au bureau du Premier ministre. Les femmes criaient : « Nous voulons parler au Premier ministre. » Pendant 10 minutes des coups de feu furent tirés en l’air. Mais les manifestantes restèrent regroupées criant que tirer sur les manifestants c’était la méthode employée par les Pahlevis pour disperser les manifestations. (...)

Le plus important dans cette manifestation fut que les femmes prirent conscience de la nécessité de s’organiser. On envisagea d’envoyer une délégation parler avec les représentants du gouvernement, mais personne ne savait quoi faire parce que cela n’avait pas été discuté.

La libération des femmes, c’est la libération de la société

• Que s’est-il passé à la première manifestation du 8 mars ? C’était juste le début. Le samedi, il y eut une nouvelle manifestation im-— La manifestation montra com-portante. bien les femmes étaient sensibles à Pour rapporter une expérience

TOUTES LES FEMMES DU MONDE personnelle, nous avons démarré à cinq ou six d’une école. Nous avions des banderoles avec des mots d’ordre et nous avons appelé les femmes des lycées à nous rejoindre. Les mots d’ordre du comité étaient inscrits sur nos banderoles ; par exemple : « La libération des femmes, c’est la libération de la société », « Les femmes travaillent et tous les travailleurs devraient être libres ». Tandis que nous descendions l’avenue Reza Shah, des femmes d’autres lycées nous rejoignirent. Lorsque nous arrivâmes à l’université, il y avait d’autres groupes de femmes, plus nombreux que nous, qui attendaient le début de la manifestation. Les mots d’ordre lancés furent : « Sœurs en lutte, rejoignez-nous », et « Salut à vous, sœurs en lutte ». Et notre comité se retrouva en tête de la manifestation. Toutes les femmes suivirent nos banderoles. Il y avait au moins quinze mille personnes à la manifestation.

« Nous donnons un jour au gouvernement »

La défense n’était pas organisée. Ce furent d’abord les lycéens de l’école Arvorz qui essayèrent de nous défendre mais ils n'étaient pas assez nombreux.

Les attaques étaient très violentes. Nos banderoles et nos affiches furent déchirées. La manifestation continua mais elle éclata en trois morceaux. Des femmes prirent peur et quittèrent la manifestation. Les agresseurs arrivaient par groupes de deux ou trois cents. Ils avaient des portraits de Khomeiny entre les mains. Ils essayèrent de bloquer la progression de la manifestation.

Il nous fallut presque la journée entière pour atteindre le ministère de la Justice (de 10 h 30 du matin jusqu’à la fin de l’après-midi). A ce moment-là, il restait peu de monde dans la manifestation, environ S 00 à 1000 personnes. On attendit environ une demi-heure devant la porte du ministre de la Justice. Les officiels déclarèrent qu’il n’était pas là. Ils nous demandèrent de désigner une délégation. Les femmes choisirent deux déléguées. Comme il n’y avait pas de réponse du ministère, elles décidèrent d’élargir la délégation. Deux membres du comité y furent associées. Depuis que nous avions travaillé à la préparation de la manifestation, les femmes avaient confiance en nous. La délégation au ministère ne donna aucun résultat. Les femmes qui restaient se demandaient déjà quand aurait lieu la prochaine manifestation.

Des femmes firent un sit-in devant le ministère. Un groupe d’avocats nous conseilla de donner un délai de 48 heures au gouvernement. Si nous n’avions pas de réponse nous pourrions alors convoquer une autre réunion. Mais au ministère, les femmes réclamaient déjà que l’on fixe la date de la prochaine manifestation ! Des pancartes disaient : « Nous donnons un jour au gouvernement. » Et c’est le lundi 1 1 mars qu’eut lieu cette nouvelle manifestation. Les femmes qui y appelèrent étaient inorganisées.

Les pressions contre les femmes

Après la manifestation, au ministère de la Justice, certaines d’entre nous participèrent à des réunions avec ces avocats et des représentants des différentes organisations. Il y avait un(e) représentant des Feddayins, un(e) autre de l’Organisation des femmes militantes et d’autres encore, et tous étaient contre la manifestation du lundi. Ils exercèrent d’énormes pressions. La campagne contre les femmes prenait de l’ampleur. Samedi, les femmes furent attaquées à l’université de Téhéran par le Hesbe Ollah (le Parti de Dieu). Des groupes de femmes qui discutaient à l’université, vendredi, furent agressées par des hommes.

La presse se mit à attaquer le mouvement des femmes et tenta de tout mélanger. On se mit à interpréter les propos de l’iman. Il n’avait pas voulu dire ce qu’il avait dit. Il n’avait pas dit que nous devions porter le voile, mais, simplement, que nous devions nous vêtir de manière décente. On fit des interviews de l’ayatollah Teleghani. Il dit que c’était la vérité, que nous ne devions pas porter le voile. (...)

Les journaux dirent que nous exagérions l’affaire. Que des gens exploitaient cela. Et que certaines femmes

Les femmes « libérées » par le shah

Lorsque le shah mit en oeuvre ce qui fut appelé « la révolution blanche », une nouvelle loi sur la protection de la famille fut promulguée. Elle était censée prolonger l'œuvre « émancipatrice » de Reza shah, père du shah, qui en 193 i décida d'interdire le port du tchador aux femmes. Il envoya les soldats arracher le voile des femmes récalcitrantes !

Aujourd’hui l’âge légal du mariage est de 1 > ans pour les filles et 18 ans pour les garçons mais de nombreuses dispenses sont accordées.

Toute sa vie, la femme est sous la tutelle d’un ou plusieurs hommes, père, frère ou mari :

— pour se marier, même majeure, une femme a besoin de l’autorisation formelle de son père ;

— si elle veut se marier à un étranger, elle doit de plus avoir l’autorisation du Conseil des ministres ;

— la résidence de la femme mariée est obligatoirement celle du mari ;

— pour voyager à l’étranger, la femme doit avoir l’autorisation écrite de son mari ;

— le mari peut interdire à sa femme de travailler s’il considère que cela nuit aux intérêts ou au prestige de sa famille.

En ce qui concerne les grandes innovations : l’interdiction de la polygamie et le droit au divorce ;

— un homme a le droit d’avoir deux femmes à condition... que sa première épouse y consente... et... témoigne que son mari pourra les traiter à égalité et les prendre en charge ;

— le divorce est reconnu, y compris pour les femmes mais... les enfants sont obligatoirement confiés au mari. La femme peut théoriquement bénéficier d’une pension... à condition qu’elle fournisse la preuve que la rupture du mariage n’est pas de sa faute, qu’elle se conduit bien, etc. ;

— enfin l’article 179 du Code pénal reconnaît que le mari doit défendre son honneur et celui de sa famille. En vertu de cet article, un homme (mari, père et fils) est en droit de tuer une femme (épouse, mère ou sœur) s'il la soupçonne d’avoir un amant. Il risque au plus six mois de prison. Pour consacrer « l’irresponsabilité » des femmes, au tribunal, deux témoignages de femmes valent un témoignage d’homme.

IRAN étaient pour Bakthiar et la Constitution actuelle. La télévision fut contrainte de montrer des images du sit-in au ministère. Mais ils les accompagnèrent d’une interview d’un des responsables du programme. Il dit qu’on accusait la télévision de nous censurer mais qu’il savait que l’une des manifestantes était la sœur de l’ex-Premier ministre et que s’ils rapportaient cela, ils étaient sûr que la réaction du public serait défavorable.

Personne n’avait même remarqué la présence de cette femme. (...) En distribuant des tracts le dimanche, nous pûmes constater que les femmes de gauche étaient dans la plus grande confusion. Il n’y a pas de manifestation demain, disaient-elles. Pour notre part, nous déclarâmes : « Demain, toutes les femmes vont aller à l’université de Téhéran et c’est là que nous prendrons la décision. (...) »

La provocation organisée

Au début, il y avait li à 20 000 personnes à la manifestation. En chemin, des employées sortirent des bureaux pour se joindre à nous. Quand les femmes commencèrent leur manifestation, tous les hommes présents à l’université, étudiants et lycéens principalement, formèrent deux chaînes autour d’elles pour les protéger des attaques des provocateurs. Nos slogans étaient : « Hommes et femmes ont été tués ensemble, ils doivent être libres ensemble », « Les femmes sont des travailleuses, tous les travailleurs doivent être libres. » (...)

Mais les contre-manifestants furent rapidement très nombreux. Ils étaient des milliers. Ils remplissaient les rues qui allaient de l’université à la place de la Liberté (ex-place Chayad). Ils essayaient de frapper les femmes. Ils nous traitaient de « sœurs d’Ashraf » (la sœur du shah). Ils dansaient autour de la manifestation en faisant des grimaces. La manifestation fut sérieusement retardée. Commencée à 1 1 h à l’université, elle se termina à 3 h. Cela explique en partie que le cortège ait fondu. Les femmes qui avaient des enfants à aller chercher à l’école quittèrent peu à peu la manifestation, sans compter celles qui étaient effrayées par la tournure des événements.

On avait affaire à une provocation organisée. En arrivant place de la Liberté, nous avons vu les bus qui avaient servi à amener les contremani-festants. Ces bus avaient bien été loués par quelqu’un !

Il y avait quelques hommes armés avec les manifestant(e)s. Des Fedda-yins et un petit groupe du Comité

Khomeyni. Mais ils furent vite submergés par les provocateurs. Place de la Liberté, il fut impossible de lire la déclaration dans le tapage des contre-manifestants. Nous avions prévu de disperser à cet endroit, mais comme nous craignions des attaques contre les femmes isolées, nous décidâmes de retourner en cortège à l’université, distante de 7 kilomètres. Cette manifestation fut très importante, d’autant qu’elle venait après toute la confusion

Ainsi parle le Coran

« Vos femmes sont un champ de labour pour vous. Venez à votre (champ de labour), comme vous voulez et œuvrez pour vous-mêmes à l’avance. » (Coran, II, p. 223.)

« Les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles -ci, et parce que les hommes emploient leurs biens, pour doter les femmes. Les femmes vertueuses sont obéissantes et soumises ; elles conservent soigneusement pendant l’absence de leurs maris ce que Dieu a ordonné de conserver intact. Vous réprimanderez celles dont vous aurez à craindre l’inobéissance ; vous les reléguerez dans des lits à part, vous les battrez ; mais aussitôt qu 'elles vous obéissent, ne leur cherchez point querelle. Dieu est élevé et grand. » (Coran, IV, Garnier Flammarion, p. 92.)

provoquée par les communiqués contradictoires publiés le samedi et le dimanche. Les femmes avaient vraiment montré leur force et leur détermination. En dépit du manque d’organisation, cette manifestation fut un succès.

• Avez-vous une idée de l’identité de ceux qui ont organisé la contre-manifestation et qui ont loué les bus ?

— Nous n’avons pas de preuve absolue, bien sûr. Mais des agents de la Savak étaient certainement impliqués là-dedans, ainsi que des musulmans réactionnaires. Le gouvernement Bazar gan et le Comité Khomeyni n’ont rien fait pour mettre un terme à ces provocations, ou pour arrêter leurs instigateurs. (...)

• Quelle était la composition sociale de ces manifestations ?

— Il est vrai que dans la manifestation, il y avait un très petit nombre de femmes nostalgiques de l’ancien régime et qui essayaient de crier « Où est Bakhtiar ? ». Mais nous n’avons eu aucune difficulté à les isoler et à les couvrir. Il y avait surtout des femmes des classes moyennes. Mais il y avait aussi des ouvrières, comme ces deux femmes voilées qui sont venues à la sono, et qui nous ont demandé la permission de prendre le micro pour lancer des mots d’ordre. Mais l’essentiel du cortège était composé de lycéennes des différentes écoles de Téhéran. Il y avait même des femmes en tchador venues là pour manifester pour l’égalité des droits, non contre le voile.

Construire une organisation de femmes

• Que comptez-vous faire maintenant ?

— Le comité a acquis un certain prestige en organisant cette manifestation. Il faut maintenant aller dans les écoles et les usines pour créer des comités de base. Une fois ces comités constitués, nous pensons convoquer, d’ici deux semaines, une assemblée générale de déléguées de ces comités. Nous allons aussi élaborer un texte de réfé rence. Nous expliquerons en préambule que si nous faisons appel à toutes les femmes des différents partis politiques, nous refusons les femmes favorables à l’ancien régime.

Le comité a aussi annoncé qu’il allait sortir un bulletin pour les femmes. Après les agressions que nous avons subies, il ne s’agit pas de convoquer manifestation sur manifestation. Nous devons les préparer, construire une organisation de femmes. (...)

S’il n’y avait pas eu ces attaques, nous aurions organisé l’assemblée dans la foulée des manifestations. (...) Pendant la manifestation, plusieurs centaines de femmes ont demandé à prendre contact avec nous. Mais pour l’instant, nous n’avons pas de local, ni même de numéro de téléphone. Aujourd’hui, c’est dans les lycées que se trouvent les militantes les plus combatives. Elles veulent vraiment être libres. C’est là qu’il faut chercher les futures constructrices et dirigeantes du mouvement des femmes.

• Que se passe-t-il parmi les femmes travailleuses, dans les usines et les bureaux ?

— Les femmes qui travaillent sont soumises à des attaques. Ainsi, à l’université polytechnique, une femme professeur, très militante, n’a jamais pu être titularisée parce qu’elle avait été fichée par la Savak. Elle était contractuelle. La nouvelle administration

TOUTES LES FEMMES DU MONDE a décide de ne pas renouveler son con-Dans certains lycées, des élèves trat. Elle a commencé une grève de la ont commencé des grèves parce que faim et de la soif. D’autres professeurs leurs professeurs ont été arrêtés ou ex-l’ont suivie par solidarité contre pulsés sous prétexte qu’ils sont com-l’ad ministration. munistes ou gauchistes.

Maryam, étudiante iranienne fille d’officier témoigne

« Mon père nous frappait, comme les autres pères, pour une raison ou pour une autre. A neuf ans, il m’a frappé parce que ma petite sœur lui avait dit que j’avais joué dans la rue avec des garçons. Je me souviens encore des coups que j’ai pris quand j’étais petite. Quand j’avais 1 9 sur 20 à l’école, mon père me battait. Il utilisait pour cela, le manche solide d’un tue-mouche ou une ceinture. (...)

« Des amies à moi se sont fait battre par leur père parce que un garçon les avait regardées dans la rue. Certaines ont été battues à mort ! (...)

« Une fille qui n’est plus vierge avant le mariage, me disait Maryam, considère que sa vie est finie. Les mères disent aux filles que leur virginité est un trésor à protéger. S’il arrive quelque chose à une fille, elle sait qu’elle ne peut plus retourner à la maison, qu’elle ne pourra plus travailler. Elle n’a plus qu’à se prostituer. (...)

« Mais maintenant, les filles des couches moyennes peuvent aller à l’université. Si elles sont douées, leurs parents acceptent de ne pas les marier à 1 6 ou 18 ans ! Pour les filles, l’université c’est une nouvelle vie. Pour la première fois, elles peuvent avoir des contacts avec les garçons. Elles peuvent lire des livres et des journaux (clandestins sous le shah). Elles assistent aux discussions. (...) Depuis plusieurs années déjà, il y avait des discussions sur les problèmes des femmes. (...) Elles ont été très nombreuses à participer à toutes les manifestations étudiantes contre le shah. (...) »

Le jour qui suivit la manifestation, un article est sorti dans le journal Ayandegan. Il faisait état d’une plateforme, présentée par des ouvrières de tout le pays, demandant à travail égal salaire égal, ainsi que le droit d’avoir des représentant(e)s dans les syndicats. Une délégation est allée au ministère du Travail pour présenter ces revendications.

La lutte pour les libertés démocratiques

Un autre aspect important de ces manifestations de femmes fut la lutte pour les libertés démocratiques. Les critiques contre le gouvernement Bazar gan ont commencé, il y a irois semaines, à propos du désarmement des milices et de l’épuration de l’armée. Il y a ensuite la tentative d’interdire la manifestation des Feddayins.

Ils ont tenu un meeting à l'université au lieu de manifester et ont rassemblé 200 000 personnes. Mais ils n’ont rien fait ensuite. Or, le droit de manifester est une question essentielle en Iran aujourd’hui. Les femmes ont été les premières à briser la glace.

Il y a de nouvelles attaques du gouvernement contre les droits des femmes. Le gouvernement Bazar gan vient d’adopter une nouvelle loi sur le travail, discriminatoire à l’égard des femmes travailleuses. Le soir du 8 mars, ils ont annoncé que l’avortement était désormais interdit. (...) La loi de protection de la famille, promulguée sous le shah, a été abrogée. (...)

La différence entre notre comité et les groupes de femmes contrôlés par les maoïstes, tel que le Réveil des femmes ou par le Tudeh (l’Union des femmes démocratiques), c’est que nous ne mettons aucun préalable politique sectaire à la participation des femmes à notre comité. Nous pensons, quant à nous, que l’organisation des femmes que nous devons construire aujourd’hui en Iran, doit être la plus large possible et la plus unitaire possible, axée sur les exigences des femmes.

L’une des prochaines échéances politiques pour le Mouvement des femmes est le référendum de la fin mars. Il existe déjà parmi les femmes une double méfiance : une méfiance par rapport à la République islamique.

Les exigences des femmes iraniennes

Les revendications principales mises en avant par les femmes iraniennes dans leur lutte sont :

— le droit des femmes à décider librement de leur tenue ;

— droits civils absolument égaux pour les femmes et les hommes ;

— mêmes droits politiques, économiques et sociaux que les hommes ;

— arrêt de toutes les discriminations et protection des femmes contre les exactions des groupes fanatiques.

Elles demandent que les « droits », reconnus par la « loi de protection de la famille » promulguée sous le shah, soient non seulement maintenus mais étendus.

Ainsi pour le droit au divorce, le droit au travail (elles demandent à travail égal, salaire égal). Le droit à l’avortement et à la contraception. L’avortement n’était pas vraiment interdit sous le shah. Mais c’était un privilège de la classe dominante car il fallait payer. Par ailleurs, les tabous religieux s’opposaient à son extension. De même, la pilule était en vente libre mais seules les femmes de la bourgeoisie ou des classes moyennes y avaient accès. Elles réclament enfin des crèches...

Après les mesures réactionnaires prises par Khomeyni à l’encontre des femmes, celles-ci sont sceptiques sur

IRAN le contenu de cette République islami-les comités de base qui viennent de se que. Une autre méfiance existe envers constituer. C’est de cette défiance des le gouvernement Bazargan. Les fem-femmes qu’il faut partir pour expli-mes se disent : si le gouvernement de quer quelle alternative peut exister. Bazargan voulait vraiment défendre les droits démocratiques, il n’aurait Propos recueillis à Téhéran après les pas toléré que les cortèges des femmes manifestations des femmes soient ainsi attaqués par les contre- manifestants. Notre tâche, c’est d’ex-

Bibliographie

:

pliquer aux femmes qu’elles doivent exiger de savoir quel sera le program-• La Féodalité et l'état en Iran: Paul me du gouvernement à l’égard des Vieille, collection Anthropos, Paris 197 i. femmes et qu’il faut le connaître avant D , , le référendum. C’est ainsi que l’on rrrnFTtlf ' Jmn ■ lu maillon J°lble>

peut mettre en cause le caractère non CEDE™-F™<”“ *■* » »■ démocratique du référendum. C'est un . Serge Zeyons : la Relation de s femmes des prmcipaux débats à mener dans Editions sociales, Paris 1971,

« La fille est habituée à l’obéissance, le garçon à l’indépendance ». Extrait de La Féodalité et l’Etat en Iran, de Paul Vieille

« La fille est habituée à l’obéissance, le garçon à l’indépendance ; un dicton populaire fixe la conduite attendue : “Grondez une fille, elle baisse la tête, un garçon, il s’enfuit” ; bien plus, on considère normal qu’un garçon soit autoritaire à l’égard de sa sœur : “Il apprend à dominer” (...).

« Le fait essentiel, fondamental, est que la fille est perçue et n’est perçue que comme objet sexuel et instrument de reproduction et, à ces deux titres, convoitée et menacée ; mais sans ce seul “capital” qu’est pour elle un fragile hymen, elle n’a plus de valeur, ne pourra plus être donnée, établie dans des conditions honorables tandis que sa famille toute entière sera couverte de honte

On craint constamment pour sa virginité ; les parents, père aussi bien que mère, vivent dans la hantise du viol. Ils ne peuvent jamais relâcher leur surveillance et leur protection. On ne craint pas de la même façon pour le garçon.

Au contraire, il est lui-même menace et protection m il n’est pas dominé mais domine. Il n’est pas enfermé dans les rôles “naturels” du sexe et de la reproduction ; il est, a-t-on dit, politique et culture ; “sur lui repose l’ordre du monde”.

« De surcroît le garçon restera dans la famille, dans le lignage de ses parents ; il en assurera la force et la perpétuation, il soutiendra son père et sa mère durant leur vieillesse, éventuellement les accueillera à son foyer, tandis que la fille qui a tant donné de soucis ira grossir une autre famille, éventuellement un autre lignage : “On les élève et les donne aux autres”. On ignore le fait que pratiquement familles et lignages échangent les filles, qu’ils reçoivent l’équivalent de ce qu’ils donnent (...). »

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