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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DES FEMMES LATINOAMERICAINES

Mexique Travail syndical et auto-organisation des femmes

· Cahiers du féminisme, n° 9, avril - mai 1979 · p. 26-32 · 4 458 mots

Entretien avec Lucinda Nava.

Luncinda Nava

Les Cahiers du féminisme ont déjà publié une longue interview d’une camarade mexicaine. C’était dans le numéro 5 de mai 1978. On y apprenait la situation des femmes au Mexique, le développement des premiers groupes féministes, leur début de coordination à travers la Coalition des femmes féministes, l’existence d’un journal, d’une revue... On y apprenait aussi que les militantes du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT, section mexicaine de la IVe Internationale ) étaient partie prenante de ce développement, si encourageant, du féminisme, dans un pays d’Amérique latine.

Nous abordons aujourd’hui un autre aspect de la lutte des femmes au Mexique : celui de leur présence et leur intervention dans le mouvement syndical, ceci à travers une expérience particulière, celle de Luncida Nava.

Luncida est militante de la section mexicaine de la IVe Internationale depuis 1971. Membre de la direction nationale dès 1974, elle s’engage activement dans les débats de fond qui mèneront les trotskistes mexicains à plusieurs scissions puis réunifications, dont la dernière a donné naissance à l’actuel PRT.

C’est une organisation de plus d’un millier de membres qui intervient de façon significative dans le mouvement ouvrier et la vie politique du Mexique.

Lucinda est membre du bureau politique du PRT, plus particulièrement responsable du travail dans les syndicats universitaires. Enseignante à l’UNAM (l’université de Mexico ), elle a depuis plusieurs années des responsabilités syndicales et fait partie aujourd’hui de la direction du STUN AM (le syndicat des travailleurs de T UN AM), où elle est chargée de la commission féminine.

L’interview a été réalisée voici plusieurs mois (août 1978). Elle reste néanmoins très intérressante par ce qu ’elle nous apprend sur les syndicats mexicains, leurs positions sur la question des femmes, les conditions difficiles dans lesquelles commence à se développer un travail de type syndical pour la libération des femmes.

Mais nous avons aussi abordé un problème qui dépasse largement les frontières du Mexique : celui du rôle respectif des syndicats et des groupes féministes dans l’émergence d'un mouvement de femmes autonome et de masse. Et si les réponses de Lucinda suscitent parfois des réserves (on s ’étonne entre autre choses qu ’elle ne dénonce pas davantage le machisme qui sévit dans le mouvement ouvrier mexicain), elles ont le méritent de prendre nettement position dans le débat et donc d’alimenter la discussion, en affirmant le rôle principal des syndicats dans la construction d’un mouvement de femmes. Un débat, bien sûr qui reste ouvert et qui doit s’enrichir, comme c’est le cas ici, de contributions internationales.

H. N.

MEXIQUE

H. — Ta es membre de la direction du STUNAM, le Syndicat des travaillera de (’université nationale autonome de Mexico, responsable de la commission féminine. Pour que nous comprenions mieux le cadre dans lequel se situe ton travail, explique-nous tout d’abord rapidement la situation du mouvement syndical au Mexique, et la place occupée par le STUNAM.

L. — Strictement parlant, le syndicalisme au Mexique date de la période postérieure à la révolution mexicaine de 1910-1917. Le caractère « bonapartiste » du gouvernement issu du mouvement révolutionnaire l’oblige à se lier de façon organique aux syndicats, processus qui culmine à l’époque du président Cardenas (1934-1940), où l’Etat appuie sa politique nationaliste sur les mobilisations des masses paysannes et surtout sur les syndicats. Cette relation organique entre la bureaucratie syndicale et la bureaucratie d’Etat est parachevée avec la formation du parti officiel, le Parti national révolutionnaire, devenu par la suite Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui incorpore à ses propres structures les organisations syndicales, de façon semi-corporatiste. Actuellement, le secteur ouvrier du PRI est représenté par le Congrès du travail, qui regroupe plus de 7 millions de travailleurs, intégrés dans des centrales dont la plus importante est la CTM (Confédération des travailleurs du Mexique). Les syndicats les plus puissants font partie du Congrès du travail : électricité, téléphone, mineurs, métallurgie, chemins de fer, pétrole, fonctionnaires (enseignement primaire et secondaire, santé publique, etc.).

La direction du Congrès du travail et de la CTM est entre les mains d’une bureaucratie que nous appelons au Mexique les « Charros » dont le but est de freiner les luttes, d’être la courroie de transmission entre les travailleurs et les patrons et l’Etat bourgeois. Pour exercer ce contrôle, les « Charros » ont supprimé toute démocratie syndicale et utilisé dans certains cas des moyens ouvertement répressifs en collaboration avec l’armée et la police.

Mais n’oublions pas qu’ aujourd’hui, la majorité des travailleurs mexicains n’est pas syndiquée. Ils ne subissent donc pas le contrôle de la bureaucratie « charra », mais se trouvent sans aucun doute dans des conditions pires encore : à la merci des patrons, ne jouissant d’aucun type de prestations sociales, etc. C’est le cas de centaines d’ouvriers, de milliers d’ouvriers agricoles, de travailleurs de petites entreprises manufacturières, tout particulièrement des femmes, des serveuses, des couturières, des travailleuses domestiques...

Ce que l'on appelle « syndicalisme indépendant », au niveau organisationnel, ce sont des syndicats apparus plus récemment, à partir des années 19 50, où commence à se développer un modèle économique fondé essentiellement sur la production de biens de consommation. Les travailleurs de ces nouvelles entreprises dynamiques s'organisent en syndicats extérieurs aux centrales officielles, comme par exemple dans l'industrie automobile, l'industrie électronique, l’industrie de transformation des produits métalliques, etc. Ces syndicats vont développer des formes d’organisation nouvelles, plus avancées dans la perspective de la démocratie syndicale, et vont pencher de façon naturelle vers l’indépendance idéologique et politique par rapport à l’Etat et à la classe dominante. Sans avoir la tradition de lutte des grands syndicats traditionnels, ils mèneront au début des années 1970 d'importantes luttes de caractère radical, mais avec un niveau de conscience politique bas. Actuellement, ce secteur est dans un état plutôt désorganisé et affaibli et les perspectives de luttes importantes et à long terme existent davantage à l’intérieur des syndicats regroupés dans le Congrès du travail, où il y a déjà des syndicats, des sections de syndicats nationaux, des tendances syndicales qui militent ouvertement pour l’indépendance et la démocratie syndicale.

Le syndicalisme universitaire : indépendance et combativité

Alors que le syndicat de l’enseignement primaire et secondaire est affilié au Congrès dn travail, le syndicalisme universitaire est un syndicalisme de fait: il n’est pas reconnu par les autorités du travail, qui au Mexique sont chargées d’enregistrer les syndicats. Il est né dans les années 1 970, à la suite du mouvement étudiant de 1968 et des grandes mobilisations ouvrières de 1971-1972 dirigées par le Mouvement syndical des cheminots et le Syndicat des électriciens.

Actuellement, il existe plus de quarante syndicats universitaires (rappelons que le Mexique est une fédération d’Etats possédant chacun sa propre université). Environ 2 5 de ces syndicats sont regroupés au sein d’une Fédération, la FSTU. Notre perspective est la constitution d’un Syndicat national des travailleurs universitaires.

Le STUNAM, mon syndicat, est un des plus importants de la FSTU. Il a mené en juin-juillet 1977 une grève extrêmement importante, qui, si elle n’a pas atteint son objectif final (une convention collective unique), a réussi cependant à impulser les plus grandes mobilisations vues dans la capitale depuis 1968.

En bonne logique, le syndicalisme universitaire fait partie du courant du syndicalisme démocratique. Le STUNAM par exemple a des statuts très avancés, en comparaison des autres syndicats mexicains : autonomie des sections de base, droit de tendance pour s’exprimer et être représenté dans tous les organes de direction, etc. Le syndicalisme universitaire a été à la tête ou très activement solidaire de tous les mouvements importants de ces dernières années. Il garde une position indépendante politiquement et idéologiquement face à l’Etat et se propose actuellement, en faisant passer ses positions et sa force en faveur des courants démocratiques agissant à l’intérieur du Congrès du travail, d’influer sur les contradictions internes du syndicalisme officiel.

Le Parti communiste mexicain (PCM) est majoritaire, tant à la direction de la FSTU que du STUNAM, mais il ne peut absolument pas prétendre à l’hégémonie ; il doit compter, entre autres choses, avec l’influence importante du PRT (section mexicaine de la IVe Internationale), et donc notre participation aux instances de direction.

H. — Quelle est en général la position des bureaucraties « charras » en ce qui concerne les femmes ?

L. — Les bureaucraties « charras » n’ont absolument pas une position progressiste sur cette question. Au contraire : elles ont contribué à réprimer des mouvements de femmes travailleuses y compris dans des secteurs appartenant à la CTM. L’exemple le plus criant est celui de la répression des travailleuses de la confection et du textile près de la frontière avec les Etats-Unis. A un niveau plus général, la position des « charros » sur les femmes est la même que celle du parti officiel. Le PRI garde une conception bourgeoise, patriarcale, avec quelques nuances nationalistes, sur les femmes. La Confédération nationale des organisations populaires, organisme dépendant du PRI, possède sa structure féminine. Le gouvernement mexicain a impulsé l’Année internationale de la femme, en même temps qu’il maintient, de la façon la plus rétrograde, le culte de la mère, lié au culte de la patrie.

TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Pourtant, ces derniers temps, sont apparues de nouvelles tendances dans l'appareil bureaucratique lui-méme : le PRI essaye de fonder des comités de base de femmes et quelques bureaucrates importants, comme Fidel Velazquez de la CTM, se déclarent en faveur de l'avortement libre et gratuit, tout ceci est combiné avec la campagne maintenant traditionnelle du gouvernement mexicain pour contrôler la natalité. Ceci répond, d’une part, à la logique propre du capitalisme qui doit s’adapter aux nouvelles situations, et, d’autre part, aux pressions exercées par la base. Ainsi, lors de la première assemblée du Congrès du travail, réunie en juin 1978, les jeunes comme les femmes, à l'intérieur de l’appareil bureaucratique lui-même, ont réclamé une plus grande représentation.

H. — Quelle est la position du syndicalisme indépendant ? Existe-t-il d’autres commissions féminines, comme celle du STUN AM, ou d’autres types de structures regroupant les femmes ?

L. — Je voudrais préciser que par « syndicalisme indépendant », on désigne aujourd’hui non seulement les syndicats extérieurs aux centrales officielles qui maintiennent des positions combatives (ce qui n’est pas le cas de tous), mais aussi les syndicats et courants démocratiques internes aux centrales officielles.

Le syndicalisme indépendant a toujours soutenu les luttes des femmes travailleuses, dont certaines ont été très importantes, comme celles de Medalla de Oro, de Rivetex, et d’autres encore. Mais il n’a pas de position définie sur la libération des femmes en général. Ceci s’explique par l’absence de traditions du mouvement féministe au Mexique et aussi parce que les syndicats indépendants sont plongés dans une dynamique où la lutte pour la démocratie, l’indépendance syndicale, les absorde presque totalement. En ce moment, la politique d’austérité du gouvernement engendre des mobilisations nombreuses, mais toutes de caractère défensif. Ce caractère défensif entraîne des limites programmatiques.

Expériences de commissions et de comites de femmes dans les syndicats

Quant à l’existence d’autres commissions féminines, nous savons qu’il y en a une dans la section 14 du

Syndicat national des travailleurs de la santé, section démocratique d’un syndical officiel contrôlé par les « charros ». C’est une camarade du PRT qui est responsable de cette commission. D’autres syndicats universitaires ont aussi créé des commissions féminines. De plus, au cours de luttes, des commissions ou des comités de femmes sont apparus dans certains secteurs ; ministère de la Pêche, syndicat du Métro, organisations de quartiers...

L’expérience la plus intéressante est certainement celle des Comités de femmes de la tendance démocratique qui regroupent les compagnes des travailleurs appartenant à la tendance démocratique du SUTERM, le syndicat national des électriciens. Ces comités sont nés au moment où la répression frappait durement les électriciens en lutte, aussi leur programme était-il très limité au départ. On observe aujourd’hui une nette évolution : les comités de femmes ont accepté d’étendre leurs objectifs de lutte et ont pris contact avec d’autres organisations syndicales et politiques (et même avec des groupes féministes) qui militent pour les droits des femmes.

H. — Quels sont les principaux problèmes vécus par les travailleuses universitaires ? Peux-tu donner des chiffres ?

Lucinda Nava

MEXIQUE

L. — Le STUN AM a actuellement 1 7 000 membres dont 35 X de femmes. Dans le secteur administratif, la majorité des travailleurs de l’UNAM sont affiliés. Ce n’est pas le cas pour les 1 8 000 enseignants et chercheurs parmi lesquels on ne compte que 4 000 syndiqués. Pourtant, c’est dans ce secteur que la proportion de femmes membres du syndicat est la plus grande et approche les 50 %.

A l’UNAM, les femmes ont les mêmes problèmes que les autres travailleuses, elles sont victimes de la double exploitation. Un grand nombre de travailleuses de l’université sont mères de famille et ont la charge du foyer, ce qui empêche en grande partie leur participation aux tâches centrales du syndicat. La proportion des femmes dans les instances de direction est donc inférieure à celle des femmes syndiquées. Au comité exécutif, nous ne sommes que deux femmes sur quinze membres.

La cause essentielles de cette faible participation réside dans le fait que la plupart des travailleuses sont prises par les tâches domestiques, après leur journée de travail. D’où, également, le peu de présence des femmes dans les meetings, les manifestations.

Développer les crèches

Actuellement, le syndicat, à travers la commission féminine, essaye d’étendre les services qui pourraient décharger les travailleuses d’une série de tâches. Dans ce sens, le développement du système de crèches de PUNAM et son adaptation à de nouveaux horaires sont une question clef. De même, celle du restaurant universitaire. Il faut combiner ceci avec une politique d’éducation, car bien souvent les travailleuses se marginalisent elles-mêmes et sont inhibées à l’idée de participer à la vie politique, d’occuper des postes de représentation, puisque le poids idéologique de la société mexicaine leur donne une place inférieure et secondaire.

H. — Avant que tu prennes en charge la commission féminine du STUN AM, qu’avait fait celle qui t’a précédée ?

L. — Le travail réalisé par celle qui m’a précédée, une camarade du Parti communiste, a été surtout de créer cette commission et de l’intégrer à la direction, au comité exécutif du STUN AM. Son action essentielle a été la mise en place d’une « commission mixte des crèches », qui n'existait pas avant, et l’ouverture d’un débat sur le règlement intérieur des crèches de l’UNAM. Elle a également préparé et réalisé la célébration du 8 mars en commun avec d’autres organisations.

H. — Comment fonctionne aqjourd’hiri la commission ? Quelles sont les perspectives de travail ?

L. — Il faut dire avant tout qu’il n’y a que trois mois que je suis secrétaire de la commission. Son fonctionnement n’est pas encore très régulier car nous en sommes encore à constituer une équipe de travail et à réunir les moyens matériels pour fonctionner. C’est le cas de tous les secrétariats, puisqu’il vient d’y avoir des élections et changement de comité exécutif. Le plan de travail que j’ai proposé et qui a été adopté par le comité exécutif est le suivant :

— développer une série de services sociaux dont bénéficieraient les travailleuses et les enfants de travailleurs, en particulier les crèches ;

— impulser des activités éducatives et culturelles pour faire connaître la situation des femmes travailleuses au Mexique, les discriminations auxquelles elles sont soumises, le caractère de l’oppression qui affecte les femmes en général, etc., avec le but de faire prendre conscience de ce problème à la base du syndicat, et spécialement aux femmes, pour les gagner à une plus grande participation politique et syndicale, pour la solution de leurs principaux problèmes.

Organiser les syndiquées

A ce sujet, l’auto-organisation des camarades travailleuses du syndicat est extrêmement importante. C’est pourquoi la commission va impulser l'organisation de « comités de femmes syndiquées » dgps chaque délégation (section de base).

Un autre aspect important de notre travail est de développer la liaison avec d’autres organisations politiques, syndicales et sociales qui luttent pour la libération des femmes. En ce sens, la création d’un front qui lutte pour les droits des femmes et ait un caractère permanent sera une des tâches centrales de la commission.

H. — Tu es donc favorable à l’auto-organisation des femmes au sein du STUNAM. Mais pourquoi le STUN AM ne s’intéresse-t-il pas actuellement à la formation de groupes de fèmmes, syndiquées ou pas ? Ne crois-tu pas que cela permettrait un travail plus large puisqu’il s’adresserait à toutes les travailleuses de l’université ?

TOUTES LES FEMMES DU MONDE

STUNAM sont peu nombreuses. Nombre d’entre elles sont membres d’un syndicat rival, droitier, qui se comporte en briseur de grève. Il est donc impossible d'envisager un travail en commun. Quant au secteur enseignant, c’est là qu’il pourrait y avoir le plus de possibilités, mais pour l’instant, les enseignantes et chercheuses non affiliées au STUNAM gardent en général une attitude d’opposition ou d’indifférence vis-à-vis de la syndicalisation. Ceci est dû au poids de l’idéologie pseudo-libérale qui pèse sur le milieu. Une initiative organisationnelle venue du syndicat ne rencontrerait donc aujourd’hui que peu d'écho auprès des non-syndiquées dans ce secteur.

Evidemment, pour moi, une organisation autonome des femmes travailleuses de l’UNAM, au plein sens du terme, devrait regrouper aussi bien les femmes syndiquées que les non-syndiquées.

Ceci permettrait indiscutablement un travail plus large dans la perspective d’un mouvement de masse autono- me. Mais ce qu’il faut discuter, c’est si le syndicat est l’instance adéquate pour lancer cette initiative, ou si elle ne doit pas partir d’ailleurs. Par exemple de la Coalition des femmes féministes, ou peut-être du Front national pour les droits des femmes, ou encore d’une autre structure susceptible d’exister plus tard. Ce qui est certain, c’est que comme je l’ai déjà dit, ce sont actuellement des conditions objectives de caractère politique qui empêchent de construire cette alternative, dans une perspective crédible, par l’intermédiaire du syndicat.

H. — Quelles sont les plus grandes difficultés que rencontre la commission pour développer son action ?

L. — En fait, les difficultés sont essentiellement de caractère organisationnel, mais ceci a un rapport évident avec la formation et l’éducation politiques. La principale difficulté réside dans la mise en place des comités de base de travailleuses au niveau de chal’intégration des travailleuses à la lutte. Pour y parvenir, il nous faut réunir d’importantes ressources matérielles, ce à quoi nous travaillons en ce moment. Signalons que des progrès importants ont déjà été réalisés dans deux domaines :

— le STUNAM joue une rôle décisif dans la mise en place du Front national pour les droits des femmes ;

— dans la perspective de la Convention collective du travail du secteur administratif, nous avons réussi à intégrer de nombreuses camarades femmes à la discussion pour élaborer et préparer les clauses intéressant plus spécialement les travailleuses et leurs enfants (prestations diverses, sécurité sociale...).

H. — Parle-nous un peu de ta situation : bien avant d’être responsable de la commission, tu étais déjà connue comme dirigeante syndicale et politique. Cela a certainement contribué à donner de l’importance à la charge que tu occupes aiqourd’hui. As-tu rencontré des cama-

MEXIQUE rades qui pensent qu’un(e) dirigeant e) perd de son prestige en s’occupant des « problèmes de femmes » ? Face à cela quelle a été ta réponse ? Qui t’a apporté dans ta vie de femme militante le fait d’être mêlée directement au travail parmi les femmes ?

L. — Cela est vrai que Ton me connaît pour mon militantisme syndical. Depuis 1974, j’ai eu des responsabilités dans les comités de grève, les conseils de représentants et les comités exécutifs précédents. En ce qui concerne la charge que j’occupe aujourd’hui, je n’ai rencontré personne qui prétende que l’intervention parmi les femmes ôte du prestige à un(e) dirigeante).

Une commission qui ouvre la possibilité d’un large travail de masse

Ce qui existe, par contre, c’est l’idée que le secrétariat de la commission n’occupe pas une place de première importance dans la hiérarchie des secrétariats au sein du comité exécutif. Place moins importante, par exemple, que celle du secrétariat général, celui des relations extérieures, ou celui de l’organisation. Cette idée a même été partagée, à un moment, par des camarades du PRT, qui pensaient qu’on devait se battre pour obtenir, dans la répartition des tâches, un « meilleur » secrétariat. Pour moi, la réponse est claire, ce secrétariat est très important, comme je l’ai expliqué, car c’est un des rares secrétariats dans l’appareil syndical qui n’ait pas un caractère administratif, mais, au contraire, ouvre la possibilité d’un large travail de masse, permette l'élaboration et la mise en pratique d’un grand nombre d’initiatives qui tendent à développer et renforcer le syndicat en gagnant la participation politique d’un grand nombre de travailleuses.

Ce travail apporte indiscutablement des expériences diverses et riches à ma vie militante : je n'avais jamais travaillé auparavant dans ce sens. J’avais eu précédement la charge des relations et de la solidarité avec le mouvement ouvrier. Je ne crois pas que le changement soit négatif, en aucune façon. Je peux utiliser mes expériences passées et je crois que mes conceptions politiques en général, et ma compréhension de la situation mexicaine sont très enrichies par le contact que j’ai aujourd’hui avec les problèmes des femmes travailleuses de l’université et la connaissance générale de la problématique de l’oppression des femmes.

H. — Revenons au problème du Front national pour les droits des femmes. Quelles sont les organisations qui composent le Front et quels sont ses objectifs ?

L. — Le Front s’était constitué provisoirement, à Mexico, pour préparer la commémoration du 8 mars 1978. Y ont participé outre le STUNAM, les comités de femmes de la tendance démocratique du SUTERM (Syndicat des électriciens), la section 1 4 du Syndical national des travailleurs de la santé — dont j’ai parlé au début — , les commissions femmes du PCM et du PRT, l’Union nationale des femmes mexicaines (dépendante du PCM) et les groupes féministes de la Coalition des femmes. Depuis, nous préparons la constitution définitive du Front. Les organisations participantes ont élaboré un projet général sur les objectifs du Front. Ce projet une fois prêt, notre but est l’élargissement du Front par la convocation publique, nationale, de tous les organismes partageant ses objectifs généraux, à savoir :

— analyser et populariser la situation des femmes au Mexique ;

— promouvoir l’auto-organisation des femmes à tous les niveaux ;

— lutter contre toutes les inégalités et discriminations envers les femmes ;

— se battre pour de meilleures prestations et services sociaux ;

— lutter contre les modèles idéologiques qui donnent aux femmes une place secondaire, les réduisant à des objets.

TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Enfin, le Front se prononcerait en faveur des luttes démocratiques et révolutionnaires impulsées par d’autres secteurs sociaux et opprimés de la population, s’engageant à entretenir des relations fraternelles avec les organisations indépendantes et démocratiques du pays, œuvrant pour que ces dernières se prononcent en faveur de la lutte des femmes pour leur libération.

H. — Peux-tu préciser la politique du Parti communiste par rapport au Front ?

L. — La question de l’oppression des femmes est de plus en plus d’actualité au Mexique et cela fait pression sur le PCM. C’est pourquoi, il garde une position souple et unitaire envers la constitution du Front. Traditionnellement, l’intervention du PCM se faisait au travers de l’Union nationale des femmes mexicaines, affiliée à la Fédération démocratique internationale des femmes. Les positions de cette organisation sont passablement retardataires et réformistes.

Pressions internes et externes sur le PC

Pourtant, les pressions internes au PCM, surtout de la part des militantes jeunes, l’ont obligé à engager une politique hors de l’Union et même en relation avec les groupes féministes. Le PCM apparaît donc, pour l’instant du moins, comme une force sérieusement engagée dans le projet du Front. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il conserve des positions peu claires sur des problèmes comme l’avortement, la famille et même l’auto-organisation des femmes dans la perspective d’un mouvement antonome de masse.

H. — Tout ceci est très encourageant. Pourtant, il faut reconnaître que pour l'instant le Front est loin d’être un mouvement autonome de femmes. D’abord, il n'a pas de structures de base, ensuite il n’y a pas d’autonomie organisationnelle des secteurs féminins des syndicats et partis qui le composent. Enfin, certains éléments qui le composent s’opposent i la construction d’un mouvement autonome de femmes. Dans quelles perspectives vois-tu donc ce Front ? A plus long terme, quelles formes pourraient adopter la mobilisation et l'organisation des femmes au Mexique ?

L. — En réalité, ni le Front ni la coa- lition (qui regroupe les organisations féministes) ne sont aujourd’hui un mouvement autonome des femmes qui soit un mouvement de masse. La preuve en est qu’il n’existe aucune structure de base pour ces deux organisations. Cependant, il apparaît plus probable que ces structures puissent naître dans le Front, surtout liées ou issues des structures syndicales. Pour l’instant, le débat sur la construction d’un mouvement autonome de femmes est à peine commencé et encore abstrait. Il semble difficile de poser le problème de l’indépendance organisationnelle des secteurs féminins par rapport aux syndicats et aux partis. Les groupes féministes comprennent et assument la nécessité d’un mouvement autonome, mais n’ont pas encore trouvé le moyen de faire admettre cette nécessité à de larges secteurs des masses, ce qui fait qu’ils restent dans la plupart des cas isolés. Dans les syndicats, on a vu comment la discussion sur les problèmes des femmes n’en était qu’au début. Ainsi, la formation de comités de travailleuses, dans la structure syndicale, est considéré comme un projet extrêmement avancé et inédit, qu’il faut encore mettre en pratique. Je considère donc que les perspectives du Front sont encourageantes, dans la mesure où c’est peut-être à l’heure actuelle la structure la plus adéquate pour éduquer et faire prendre conscience aux masses travailleuses des problèmes des femmes. Dans la mesure où les syndicats et les partis en font partie, le Front peut être le lien efficace entre la perspective de libération des femmes, revendiquée aujourd’hui seulement par de petits groupes, et les larges masses.

Quant à la dernière question, pour ne pas tomber dans des spéculations, je dirai qu’actuellement le niveau de la lutte des classes dans notre pays ne permet pas de voir clairement quelles vont être les perspectives de mobilisation et l’organisation de masse des femmes par rapport aux formes de luttes du mouvement ouvrier. Vont-elles s’exprimer parallèlement à l’explosion du mouvement ovurier ou bien vont-elles s’intégrer organiquement à ce mouvement, qui assimilerait alors les exigences de la libération des femmes ? Ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il est nécessaire, dès aujourd’hui, de travailler à tous les niveaux en vue de l’auto-organisation des femmes, dans la perspective de créer un mouvement autonome de femmes, de masse, sur des bases de classe.

Notes

  1. Interview de Lucinda Nava, responsable de la commission féminine à la direction de son syndicat

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