La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

PRIX, SALAIRES, AUSTÉRITÉ

Une attaque internationale contre la classe ouvrière

· Critique communiste, n° 12, octobre 1982 · p. 18-20 · 2 904 mots

UNE A'I*I'AQUE

INTERNATIONALE

CON'I'RE LA CLASSE

OUVRIERE

E veux bien croire à une reprise mondiale, mais de quel coté pourrait-elle venir ? 11 Ces propos d'un banquier rapporté par le Wall Street Journal, le quotidien d'affaires new-yorkais, illustre bien l'état d'esprit du monde capitaliste. Depuis maintenant deux ans, la récession est bien là. Les taux de croissance escomptés ( + 0,5 % pour 1982 et 2,5 % pour 1983) resteront de toute façon inférieurs à ceux des années 1960 et tout au plus équivalents à ceux des années 1970, décennie qui inclut plusieurs années de dépression. Tous les Etats européens, même ceux qui semblaient jusqu'à présent relativement protégés, sont frappés de plein fouet. La production industrielle en RF A a chuté de 2 % par rapport à juin et de 15 % en un an. En 1982, les investissements auront diminué de 6 % . Le chômage touche désormais 7,4 % de la population active ( + 2 % en un an). Le nombre de faillites s'est accru de 50 % sur les douze derniers mois.

Dans un premier temps, face à la crise, les classes dominantes ont développé une intense politique de rentabilisation de l'outil productif. On a jeté sur le pavé des millions de travailleurs.

Parallèlement, les bourgeoisies menaient certes des attaques contre le niveau de vie de la population laborieuse mais hésitaient à s'en prendre frontalement au pouvoir d'achat et à liquider tous les mécanismes institutionnels ou contractuels qui en limitaient la diminution massive. C'est que, même si ces mécanismes ne garantissent nullement une progression réelle du niveau de vie, ils apparaissent aux travailleurs comme une garantie contre la liberté d'action du capital. C'est, en effet, le haut niveau d'organisation de la classe ouvrière, sa trés forte combativité, la conscience aiguë de ses intérêts qui ont imposé au patronat les clauses et systèmes d'indexation des salaires.

L'état du rapport de forces entre les classes et les menaces de vives réactions ouvrières avaient jusqu'à présent dissuadé les possédants de mener leurs attaques jusqu'à leur terme.

L'approfondissement de la crise les pousse désormais, pour restaurer les taux de profits, à remettre en cause globalement des conquêtes sociales, vieilles par-

CHRISTIAN PICQUET fois de plusieurs décennies. Le trés atlantiste Institut français des relations internationales (IFRO écrit à ce sujet : « Face à l'inflation, au chomage, aux déséquilibres financiers et monétaires, internes et externes, les mécanismes mis en place dans une période de prospérité -Sécurité sociale, indemnisation du chomage, politique contractuelle, politique familiale - voient leur efficacité décroitre et leur coût augmenter.

De leur mise en œuvre naissent des déséquilibre financiers ou institutionnels nouveaux ... (1 ). 11

Dans la plupart des cas, les syndicats ont voulu faire preuve de « réalisme » et ont tenté de faire accepter à leur base des sacrifices en contrepartie d'un effort des pouvoirs publics et du patronat pour la relance des investissements et la création d'emplois. Ce fut un échec cinglant. La crise et la politique monétaire des différents gouvernements n'incitent guère le monde des affaires à relancer les investissements productifs. Il préfère spéculer et effectuer des placements plus rentables à court terme. Et les bureaucraties syndicales se sont trouvées à la fois devant la réduction du pouvoir d'achat et devant l'augmentation continue du chômage.

Nous avons choisi dans cet article de développer trois cas particulièrement significatifs d'attaques contre les salaires en

Europe : ceux de l'Italie, de la Belgique et de l'Allemagne fédérale .

Italie:

Le patronat dénonce l'accord d'échelle mobile

Depuis la chute du fascisme, l'indexa- 1. Rapport annuel mondial sur le système écotion des revenus est à la base des relations nomique et les stratégies. Econom!ca 1982.

sociales en Italie. C'est en 1956 que fut 2. Etudes économiques de l'OCDE. 1980.

conclu entre les syndicats et la Confin- 3 ... La Répubbllca ,, 24 janvier 1978.

dustria (le CNPF italien) un accord na- 4. En 1980, la direction de la FIAT, avec l'accord des syndicats, mettait 23 '000 ouviers au tional visant à compenser par une « in- chômage technique. Deux ans plus tard elle fait demnité de vie chère » les effets de l'infla- état de gains de productivité de l'ordre de tion. Mais les clauses restrictives de cette 20 % (cité par << les Echos, 8 mars 1982).

première échelle mobile entraînèrent que, 5. << L'Expansion, 17-30 avril 1981.

progressivement, le taux de compensa- : 6. ,, Les pouvoirs spéciaux, ça coûte cher. , tion de la hausse des prix par rapport aux _ Document de la FGTB, 1982.

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des chefs d'entreprise consistent à fixer ' fait apparaître un écart de 2 % par rapsalaires effectifs décrût pour être inférieur à la moitié en 1974. En 1975, à l'apogée de la montée ouvrière qui suivit. le « mai rampant », un nouvel accord fut donc imposé. Celui-ci stipule que le rattrapage des salaires est calculé trimestriellement sur la base de points qui correspondent au taux en pourcentage de l'inflation. Chaque point représente une somme en lires qui s'applique uniformément à tous les secteurs et à toutes les qualifications professionnelles. A l'augmentation en pourcentage de l'indice des prix ne correspond par conséquent pas une hausse proportionnelle des salaires. L'adjonction d'une valeur fixe pour chaque point de variation de l'indice représente au contraire une progression plus importante pour les petits et moyens traitements. En moyenne, l'« indemnité de vie chère» a augmenté de 93 % en trois ans, sa part dans le total de la rémunération salariale passant de 20 % avant 197 5 à 50 %.

Les effets de cette échelle mobile sont encore renforcés par la façon dont se déroule, tous les trois ans, la renégociatian des conventions collectives. Au cours de la décennie écoulée, chacune de ces périodes (1972, 1975, 1978-79) a vu culminer les mobilisations sociales qui ont toujours débordé le cadre fixé initialement par les directions syndicales et ont arraché de fortes augmentations uniformes. Ce qui, ajouté aux dispositions de l'indexation, a entraîné un resserrement généralisé de l'éventail des salaires . Sur quatre ans, entre 1973 et 1977, l'écart moyen entre cadres et ouvriers a été réduit d'un septième.

Pour la bourgeoisie italienne, cet état de choses est vite devenu intotérable. Certes, elle a largement utilisé l'inflation (de l'ordre de 20 % ces dernières années) pour rétablir les bénéfices des entr~prises. En outre, tous les experts admettent que l'échelle mobile ne compense la hausse des prix pour les travailleurs que dans la proportion des trois quarts. Il n'en demeure pas moins qu'entendant rétablir la compétitivité de l'industrie, les patrons doivent abaisser massivement les coûts du travail. Dès 1980, l'OCDE écrivait : << Les coûts salariaux constituent encore une fois l'élément clé du retour à une croissance équilibrée ( .. .) S'il n 'est pas nécessairement générateur d'inflation, [le système d'indexation] tend néanmoins à accélérer la diffusion dans l'économie d'un choc extérieur, comme l'augmentation du prix du pétrole ( .. .) La renégociation [des conventions collectives] a d'ailleurs contribué, (...)au cours des années 1970, à renforcer les distorsions introduites par l'échelle mobile. (2) »De surcroît, en réduisant les avantages de l'encadrement, les conquêtes ouvrières ont contribué à faire baisser la productivité et à encourager le travail supplémentaire de cette catégorie.

Le 1er juin dernier, la Confindustria dénonçait l'accord de 1975, rapidement suivie par l'Association des entreprises à participation d'Etat Ontersind). L'objectif poursuivi : infliger une défaite au mouvement ouvrier, récupérer le terrain perdu et imposer un cadre rigide aux négociations contractuelles. Il n'est pas étonnant que les propositions les plus fréquentes nationalement un salaire minimum et à différencier la valeur du point de rattrapage selon la qualification. Dans leur offensive, gouvernement et patronat bénéficient de l'attitude des chefs syndicaux qui, par-delà les rivalités d'appareils, admettent tous la nécessité de gérer avec la bourgeoisie les processus de restructuration à l'œuvre. Le tournant fut pris en 1978; à l'époque, Luciano Lama, le secrétaire communiste de la CGIL, déclarait : << Jusqu 'à présent, nous fixions un certain niveau de salaire et d'emploi en demandant à l'économie de s y adapter. li faut être intellectuellement honnête, c 'était une sottise dans une économie ouverte, toutes les variables sont dépendantes les unes des autres( 3). 11 Dans cet esprit, les bureaucraties ont accepté l'utilisation massive du chômage technique qui a frappé des centaines de milliers de travailleurs dont une grande partie des éléments d'avant-garde. En 1981, elles ont accepté la remise en cause de l'échelle mobile et négocié avec le cabinet Spadolini un « pacte social » fixant un plafond de 16 % -taux prévu de l'inflation pour l'année- aux augmentations salariales. Ce « recentrage » devait créer les conditions d'une relance économique et du retour au plein emploi.

Au bout de compte, il a surtout facilité l'offensive bourgeoise. Parallèlement à la remise en cause de l'échelle mobile, le gouvernement a présenté pour l'an prochain un budget qui articule des coupes claires dans les dépenses sociales (allocations chômage, retraites , santé), un augmentation de la fiscalité indirecte et des charges pesant sur les salariés. Les profits patronaux ont repris une courbe ascendante (4), tandis que tout laisse prévoir que le coup des trois millions de chômeurs sera atteint durant 1984. Aujourd'hui, la classe ouvrière, malgré les revers subis, maintient une combativité qui n'est pas, en certains cas, sans rappeler l'« automne chaud», comme l'a montré la puissante grève générale du 25 juin. Mais pour défendre ses acquis, elle est pratiquement désarmée par l'absence de perspectives mobilisatrices et unificatrices. Belgique· Les «pouvoirs spéciaux contre « l'index

» La Belgique est sans doute le pays d'Europe où existe le plus fort taux de syndicalisation. La Confédération des syndicats chrétiens (CSC) et la Fédération générale du travail (FGTB, socialiste) regroupent 2,5 millions de membres, soit 75 % des salariés. Dans ce contexte, le système d'indexation apparu dès 1920 pour les mineurs s'est généralisé en 1948 pour le secteur privé et au début des années 1970 pour les entreprises publiques.

L'« index» fonctionne avec un seuil de déclenchement : dès que l'indice des prix port à celui de la précédente revalorisation, les rémunérations sont augmentées de 2 %. A la différence de l'Italie donc, cette échelle mobile maintient la hiérarchie des salaires. Au fil des années, le mouvement ouvrier a obtenu que les prestations sociales, les services médicaux et paramédicaux, soient également indexés. Cette procédure s'applique actuellement aux deux tiers du PNB.

La classe dominante belge ne peut guère invoquer l'accroissement intolérable des coûts salariaux. Ceux-ci n'ont progerssé en moyenne que de 1 %. De plus, le système de protection sociale n'a nullement empêché la productivité de s'accroître de 6 % par an depuis 1970, taux qui est supérieur à celui du Japon. Mais, d'une part, l'industrie est frappée d'un vieillissement structurel. Sa compétitivité sur le marché mondial se dégrade, d'autant que le pays subit les effets conjugués de la hausse du Dollar et du renchérissement du prix des matières premières. En 1981, les exportations sont demeurées au même niveau que l'année précédente tandis que les importations continuraient à croître. Les investissements étrangers sont en net repli. L 'F;xpansion rapportait par exemple, il y a un an, que «les sociétés américaines estiment que les produits fabriqués sur place sont devenus trop coûteux pour ètre compétitifs ( .. .) D'après 90 % des sociétés interrogées, les salaires sont plus élevés en Belgique que dans les usines semblables en F;urope et plus des trois quarts constatent qu'il est moins .coûteux de fabriquer aux F;tats -Unis ( 5) ». D'autre part, sous la pression de la dette publique (près de 2 500 milliards de francs belges en 1981) et de l'effondrement des recettes fiscales, le déficit budgétaire approche Il % du PNB.

La progression du pouvoir d'achat, qui était auparavant la garantie d'une paix sociale négociée avec les leaders syndicaux et la social-démocratie -qui a longtemps participé au gouvernement-, lest devenue un handicap pour la bourgeoisie. Les élections générales de novembre dernier et la constitution d'un cabinet composé des deux principales formations réactionnaires ont donné le coup d'envoi d'une offensive dont le but pour cette année est la diminution de 3 % de la masse salariale et des charges des entreprises. Au mois de janvier, le Premier ministre s'est doté de « pouvoirs spéciaux >>. L'une des premières mesures prises fut la modification des modalités de calculs de l'échelle mobile par un blocage pendant trois mois et par une indexation forfaitaire de 500 francs belges pendant dix mois.

Une brochure récente de la FGTB établit un premier bilan de la politique gouvernementale (6). Le tripatouillage de l'« index», les hausses des prix effectuées malgré un blocage-bidon, la réduction des allocations diverses (« pécule vacances », pensions, indemnités de chômage ... ) ont rapporté 95 milliards de francs belges aux patrons. Malgré plus de dix

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7. "La Libre Belgique •• 28 août 1982.

8. Bulletin de l'Office de presse et d'information du gouvernement fédéral. Bonn, 23 mars

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semaines d'affrontements sociaux dans diverses secteurs (en particulier la sidérurgie) au début de l'année, les confédérations ouvrières ont dans les faits accepté les plans d'austérité. Pour la FGTB, en refusant d'unifier les conflits en cours par la perspective de la grève générale. Pour la esc -proche de l'une des formations gouvernementales- en faisant siennes les options du pouvoir. Son secrétaire général, Jef Heuthys, indiquait récemment : «On a déjà beaucoup demandé aux travailleurs depuis deux ans, mais c'est peu pourtant par rapport aux sacrifices qui fu -rent imposés dans les années trente, où il n y avait ni index ni Sécurité sociale et où les salaires étaient très bas. Le problème est de convaincre les travailleurs que les efforts demandés servent à quelque chose et qu 'ils sont équitablement répartis ( 6). 11 RF A : Des salaires en chute libre

A la différence des deux précédents pays, il n'existe pas, en RF A, de mécanismes institutionnels d'indexation. Ce sont donc les conventions collectives conclues pour un an (et qu'il est en principe interdit de remettre en cause en cours d'application) qui déterminent la progression des revenus: Ceux-ci sont cependant fixés en tenant compte de l'évolution des prix sur les douze mois écoulés et des prévisions établies par les services officiels. L'absence d'un système permettant de garantir une partie du pouvoir d'achat fait que ce dernier est, plus encore qu'ailleurs, dépendant des rapports de forces entre les classes. Ainsi, globalement, la part des revenus du travail dans la valeur ajoutée a constamment baissé dans les années cinquante et s'est stabilisée au cours de la décennie suivante. Ce qui signifie que de 1950 à 1970, au pays du « consensus », les salariés n'ont pratiquement pas bénéficié des progrès de la productivité. Ce n'est qu'à partir de 1970, avec l'intensification des luttes de classes dans toute l'Europe, que cette tendance s'est inversée.

Le développement de la crise a conduit la coalition des sociaux-démocrates et des libéraux à mettre en œuvre une politique « anti-inflationniste » combinant la défense du Mark, la réduction des dépenses publiques et l'amputation du niveau de vie. Pour ne pas heurter de front la base ouvrière du SPD et la DGB (7,5 millions d'adhérents), le gouvernement a eu recours aux mêmes ficelles que ses voisins : la lutte contre le chômage aurait comme pJ;talable le rétablissement des profits et donc des sacrifices douloureux pour les travailleurs. C'est la thèse que développe le rapport économique annuel adopté en février par le cabinet fédéral : 11 Le renforcement des investissements privés présuppose toutefois une amélioration nette et durable au niveau des coûts en ce qui concerne les frais salariaux, les prix des importations et les taux d 'intérêts. Sans une amélioration sensible des bénéfices, en régression considérable ces dernières années, on ne peut s'attendre ni à une reprise durable des investissements, ni à une augmentation des offres d 'emploi (8). 11

La bureaucratie syndicale a accepté cette terrible logique. Dans la métallurgie -qui, traditionnellement, sert de base aux négociations dans tout le secteur privé - I'IG Metall a accepté pour la deuxième année consécutive une augmentation inférieure d'un point au taux d'inflation. Dans le secteur public, I'OETV a signé avec l'Etat un accord prévoyant une stagnation des traitements en mars et avril et une augmentation de 3,6 % pour le reste de l'année. Résultat : une majoration globale de 3,15 %, alors que la hausse des prix tournera autour de 5 %. Officiellement, en 1981 , les salaires avaient déjà accusé un retard de 1,2 point sur les prix. Pour cette année, l'Institut de recherches économiques de Düsseldorf (R Wl) prévoit un recul de 1 % de la consommation des ménages. Cette politique des revenus a incontestablement atteint son premier objectif : relancer la compétitivité de l'industrie ouest-allemande, en particulier dans les secteurs exportateurs. La balance commerciale de la RF A devrait enregistrer un excédent de 55 milliards de deutschmarks.

Au moment où le SPD va peut-être devoir laisser la place à un gouvernement de guerre ouverte contre la classe ouvrière, la diminution du pouvoir d'achat et la progression ininterrompue du chômage ont pour principal effet d'accélerer les décantations au sein de la DGB. Le dirigeant du syndicat du papier-imprimerie écrivait par exemple en juillet, dans le bulletin de son organisation : 11 Notre alternative est la suivante : ou bien nous tolérerons le chômage et le démontage social, ou bien nous passerons dans la résistance, quel que soit le nom du gouvernement. 11

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