U moment où ce numéro de Critique communiste est mis sous presse, un enjeu politique d'importance demeure incertain : les résultats des premier et deuxième tour des élections municipales. Que la droite atteigne ou non les objectifs qu'elle s'est fixé- s'affirmer majoritaire afin d'accentuer une offensive visant explicitement à tourner la page ouverte par le l 0 mai- , les traits de la campagne électorale apparaissent clairement, malgré sa grisaille.
La direction du PS a entretenu l'illusion que ces élections ne pouvaient mettre en question le gouvernement : le respect de la Constitution voudrait que la gauche au pouvoir ait la durée pour elle. Ce qui l'a amenée à confier ses slogans à des professionnels de la publicité qui ont inventé les « Paris-Quilès, Paris-tendresse», ou «la gauche, c'est la bonne direction», combien mobilisateurs!
La« force tranquille» s'est muée en résignation teintée.d'inquiètude, la perte de vingt ou trente villes importantes apparaissant à la direction du PS comme un résultat somme toute honorable !
Les dirigeants socialistes n'ont pu cependant ignorer les vociférations et les gesticulations d'un Chirac, ni les conjectures d'un Giscard autour des différents scénarios conduisant à un retour rapide de la droite aux affaires. Ils y ont répondu tardivement et faiblement en appelant à l'union pour battre la droite, mais en se gardant de toute mobilisation. Un refus de la mobilisation qui a conduit le PS à ménager Chirac, à s'abstenir de dénoncer les maquignonnages du maire de Paris, au moment même où le Canard enchainé révélait que le dossier informatisé . de l'OPHLM de Paris avait été mis au service du RPR ! PS et PC ont misé sur une réaction de méfiance de l'électorat à l'égard d'une droite qui étalait un peu trop vite ses appétits de revanche et vendait la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Comme frappés d'asthénie et de paralysie, ils s'en sont tenus là !
Pourquoi les partis ouvriers qui soutiennent le gouvernement se sont-ils refusés à mobiliser contre une droite revancharde et menaçante ? Il suffit, pour le comprendre, de se reporter à leur politique au gouvernement, qu'ils n'ont pu défendre devant les travailleurs que sous de piètres camouflages mensongers et embarrassés. D'autant que deux bombes ont éclaté sous les pieds de la majorité pendant la campagne électorale, qu'elle n'est pas parvenue à désamorcer.
Les déclarations combinées de Maire et Rocard tout d'abord, pour réclamer un « plan de rigueur >>. Ces déclarations attestaient qu'un débat traverse le gou1 vernement sur l'opportunité d'un nouveau tour de vis, après les élections. Ces propos, annonciateurs d'une austérité aggravée, ne pouvaient servir que la droite. Et ses ténors surent immédiatement les utiliser, jusqu'à féliciter le leader de la CFDT pour son accès de« franchise»! Mauroy s'efforça de nier l'existence d'un tel débat dans le gouvernement en présentant un tableau béatement rassurant de la situation économique et de l'action gouvernementale. Mais cette opération d'illusioniste ne peut résister longtemps à la réalité de la crise. Le débat est bien réel au gouvernement sur la dose d'austérité renforcée qu'il conviendrait d'injecter (voir à ce sujet notre dossier sur la crise du système de protection sociale). Le discours de Mauroy ne trompait en définitive personne, mais il donnait le ton à la campagn~ insipide et défensive du PS, fondée sur la dissimulation des grandes
manœuvres en préparation pour faire payer plus durement la crise aux travailleurs.
La deuxième bombe est venue des ouvriers de l'automobile : par leur lutte tout au long des mois de janvier et février, dans les usines de la région parisienne, ils ont porté un premier coup à la politique de blocage des salaires. Le gouvernement y a répondu par des concessions qui le rendent toujours plus suspect aux yeux des patrons, et par une répression anti-ouvrière et antisyndicale qui montre, sans la moindre ambiguïté, de quel côté de la barrière il se situe. Mauroy n'a pas hésité à manier l'arme du racisme anti-immigré pour isoler les grèves. Malgré la complicité active des directions des confédérations ouvrières, le gouvernement demeure empêtré dans une situation dont il contrôle mal les développements.
Ainsi les conflits de Citroën Aulnay et de Renault-Flins se sont-ils noués en une épreuve de force qui prend valeur de test et d'exemple au plan national. Une course de vitesse est engagée entre une solidarité ouvrière qu'il faut reconstruire et les manœuvres combinées des directions patronales et du gouvernement pour dissocier le sort des licenciés de Flins et d'Aulnay. Le gouvernement a tout mis en œuvre pour repousser au lendemain des municipales la conclusion des luttes en cours. Mais son but est demeuré constant: faire payer aux travailleurs immigrés de l'automobile l'audace qu'ils ont montré en contestant dans les faits sa politique d'austérité. Là-dessus, aucune divergence, aucun débat, n'a traversé le gouvernement! Au-delà des travailleurs immigrés, l'exemple que veut faire ce gouvernement vise toute la classe ouvrière. Au moment où cet éditorial est écrit, bien des rebondissements sont encore prévisibles dans une situation qui se modifie de jour en jour (voir à ce sujet notre article sur les grèves de l'automobile). Cependant, ces premières épreuves de force entre un secteur de la classe ouvrière et le gouvernement auront profondément marqué la campagne électorale des municipales. Jospin dut s'en apercevoir, qui eut recours au jésuitisme le plus hypocrite quand il affirma que le PS était aux côtés des travailleurs de Citroën tout en justifiant le principe des licenciements à Aulnay. Le premier secrétaire du PS conseillait aux dirigeants de Citroën de manier la répression avec plus de discernement et de souplesse tactique!
En fait, et malgré les vains . efforts du PS, la campagne des municipales a constitué un révélateur : en faisant apparaître on ne peut plus clairement ce que sont les projets de la droite, en éclairant ce que sont ce gouvernement et la politique qu'il met en œuvre.
Au-delà des enjeux strictement électoraux, les questions qui ont surgi au cours de cette campagne ne seront pas closes les 6 et 13 mars. Bien au contraire, c'est quand les urnes auront été remisées qu'elles trouveront leur pleine et entière signification. Dans la mesure où il s'agit de questions centrales ouvertes depuis le 1 0 mai, elles vont se trouver avivées, et non atténuées, par les résultats électoraux, quels qu'ils soient.
C'est pourquoi la campagne menée par la Ligue communiste révolutionnaire et Lutte ouvrière autour des listes « la voix des travailleurs contre l'austérité » prolongera son écho bien au-delà de l'échéance électorale. La campagne menée en commun par nos deux organisations ne fut ni une parenthèse, ni un intermède dans notre action quotidienne, mais un porte-voix pour se faire entendre d'un grand nombre de travailleurs. En dépit du silence des médias sur nos listes, et au-delà du nombre de voix qui se seront portées sur elles, les positions que nous avons défendues rencontreront de plus en plus le sentiment et la volonté d'un nombre croissant de travailleurs et de travailleuses: parce qu'elles posent clairement les problèmes qui sont devant eux. Oui, il faut, comme ceux de l'automobile, se préparer à lutter contre les attaques patronales. Oui, il faut affirmer la nécessité d'une force politique alternative 1u PS et au PC, il faut construire un instrument de lutte, un parti capable de ·~Jeser dans l'action et de proposer· au mouvement ouvrier une politique anticapitaliste, une politique réellement socialiste. Les questions apparues au cours de la campagne électorale, et qui ne seront pas refermées de sitôt, poseront chaque jour cette exigence avec plus d'acuité .