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EDITORIAL

Le « roi Dollar » impose sa loi

Critique communiste, n° 21, juillet 1983 · p. 3-4 · 1 192 mots

E cherchez pas à savoir pourquoi le dollar monte. Car son mouvement vers le haut s'entretient de lui -même. »En somme, le dollar monte parce qu'il a des vertus ascendantes : voilà ce que le quotidien patronal les Echos en est réduit à dire à ses lecteurs pour expliquer les records successifs de la monnaie américaine. Les experts angoissés font les comptes : chaque centime de hausse affaiblit les effets bénéfiques escomptés du plan d'austérité sur le commerce extérieur. Il est désormais quasiment exclu que Delors réussisse à diminuer de moitié le déficit extérieur de la France, comme il l'espérait il y a trois mois. Un nouveau tour de vis va donc être à l'ordre du jour dans les mois qui viennent. Mais d'où vient donc cette mystérieuse fatalité du dollar, qui met tant de bâtons dans les roues du gouvernement ?

Les motifs qu'on invoque généralement pour expliquer la hausse du dollar sont variés : les taux d'intérêt élevés pratiqués par les banques et le gouvernement US, le déficit budgétaire américain, la récession mondiale, le début de reprise économique aux USA, la personnalité de Paul Volcker (le directeur de la Banque centrale américaine, la FED) ...

Tous ces facteurs ont une influence, et nous y reviendrons. Il semble cependant qu'à la racine du phénomène on trouve un motif proprement politique : la confiance retrouvée de la bourgeoisie internationale dans le leadership américain, grâce à l'élection de Ronald Reagan. Le début de l'envolée du dollar coïncide exactement avec l'élection présidentielle de novembre 1980 : de 4 francs au début de cette année, le billet vert passe à 5 francs fin 1980, à 6 francs fin 1981, et à plus de 7,60 francs aujourd'hui.

La bourgeoisie a confiance non seulement parce que Reagan est un idéologue du libéralisme échevelé, mais surtout parce qu'il met en œuvré une politique qui satisfait concrètement ses intérêts, et surtout ceux de sa fraction dominante : la bourgeoisie financière américaine. La volonté politique de celle-ci de restaurer son hégémonie sur l'économie capitaliste internationale se traduit d'abord par une politique planifiée de taux d'intérêt extrêmement élevés. Rendant presque impossible aux entreprises le fait d'emprunter, elle tarit ainsi une source importante de création de monnaie, aggrave la récession, provoque faillites et licenciements en série, et permet de peser sur les salaires grâce à la menace d'un chômage croissant. Doublée d'une diminution importante des dépenses sociales et de la fiscalité, cette politique permet une relance du taux de profit (pour les entreprises survivantes). L'euphorie de Wall Street en témoigne. Cependant, la reprise timide amorcée au début de l'année aux USA ne se confirme pas : la demande des ménages restant faible, la production ne redémarre pas vraiment.

Mais ce «détail» n'empêche pas, pour le moment, les capitalistes du monde entier de tourner des yeux admiratifs vers les USA. Et pas seulement les yeux, mais aussi des capitaux par milliards de dollars. L'inflation ramenée à 1 ou 2 % et le maintien de taux d'intérêt nominaux à 10 % permettent à un capitaliste qui achète des obligations ou des bons du Trésor US de réaliser un bénéfice certain de 8 à 9 %, sans aucun risque et avec une fiscalité favorable. Dans la conjoncture actuelle, c'est une occasion en or face à laquelle aucun «intérêt national» ne pèse un cent pour une bourgeoisie européenne (ou au-

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tre). En envoyant leurs capitaux outre Atlantique, les capitalistes français, espagnols ou anglais affaiblissent encore davantage leur propre monnaie. Mais peu leur importe puisqu'ils en font payer le prix à leurs propres travailleurs.

En outre, cet afflux massif de capitaux permet à la bourgeoisie américaine de financer son programme d'armement démesuré. L'Etat trouve facilement à combler son déficit budgétaire en émettant des créances à des taux très élevés. L'énorme déficit budgétaire US pèse ainsi sur les économies du monde entier. Cette politique provoque austérité et chômage dans les métropoles impérialistes, misère et famine dans de nombreux pays du tiers monde.

Ainsi, le dollar exprime et transmet les effets de cette politique vers les bourgeoisies des pays impérialistes de second rang. Europe et Japon principalement. Le franc baisse, mais aussi la lire, la peseta, la couronne suédoise, le franc belge, et même la livre sterling (dans une moindre mesure). Pour ces pays (sauf la Grande-Bretagne), la facture pétrolière doit être réglée en dollars. Elle augmente donc, alors que les exportations de marchandises, souvent réalisées en monnaie nationale, stagnent ou régressent. D'où déséquilibre commercial et nouvelle baisse de la monnaie : en ce sens, on peut dire que « le mouvement s'entretient de lui-même ».

Seuls trois pays tirent leur épingle du jeu : la Suisse, grâce à son rôle de place financière, et surtout l'Allemagne et le Japon. Ces deux derniers peuvent résister à l'offensive US en augmentant leurs exportations grâce à leurs positions de force sur le marché mondial. Depuis deux ans, le mark et le yen sont pratiquement stables par rapport au dollar, c'est-à-dire qu'ils le suivent dans son augmentation par rapport à toutes les autres monnaies. Comme le dit J. Plassard, un expert fi nancier : << Il n y a pas de montée du dollar, c'est une il/usion d'optique propre aux Français : ce qui caractérise le marché des changes, c'est une stabilité nominale étonnante au moins pour les trois principales monnaies. »

Ainsi, les USA, qui parviennent à enfoncer les pays endettés du tiers monde dans la récession pour leur faire payer les dettes, et qui imposent au gouvernement français de rentrer dans le rang des gouvernements d'austérité et de chômage, ne réussissent pas à contrecarrer l'offensive commerciale de la RF A et du Japon . Au contraire : le dollar, bien que stable, reste à un niveau très élevé relativement au mark et au yen, et ceci rend les exportations allemandes et japonaises très compétitives sur le marché américain. Ces deux pays n'ont donc guère à se plaindre de la politique de Reagan.

Comment les bourgeoisies à monnaie faible, comme la française, peuvent-elles espérer sortir de cette impasse ? Leur seul espoir : un assouplissement de la politique américaine. Delors espère que, devant la menace d'étouffement de la reprise économique aux USA par la faute des taux d'intérêt exorbitants, le gouvernement américain décide de diminuer ces derniers : alors le dollar baisserait car les capitaux cesseraient d'affluer. L'investissement pourrait redémarrer aux USA et ailleurs, et la reprise s'enclencherait vraiment.

Ce schéma néglige cependant de mentionner quels débouchés nouveaux permettraient une reprise véritable. Certainement pas les exportations vers le tiers monde, saigné à blanc par les dettes, ni les consommateurs au pouvoir d'achat laminé par les politiques d'austérité.

La proposition de Mitterrand d'un nouvel ordre monétaire international n'est qu'une tentative de plus pour amener les USA à renoncer à leur politique et à accepter enfin une saine et juste « coopération monétaire internationale », où les parités entre les monnaies seraient fixées en fonction de critères objectifs représentant « l'intérêt de tous ». C'est ne rien comprendre à la politique acharnée menée par Reagan pour restaurer l'hégémonie américaine; autant demander poliment au loup de se faire agneau.

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