La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Réponse à Lutte ouvrière

· Critique communiste, n° 3, décembre 1981 · p. 28-29 · 2 101 mots

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ANS le numéro de novembre de sa revue mensuelle, Lulle de classe, LO critique la politique de la LCR. Le jugement est sévère : 11 La Ligue cornmuniste dans le sillage du gouvernement de gauche " titre l'article, qui se conclut ainsi : 11 La LCR était, bien des fois dans le passé suivis te ti 1 'égard du PC et du PS. Etre suiviste à leur égard, auiourd'hui, c'est l'étre à l'égard d'un gouverne ment de la bourgeoisie. Alors qu 'il est nécessaire, explique LO, de montrer aux travailleurs, concrètement, qu'il ne f aut pas qu'ils comptent sur le gouvernement parce que c 'est un gouvernement qui n 'est pas à leur service, mais à celui de la bourgeoisie, la LCR se propose d'aiguillonner le gouvernement . Sa politique consiste en dernier ressort à donner au gouvernement des conseils sur l'art et la manière d'étre le plus anticapita/iste possible. Mais quels que soient les consei/s prodigués , on ne fera jamais donner du lait à un bouc. Les meilleurs conseils de la Ligue ne feront pas d'un gouvernement de la bourgeoi.sie un gouvernement qui défend les intéréts des travailleurs . Cela , la LCR le sait probablement. C'est sans doute là encore, une aflitude "pédagogique Seulement, celle pédagogie-là consiste, encore et touiours, à dire qu'ils ont quelque chose à al/endre du gouvernement. "

LO ne nous reproche donc pas d'avoir nousmêmes des illusions sur la nature du gouvernement Mauroy : ses critiques portent sur la tactique politique que nous avons vis-à-vis de lui. Pour les besoins de sa démonstration , LO caricature et déforme l'orientation de la LCR qui se réduirait à donner des « conseils » au gouvernement. Nous reviendrons sur cette question plus loin . Commençons par 1'<< attitude pédagogique >> que nous reproche LO. Le gouvernement Mauroy est un gouvernement bourgeois parce que, en dernière analyse, il mène une politique au service de la bourgeoisie. Mais c'est un gouvernement bourgeois d'un type bien particulier : il est composé, pour l'essentiel , de deux partis réformistes encore largement majoritaires dans la classe ouvrière. Du coup, la masse des travailleurs entretient avec lui des rapports différents d'avec un gouvernement bourgeois << classique >>. LO reconnaît d'ailleurs que 11 les masses ont des illusions "· Comment combattre ces illusions? Là est tout le problème. Si l'on regarde dans l'histoire passée du mouvement ouvrier, le problème n'est pas très nouveau. La LCR dans le sillage du gouvernement de gauche?

Résumant l'expérience des bolcheviks en 1917, Trotsky écrit: 11 Les masses avaient encore confianconce dans les socialistes ciliateurs , mais les masses les plus confiantes ont toujours une méfiance instinctive à 1 'égard des bourgeais, des exploiteurs, des capitalistes. C'est là -dessus que reposait la tactique des bolcheviks pendant toute la période. Nous ne disions pas : "A bas les ministres socialistes! ". n'avions méme pas lancé le mot d 'ordre "A bas le gouvernement provisoire" comme mot d'ordre actuel de lulle . En revanche nous enfoncions inlassablement le méme clou : " A bas les dix ministres capitalistes , ... " (Dans la Révolution espagnole, édi tion de Minu it.) C'est avec la même logique que Trotsky expliquait en juin 1936 : 11 Quand nous disons que le moment n 'est pas encore venu de combat -tre de front le gouvernement Blum , nous ne vou -lons pas dire par là qu'il faille le protéger, mais seulement 1 'a/laquer par le flanc .. Le mot d'ordre ne peut pas étre "A bas le gouvernement Blum ' >> mais "Il faut chasser les bourgeois radicaux du gouvernement Voilà la nuance. Elle est extrémement importante pour celle période .. . " ( 1)

Certes - et l'avons déjà expliqué dans Critique communiste- il y a des différences importantes entre la situation actuelle et celle de 1936, comme il y avait, alors, des différences d'avec la Russie de 1917. Cela peut avoir des conséquences importantes sur la formulation des mots d'ordre concrets, mais la méthode d'approche reste la même parce "que ces situations différentes ont un point commun: le gouvernement ej:. plàce est un gouvernement bourgeois d'un type particulier, composé, entre autres, par les partis

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rale. La première expérien- · des ministres bourgeois réformistes majoritaires dans la classe ouvrière. Cette méthode consiste à '' a/laquer ce gouvernement par le flanc », c'est-à-dire apparaître aux yeux des travailleurs non pas comme ayant la volonté de renverser ce gouvernement, mais comme ayant la volonté de mobiliser les travailleurs contre la hou rgeoisie et ses représentants directs qui s'opposent « au changement». Il ne s'agit pas de « pédagogie », mais de comprendre comment les travailleurs se mobilisent dans de telles situations et au travers de quelles expériences concrètes va se développer la conscience de classe.

Puisque, après tout, LO se réclame de Trotsky, citons-le encore. Dans une lettre aux trotskystes français, il écrivait le 21 juin 1936 : 11 Vous ave: lancé le mot d'ordre de gré~e généce en est faite. Répéter maintenant ce mot d'ordre de grève générale sans le définir. ni le concrétiser serail une faute. Nous devons bien comprendre nous-mémes que la prochaine grève sera. selon toute vraisemblance. dirigée non contre le gouvernement Blum. mais contre les ennemis de ce gouvernement, les deux cents familles. les radicaux. le Sénat, la haute bureaucratie. l'état-major, etc. Tout l'art de la stratégie consiste à orienter l'avant-garde vers le caractère inéluctable de celle nouvelle lulle acharnée contre les ennemis du prolétariat en dehors du Front populaire. mais aussi dans les rangs mèmes de ce

Nous ne me/lons pas Léon Blum dans le mème sac que les de Wendel et de La Rocque. Nous accusons Blum de ne pas comprendre la formidable résistance des de Wendel. Nous devons répéter qu 'en dépit de notre opposition irréductible au gouvernement Blum, les ouvriers nous trouveront en première ligne pour comballre ses en -nemis impérialistes. C'est là une nuance trés importante. décisive mème pour la période qui vient. » (Tome 1 0 des Oeuvres, page 119.) L'auteur de l'article de Lulle de classe ne doit pas être d'accord avec Trotsky puisqu'il écrit : 11 Pour n'avoir pas à s'en prendre directement au gouvernement, la LCR opère une distinction entre la politique du gouvernement d'un coté et celle du patronat de l'autre, mais laisse entendre qu'elles s'opposent dans une large mesure. 11 Il nous reproche d'exiger du PS et du PC qu' ils ne cèdent pas aux pressions du CNPF, ou bien de demander dans les entreprises nationalisées le départ des directions giscardiennes qui s'opposent au changement. Voyons de plus près ces exel')'lples. LO devrait d'abord se mettre d'accord avec Trotsky

En 1936, Trotsky expliquait qu'il fallait réserver '' nos coups les plus terribles aux ministres radicaux ( .. .) en expliquant ( .. ) que ce sont eux qui sabotent et qui ne peuvent pas ne pas saboter tout ce qui est progressiste dans le programme du gouvernement ». En 1981, la place est des plus modestes. La bataille pour la rupture avec la bourgeoisie inclut d'autres objectifs concrets, le renvoi des directions giscardiennes des entreprises nationalisées, des hauts fonctionnaires liés à l'ancien régime, l'offensive à porter contre le CNPF. Il s'agit, dans des conditions différentes, d'appliquer la méthode de Trotsky en 1936.

Le rédacteur de l'article de Lulle de classe devrait commencer par se renseigner. Il saurait qu'à Renault et dans les banques, par exemple, la volonté de chasser les directions giscardiennes est bien une aspiration profonde qui s'est exprimée dans les mobilisations. Cela se retrouvera encore à l'avenir et traduit la volonté des travailleurs de briser les obstacles qui s'opposent à leur volonté de changement.

Un autre article du même numéro de Lulle de Classe explique. à propos de Renault : 11 Mème des luttes isolées, sur des objectifs locaux. peuveYJt revètir un caractère politique. » Si tel est le cas. les rèvol utionnaires doivent, en liaison avec ces luttes, avancer des objectifs politiques. Reprocher au gouvernement Mauroy « de ne pas comprendre » la résistance au changement qu'opposent les directions giscardiennes, et exiger leur départ répond à ce souci. LO s'y refuse pour ne pas « créer des il!usions ». Mais sentant bien aussi que le mot d'ordre '' A bas le gouvernement ! "· comme sous Giscard, ne serait pas adapté à la situation concrète, LO se contente du slogan : 11 Vive les lu/les » (LO du 31 octobre). Dans une situation où la politisation se développe dans tout le pays, LO n'avance aucun axe politique central. C'est la conséquence de la ligne qu'elle a adoptée.

Comme pour Trotsky, lors du Front populaire de 1936, notre tactique politique n'implique aucun soutien, direct ou indirect, au gouvernement Mauroy et à sa politique. Nous soutenons simplement les mesures qui vont dans le sens des intérêts des travailleurs et sommes prêts à nous mobiliser contre les attaques de la bourgeoisie. Cette tactique n'implique pas de cacher la vérité. Il suffit de lire régulièrement la presse de la LCR pour se rendre compte qu'elle ne se contente pas d'attaquer le patronat et la droite : elle porte des jugements clairs sur la politique de Mitterrand-Mauroy. Mais avec une optique précise : celle qui consiste à défendre devant la masse des travailleurs les mesures que devrait prendre un gouvernement véritablement à leur service. Quand nou s expliquons que pour réduire le chômage il faut une loi sur les 35 heures, ou quand nous menons bataille pour que le service militaire soit réduit à six mois, nous le ra/sons pour que les travailleurs se mobilisent autour de ces revendications, car là est la question décisive. Mais nous interpellons aussi le PS et le PC à partir des revendications ouvrières. Quand. le plus souvent dans les luttes. les travailleurs vont voir les députés du PS et du PC qu'ils ont élus afin de leur rappeler leurs revendications et exiger qu'elles soient satisfaites, LO leur dit·elle que c'est faire mauvaise route parce que se bercer d'illusions ? Hors des batailles politiques essentielles

Cette démarche conduit LO à l'impuissance complète lors de batailles politiques pourtant décisives. En juillet éclatait l'affaire Willot, le gouvernement était obligé d'intervenir. LO se contentait d'u n simple commentaire:

11 Peut-ètre que pour /'ex-empire Boussac le gouvernementtrouvera des palliatifs pour éviter la colère des travailleurs. Peut-ètre mème trouvera-t-il une solution à plus ou moins long terme. Mais que ferat-il lorsque d'autres groupes financiers se lanceront à leur tour dans la mème manœuvre ? » La réponse vient au bout des lèvres: il faut nationaliser sous contrôle ouvrier et sans indemnités ni rachat les biens de Willot, et il faudra le faire pour tous les 11 groupes financiers qui se lanceront à leur tour dans la mème manœuvre ». Quelle belle occasion d'i ndiquer aux travailleurs la voie à suivre et ce qu'ils doivent exiger du gouvernement qu'ils ont élu 1 Mais non, LO se tait et préfère expliquer que nationaliser ne sert à rien.

Résumant ce que doit être la démarche des révolutionnaires, le Programme de transition (dont se réclame Lü) dit : 11 De tous les partis et organisati ons qui s'appuient sur les ouvriers et les paysans et parlent en leur nom, nous exigeons qu'ils rompent politiquement avec la bourgeoisie et entrent dans la voie de la lulle pour le gouvernement ouvrier et paysan . Dans celle voie, nous leur promel/ons un soutien complet contre la réaction capitaliste. f:n mème temps, nous déployons une agitation inlassable autour des revendications transifoires qui devraient, à notre avis, constituer le program -me de gouvernement ouvrier et paysan. " C'est là renforcer les illusions, devrait s'écrier le rédacteu r de l'article de Lulle de classe! Car, ignorant cette politique dont pourtant elle se réclame, LO préfère titrer : 11 Gauche ou droite, une mème politique : des milliards pour les patrons, la ceinture pour les travailleurs . » Dire aux travailleurs qu'il faut prendre l'argent dans les poches des patrons, ce serait sûrement <<donner - des conseils» au gouvern~ment Mauroy 1

(1) Tome 10 des "Oeuvres .. , EDI. Notons que lorsque l'auteur de l'article de " Lutte de classe .. fait référence à 1936, il prend quasiment le contrepied de Trotsky qui expliquait que c'est principalement à travers la présence des radicaux qu'il fallait critiquer la politique du gouvernement Blum. .. Lutte de classe .. écrit : " Déjà pour 1936, point n'est besoin d'évoquer la présence des radicaux dans la majorité gouvernementale pour expliquer pourquoi le Parti socialiste, comme le Parti communiste, ont pesé de tout leur poids, non pas pour soutenir les travailleurs qui occupaient leurs usines, mais pour arrêter la grève ...

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