La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

« 1984 », contre-utopies, utopies et marxisme

· Critique communiste, n° 32, août 1984 · p. 7-23 · 12 179 mots

•

• utop1es et marx1sme

"--.- --._..~,._ .. ~..;.::.......,;;~......;;_... UAND 1984 parut en France en 1950, trois livres d'Orwell avaient déjà été publiés en

Page 8

connu. La parution de 1984 fut une découverte en .l'existence et le régime de ceux de l'URSS.

français ; la Vache enragée (Dawn and out in Paris and London, devenu dans la réédition Dans la dèche à Paris et Londres), Et vive l'Aspidistra, les deux ouvrages chez Gallimard en 1935, et la Tragédie birmane, en 1946 chez Nagel. Néanmoins leur auteur, déjà célèbre en Angleterre, restait chez nous un informe de coup de foudre. Le livre fit grand bruit. Mais quand Simon Leys écrit aujourd'hui (1): «Quand les Français lisent Orwell, c'est généralement dans une optique digne du Reader 's Digest : son œuvre est alors réduite au seul 1984 privé de son contexte et arbitrairement réduit aux dimensions d'une machine de guerre anticommuniste », il serait plus exact de rejeter la phrase au passé, et en précisant de quels lecteurs français on parle : ceux qui s'expriment et tentent de faire l'opinion avec plus ou moins de chance. Ceux d'alors -beaucoup plus que ceux d'aujourd'hui-, d'optique si défaillante, n'étaient pas des lecteurs très innocents, mais cette intelligentsia de l'ère de la guerre froide qui se partageait équitablement en réactionnaires de droite et pro et crypto-staliniens.

Sans lunettes contradictoirement colorées, même un lecteur du seul !984 pouvait en faire une lecture correcte. Nous nous permettons d'en donner pour preuve, en annexe, l'article que nous écrivions (sous le pseudonyme de Pierre Géraume) à chaud dans un petit journal syndical aussi unitaire qu'éphémère. Sa lecture permet de vérifier que le seul 1984 était susceptible de parler sans équivoque.

L'éclair de « 1984 » A vrai dire, si Orwell avait eu le temps, avant de mourir, d'être stupéfait des admirations de droite et d'extrême droite suscitées par sa dernière œuvre, les critiques de gauche -de la réserve et du regret jusqu'à la dénonciation fielleuse ou enragéen'avaient plus rien pour le surprendre, lui qui avait écrit : «L'argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela "ferait le jeu" de telle ou telle force sinistre est malhonnête, en ce sens, que les gens n'y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement (...). Sous-jacent à cet argument, se trouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelque intérêt partisan, et de museler les critiques en les accusant d'être "objectivement" réactionnaires (2). »

En 1950, dire la vérité sur l'URSS et le stalinisme n'était que le fait de deux groupes très inégaux: une droite où se laissaient glisser nombre d'antistaliniens à œillères (voir les collaborateurs de la revue Preuve à l'époque) et quelques poignées de révolutionnaires, mis au ban, injuriés, exclus de toute grande publication, écrasés de mépris par l'intelligentsia de gauche.

La polémique qui eut lieu alors sur les camps staliniens fut caractéristique de ce climat, où s'opposèrent en particulier les deux ex-partenaires de l'éphémère RDR (Rassemblement démocratique et révolutionnaire) : David Rousset, fondateur du comité sur les camps, et Jean-Paul Sartre, trop occupé pour se donner les moyens de vérifier

Le roman d'Orwell était très gênant pour les aveugles volontaires - à qui il fallait attendre le rapport Khrouchtchev pour entrouvrir un œil - , très cuisant pour les épidermes dont il dérangeait la moustiquaire. Ceux qui ne pouvaient s'en tenir à la conspiration du silence (3), ou le dénoncer, comme c'était le cas en Angleterre comme œuvre « insultant 1 'Uni on soviétique » et destinée à « attiser la haine contre ce pays(4) »,se réfugiaient dans l'accumulation de reproches d'insuffisance littéraire, de vices de construction romanesque, d'excès grand-guignolesques, de failles de l'achèvement, etc.

« 1984 » : un chef-d'œuvre Certes, la critique littéraire la plus exigeante peut touver nombre de défauts à 1984. Mais, curieusement, c'est le cas de maints chefs-d'œuvre de tous les temps, des poèmes homériques aux textes quasi tous inachevés de Kafka, en passant par les pièces de Shakespeare ou de Molière, par Jacques le fataliste de Diderot et Lucien Leuwen de Stendhal. Peu d'œuvres géniales qui ne soient de quelque façon monstrueuses du point de vue de la critique académique. La perfection formelle ne serait-elle atteinte qu'au prix de quelque froideur et d'un certain manque de vie, de cette vie qui n'est jamais «en ordre ».

Simon Leys a toutefois raison quand il écrit dans son essai : « Orwell n'atteint pas cette universalité qui est l'apanage des artistes majeurs, et son œuvre n'est sans doute pas promise à la même permanence », et qu'en particulier- pas plus d'ailleurs qu'aucun autre écrivain contemporain- il ne peut « soutenir sans dommage [le] rapprochement aussi écrasant » que celui qu'on a fait de lui et de Kafka. Et il a encore raison de conclure : «Je ne vois pas qu'il existe un seul écrivain dont l'œuvre pourrait nous être d'un usage pratique plus urgent et plus immédiat », ce qu'il avait justifié un peu plus haut en écrivant : « Vivre en régime totalitaire est une expérience orwellienne ; vivre tout court est une expérience kafkaïenne (5). »

Dans le cas de 1984, les faiblesses ont d'ailleurs une grande circonstance atténuante : son auteur l'a écrit au milieu de sa lutte contre la mort. Peut-être un sursis de vie lui aurait-il permis d'en mieux modeler et polir telle ou telle partie. Mais on peut considérer cette spéculation même comme sans intérêt. Tel qu'il est, 1984 est un chef-d'œuvre en cela que ce roman opère une transposition projection du stalinisme dont

Page 9

Pie rer Bruegel. L 'F:ré. Hambourg.

la parfaite cohérence de l'art fantastique assure le dévoilement total.

Les meilleurs romans réalistes inspirés par la monstrueuse dégénérescence de l'URSS, tel, par exemple, 1 'Affaire Tou/aev de Victor Serge (paru en France deux ans avant 1984), ou beaucoup plus tard, le Pavillon des cancéreux de Soljenitsyne, démasquent le phénomène à partir d'un point de vue partiel, historiquement situé. Il s'agit de ce qu'on pourrait appeler des « romans chroniques », dont la valeur politique et morale ne déborde leurs limites de temps et de lieu que par leur valeur artistique propre. Orwell ne se situe pas dans son dernier livre comme romancier historien mais comme poète, et donc comme moraliste. Pour faire comprendre en quoi la menace incluse dans le phénomène stalinien échappe au conjoncturel et nous concerne tous, il l'a transposée dans le temps et dans l'espace, en a poussé la logique à son extrême limite illogique, et ainsi a pu favoriser les phénomènes d'identification au point de nous plonger nous-mêmes dans la peur, la nausée et le désespoir de ses héros alors que nous restons des spectateurs des témoignages les plus vrais et les plus beaux des romans réalistes. Et c'est sans doute cela qui a déclenché la réaction de haine féroce contre ce

Orwell était frappé par le fait que c'est l'intelligentsia de gauche qui avait été la meilleure couverture du stalinisme, son garant devant les masses : « Ce qui est sinistre, c'est que les ennemis conscients de liberté sont ceux pour qui la liberté devrait signifier le plus (...) L'attaque consciente et délibérée contre l'honnêteté intellectuelle vient des intellectuels eux-mêmes », écrivait-il (6). N'est-ce pas eux qui ont la charge et le devoir de porter la mémoire, y compris celle du mouvement ouvrier ? La Ferme des animaux souligne ce péril de la perte de la mémoire. Orwell y insiste sur la brièveté de la vie, sur l'incertitude des souvenirs, sur les risques d'une éducation mensongère, et donc sur la responsabilité des éducateurs et la fragilité des éduqués. C'est sans doute cette crainte de l'histoire réécrite qui lui a fait donner la forme d'une fable à sa Révolution trahie, et donc d'un livre destiné à la jeunesse.

Dans les masses, l'inversion des valeurs, pour peu qu'elle soit graduelle, peut réussir à s'imposer sur la base du conservatisme organisationnel, mais à deux conditions : que cela s'effectue dans un cours de déclin , de recul de la classe travailleuse ; que l'opposition qui porte les valeurs en voie d'inversion soit bâillonnée, voire exterminée. Bien que ces conditions n'aient pas échappé à Orwell (il les décrit dans la Ferme), il a sans cesse tendance à glisser de celles-ci à la notion d'incapacité intellectuelle des masses prolétariennes. Cela l'amènera à surestimer le rôle de la petite bourgeoisie éclairée dans le processus de la révolution , mais aussi à forcer le trait pour le rendre plus net (7). Ces traits accentués sont ce qui fo nt de 1984 une satire comparable en férocité à celle de Swift, ce que virent bien les meilleurs critiques anglais, dès la parution du livre (8). Mais le moyen littéraire de cette satire est neuf, et c'est ce qui égare les classificateurs, lesquels n'aiment pas le mélange des genres. Admirateur de Wells et de Jack London -et bien entendu lecteur du Meilleu r des mondes de Huxley qui fut son professeur à Eton (9) - Orwell a donné à sa satire une forme d'anticipation, le liant des deux éléments étant le plus noir de l'humour noir, cet humour spécifique de notre temps, qui prend là une de ses formes extrêmes, au point de disparaître finalement dans la noirceur.

Rien de la combinaison de ces divers éléments n'est cependant arbitraire. La satire devait prendre la forme de l'anticipation parce que le phénomène visé était à l'état naissant et en développement. Non pas comme celui auquel s'attaque Swift : un état social venu de si loin qu'il pouvait sembler naturel au public des lecteurs de la satire, mais au contraire un

Page 10

surgissement déroutant dont le danger était que ses traits pouvaient aussi bien sembler aberration passagère que forme embryonnaire. L'anticipation s'imposait parce que l'évolution même qui avait donné naissance à ce qu'Orwell baptise « le totalitarisme » avait été à la fois si rapide et si invraisemblable qu'il fallait bien s'interroger sur les capacités de son devenir. Ses manifestations avaient représenté un tel défi à la raison et à la rationalité, entraînant dans le même mouvement l'horreur et la bouffonnerie, que sa satire ne pouvait que hoqueter son rire en tremblant de peur.

Toute contre-utopie est une satire, et donc une mise en garde, ce qui semble avoir échappé aux critiques qui crurent voir en Orwell un simple anticipateur pessimiste.

1984 est un chef-d'œuvre en cela que c'est à la fois une œuvre de combat pour l'homme, une contre-utopie qui dessine en creux l'utopie positive du socialisme démocratique, et une transposition littéraire fantastique de la réalité sociale la plus importante de notre temps qui l'arrache à la contingence historique pour l'élever au niveau d'une réflexion morale sur le destin de notre espèce.

Car Orwell n'était pas un politique, mais un écrivain politique. Un écrivain, révolutionnaire certes, mais un écrivain d'abord, c'est-à-dire un homme dont l'expérience et le sentiment politiques se transmutaient en œuvre littéraire, en art.

Orwell n'avait qu'une médiocre formation théorique. Sa connaissance du marxisme était visiblement sommaire et superficielle. A l'égard de la théorie, il manifestait beaucoup d'indifférence, voire de répulsion et de mépris. C'est qu'il ne la considérait que sous l'éclairage des élucubrations des sectes ou des justifications a posteriori des appareils bureaucratiques ( 1 1 ). Mais comme écrivain, il change cette faiblesse en force, élevant le débat au niveau de 1 'interrogation sur les possibilités de la barbarie.

Et qui oserait maintenant assurer que ces possibilités sont nulles.

« 1984 )) comme analyse du stalinisme

Nous parlons de 1984 comme d'une satireanticipation du stalinisme. Ses critiques, comme Orwell lui-même, ont insisté sur ce qu'il y amalgamait des traits du stalinisme et du fascisme. Il est vrai que les ressemblances des manifestations politiques des deux systèmes avaient frappé tous les observateurs politiques - à commencer par Trotsky- et avaient fait naître plusieurs théories postulant leur identité profonde, parmi lesquelles celle de James Burnham qui influença profondément Orwell, bien que celui-ci en rejetait les conclusions d'acceptation de l'« Ere des Organisateurs ». Mais les traits qu'il emprunta au fascisme pour son 1984 (ainsi l'organisation des espions qui ressemble plus aux Jeunesses hitlériennes qu'aux Komsomol) sont secondaires par rapport à ceux qui sont tirés du régime stalinien, et cela pour une raison beaucoup plus profonde que le fait des régimes d'Hitler et Mussolini étaient détruits au moment où Orwell écrivait son dernier roman, à savoir que la contradiction entre le réel et l'idéologie n'atteint à l'absolu que là où le régime est la négation totale des principes de base dont il se réclame et dont il ne peut pas ne pas se réclamer sans saper ses propres fondations. L'axe de 1984, c'est précisément l'organisation épurée et la projection au paroxysme de cette contradiction. Le trait de génie par lequel Orwell exprime l'essence de ce non-sens, c'est l'invention du novlangue, dont chaque mot signifie en même temps une chose et son contraire, et avec lequel, par conséquent, l'interprétation du discours dépend de celui qui le tient, ce qu'il peut faire en changeant son contenu selon le temps et l'auditoire, ayant toujours raison puisqu'il a toujours dit à la fois le pour et le contre.

Du principe du novlangue découle le fonctionnement de l'Etat avec ses ministères de la Vérité, de l'Amour, et de la Paix. Orwell avait été frappé, en Espagne, par l'existence d'un ministère de la Propagande ( 12). Ce qui va de soi n'a pas besoin d'être organisé, mais il faut toujours des poètes pour dire les évidences (chez nous, c'est Jacques Prévert qui aura été le grand décapeur de l'absurdité des formules toutes faites). La mise en forme de la vérité s'appelle en clair le mensonge ; l'organisation de l'amour ne peut être que la répression de l'amour, et la préparation de la guerre ne mène pas à la paix. Le novlangue commande donc la correction constante de l'histoire réelle, rebelle aux mots. C'est la fonction du ministère de la Vérité (le Miniver).

Homme de lettres, et bien avant la grande vogue de la linguistique, Orwell a remarquablement démontré avec son « Appendice » sur les principes du nov langue -et bien que ce soit sous forme métaphorique- comment la sclérose d'une langue, son appauvrissement-rétrécissement, change le contenu même des mots et des concepts qu'ils portent. C'est par ce traitement littéraire qu'Orwell met en pleine lumière la nature de la« langue de bois>> dans ses fonctions de brouillage des notions et d'inversion des valeurs. Le novlangue, dont le mot clef est noirblanc est l'instrument de la doublepensée. Le livre d'Emmanuel Goldstein (le Trotsky d'Orwell) en explicite la nécessité pour le régime de 1984.

Il n'existe pas de description plus succincte, plus limpide et plus exacte du fonètionnement du stalinisme (et qui vaut, bien entendu pour la période post-stalinienne). La fureur stalinienne déclenchée par et contre ce livre tient précisément à ce qu'il démasque brutalement ce fonctionnement du système, ce qui est le pire crimepensée, celui dont la conscience fera s'écrouler tout l'édifice. On ne doit

Page 11

Pieter Bruegel. La Tnur de Babel (détail). Vienne.

pas savoir que le système est le contraire de ce qu'il prétend être. Ce secret est si fondamental que le système ne peut même pas tolérer qu'on en entreprenne la justification cynique, comme, par exemple, Sartre le tenta avec sa pièce les Mains sales et plusieurs écrits théoriques.

Puisque novlangue et doublepensée retournent toutes les réalités, « la guerre, c'est la paix », « l'ignorance, c'est la force », « la liberté, c'est l'esclavage » (ce dernier adage, rappelant le Léviathan de Hobbes qu'Orwell connaissait évidemment fort bien), il est clair que toute l'histoire de l'URSS se traduit aisément en novlangue : « les contre-révolutionnaires sont les révolutionnaires », « les juges sont les bourreaux », « le paradis, c'est l'enfer », « les pères des peuples sont les tyrans » et « les chefs gemaux sont les bureaucrates bornés >>. C'est pourquoi le novlangue et la doublepensée doivent être admis sans jamais être analysés ; ils fonctionnent tout seuls, et seul Dante Orwell dit leur nom.

Cette analyse du stalinisme par Orwell n'est pas marxiste. C'est une description de sa mécanique, une phénoménologie. Il n'empêche que cette critique est faite de la gauche. Car la critique de droite du stalinisme identifie toujours marxisme-communisme et stalinisme. Orwell au contraire montre, comme les trotskystes, que le stalinisme est l'inversion et la perversion du communisme. Le monde de « 1984 )) dessine-t-il l'avenir?

L'accusation de défaitisme portée contre 1984 tenait à ce que cette fiction semblait accorder au système bureaucratique à la fois perennité et extension. Trente ans après, on peut faire remarquer qu'il est toujours là en URSS et qu'il s'est étendu ou est en voie d'extension à une zone importante du monde. Mais cette réponse serait doublement superficielle. D'abord parce que la solidité apparente du régime de l'URSS est encore plus douteuse qu'en 1950 ; ensuite que son extension -ou ce que l'on considère comme tel- n'a rien à voir avec celle qui, en deçà d'Orwell, était pronostiquée par Rizzi ou Burnham.

Dès 1950, il était aisé de contredire cette accusation de défaitisme- toujours à condition de savoir lire. En effet, qui sont les personnages centraux du livre ? Tous des « bureaucrates », des petits et des grands. Winston Smith est le frère jumeau de Roubatchoff, du Zéro er l'Infini d'Arthur Koestler, publié dix ans avant 1984. Comme Roubatchoff, Winston Smith est un capitulard, c'est à dire un homme dont l'effondrement dernier est inscrit dans la lente et progressive usure de la fibre morale, dans la longue acceptation du système de la doublepensée. Son mobile de révolte est trop personnel, manque trop de racines profondes pour aller au-delà de la velléité. Son espoir est extérieur : « S'il y a un espoir, il est chez les prolétaires (15). » Or, les prolétaires ne bougent pas.

On a là « le point» de la situation d'Orwell au moment où, malade, il écrit son roman. Orwell espère encore en le prolétariat. Mais il ne le voit pas bouger. Il bouge moins que jamais en ces années cinquante, la décennie la plus noire de l'après-guerre qui est celle des guerres du Vietnam, de Corée puis d'Algérie, sans que cela provoque aucun de ces grands mouvements de masse prolétariens qu'avait connu l'Entre-deux-guerres mondiales. Trois ans avant la mort de Staline, le climat général était au pessimisme. Avant le déluge titrait un cinéaste. Comment Orwell aurait-il été optimiste, lui que la tuberculose rongeait, après tant de déconvenues, parmi lesquelles les dérobades et les reculs des éditeurs, y compris certains « de gauche », devant ses livres ?

Pourtant il regardait encore, toujours, du côté du prolétariat. Un prolétariat qui n'avait jamais cessé de

Page 12

lui être étranger malgré la vive sympathie qu'il lui inspirait. D'origine bourgeoise, Orwell était un cas type de ces intellectuels dont l'attitude à l'égard de la classe ouvrière est ambivalente : tendu vers elle par un mélange difficilement analysable de mauvaise conscience et de soif de justice sociale ainsi que de fascination par sa force obscure, mais incapable de s'assimiler à elle et oscillant entre méfiance et idéalisation. Selon l'état des forces et de la conscience de la classe prolétarienne en chaque pays, l'oscillation de ce type d'intellectuels en amena de nombreux à tomber de façon masochiste dans le stalinisme, crypto ou non, tandis qu'ailleurs le repli dans le marécage de l'humano-libéralisme l'emportait. Orwell ne sombra dans aucune de ces deux ornières. En Angleterre, la pression dominante dans le mouvement ouvrier était réformiste, et la gauche la plus importante était encore centriste. Orwell sympathisa avec l'Independant Labour Party, l'ILP (c'est sous l'égide de cette organisation qu'il alla se battre en Espagne dans les brigades du POUM qui, comme l'ILP, était membre du bureau de Londres) ( 16). Cet ILP ne cessa d'osciller entre le philo-stalinisme (ses dirigeants refusèrent de participer à la Commission Dewey qui jugeait les Procès de Moscou) ( 17) et l'anticommunisme. L'étonnant, chez Orwell, c'est qu'avec un sûr instinct et une grande indépendance de jugement -malgré son entourage centriste- ses sympathies allaient vers l'aile gauche de l'ILP et, bien qu'il ne cessât de manifester un éloignement dédaigneux pour ceux qu'il considérait comme des extrémistes révolutionnaires, dépourvus de tout réalisme, les conclusions dernières de son expérience espagnole furent identiques à celle de la IVe Internationale, en particulier et surtout qu'il ne pouvait y avoir de victoire dans la guerre sans extension de la révolution. Il est d'autant plus louable qu'il ait tiré cette conclusion qu'il était parti du point de vue contraire, apparemment logique et réaliste, et que c'était le point de vue dominant des « politiciens » de gauche ( 18). , En 1950, sans horizon visible de révolution, et le stalinisme continuant à empoisonner la conscience des masses décisives de la classe ouvrière, traumatisé comme il l'était par son expérience désastreuse de la guerre d'Espagne -et peut-être aussi de ce qu'il avait pu voir en Allemagne, où il se rendit comme correspondant de guerre - comment Orwell n'aurait-il pas considéré la bureaucratisation du monde comme une hypothèse vraisemblable ?

A la différence de Burnham, il ne pouvait envisager un accommodement avec elle. En conséquence, la seule façon pour lui de contribuer à la lutte contre cette éventualité, c'était de l'imaginer dans toute son horreur barbare et de dresser cette image devant les yeux brouillés avec assez d'éclat pour les déciller.

C'était se battre sur son lit de mort. Qui mène un tel combat n'est pas défaitiste. Selon le mot de Guillaume le Taciturne, c'est entreprendre même sans espérer, et persévérer· quoique n'ayant pas réussi, jusque-là.

« 1984 » et «la Ferme des animaux» Tous les critiques qui ont étudié Orwell ont insisté sur la supériorité de la Ferme des animaux sur 1984. Il est vrai que la Ferme des animaux est un petit bijou littéraire d'imagination et d'humour. Nous avons dit plus haut que 1984 était une œuvre achevée fébrilement par un mourant qui livrait avec elle son dernier combat et qui n'avait plus ni la force ni le temps du raffinement. Il ne croyait pas qu'il allait mourir, dit Crick, et il faisait d'autres projets. Cet argument accorde trop à la conscience claire dans le rapport de l'homme à son œuvre. Orwell travaillait 1984 avec soin, mais il s'y acharna avec un sens très profond de l'urgence où l'on sent un instinct du temps compté. Même sans atteindre ses facultés mentales, le travail de destruction de la maladie ne pouvait pas ne pas limiter ses grandes facultés créatrices. Il n'empêche que c'est ce dernier roman que l'on doit considérer comme son chef-d'œuvre, à moins d'esthétisme superficiel.

Quant au fond, la comparaison souvent faite entre les deux livres est d'ailleurs non pertinente. A la rigueur, pourrait-on dire que le second prolonge dans l'imaginaire ce que le premier traitait comme travestissement du réel. En effet, la Ferme des animaux est la transposition de l'histoire de l'URSS - avec comme préambule l'apport de Marx·-Sage l'ancien-, depuis la révolution jusqu'aux maquignonnages de compères entre bureaucrates et impérialistes. L'humoristique déguisement animal n'a, bien évidemment, de sens que dans la mesure où les masques sont transparents. Une anticipation, au contraire, ne puise son efficacité que dans une transposition presque inverse : celle de l'hypohétique en fantomale réalité.

La fonction même de ces deux livres n'est pas la même. La Ferme des animaux dit, en quelque sorte : voyez donc la réalité de ce qui s'est passé en URSS. 1984: voyez ce qui vous menace. Et il est évident que la satire est, comme genre, plus aisée que la prophétie. Même si Horace ou Lucien de Samosate ont plus de talent littéraire que les prophètes de la Bible, leur œuvre a moins de portée. L'étonnant, dans le cas d'Orwell, c'est qu'il ait pu être à la fois Lucien et Jérémie.

« 1984 vu d'Eurasia » Curieusement, si 1984 n'est pas une « suite » factuelle de la Ferme des animaux , cette « suite >> a été

Page 13

Pieter Bruegel. La Tour de Babel (détail). Vienne.

écrite récemment par un Hongrois, Gy6rgy Dalos, sous le titre 198 5 (19 ). En effet, bien que ce petit roman reprenne les personnages - Winston Smith, O'Brien et Julia Miller- ainsi que la structure géopolitique du monde, telle qu'elle est imaginée dans 1984, il n'est pas traité comme une contre-utopie, corrigeant Orwell à la lumière des quelque trente-cinq années écoulées entre les deux livres, mais n'est qu'une satire de la période dite de « déstalinisation » et de « normalisation » des régimes bureaucratiques, une « farce bouffonne », comme l'écrit son traducteur-introducteur Emile Noiraut, fine et amusante et d'un bon connaisseur du post-stalinisme, mais qui ne s'élève jamais au niveau tragique de son modèle.

Il n'empêche que ce roman présente, au-delà de ses qualités proprement littéraires, un double intérêt. D'abord celui de manifester l'importance de l'influence qu'a eue l'œuvre d'Orwell à l'Est où, comme on peut l'imaginer, son entrée était purement clandestine. Simon Leys cite dans son essai (20) l'opinion d'Alexandre Nekrich qui a écrit : « George Orwell fut peut-être le seul auteur occidental à avoir compris la nature profonde du monde soviétique », et celle de Czeslaw Milosz qui, parlant des intellectuels d'Europe de l'Est, et même de membres du Parti qui lisent 198 4 écrit : « Ils sont stupéfaits de voir un écrivain qui n'a jamais vécu en Russie capable de percevoir avec tant d'acuité les réalités de la vie russe. Le fait qu'il puisse exister en Occident des écrivains à même de comprendre les mécanismes de la bizarre machine dont ils font eux-mêmes partie les plonge dans l'étonnement et semble réfuter cette réputation de stupidité qu'on prête généralement à l'Occident. >>

En second lieu, la manière dont ce petit roman « reflète » la pensée orwellienne est pleine d'intérêt. Dalos est un membre typique de la génération actuelle de contestataires littéraires lucides mais dominés par le scepticisme qui s'expriment dans l'adoucissement de la dictature bureaucratique. Il est impitoyable à l'égard de l'ensemble de ses personnages qui représentent tous les types politiques des générations précédentes et avec lesquels, visiblement, il règle ses comptes. Pas de problème, pour O'Brien, guépéoutiste de haut rang qui se comporte comme Béria, mais, lui, finit simplement dans un asile psychiatrique. Plus étonnante est déjà la sévérité de Dalos à l'égard de Winston et de Julia. Certes, il les voit -comme nous-mêmes- en tant que capitulards et velléitaires, mais sans avoir pour eux le réflexe de pitié identificatrice que nous inspire leur amour chez et pour Orwell et ses lecteurs d'Occident que nous sommes. Winston, devenu une sorte de Nagy-Luckacs, est, après la mini-révolution de 1985, condamné à mort, puis gracié. Julia, comme un Kadar, de contestataire se transforme en bureaucrate libéral new-look. On sent là tout le mépris que la jeune génération a pour ses aînés incapables de sortir de leur enlisement. Mais cela va plus loin encore : la même ironie méprisante s'étend jusqu'aux rescapés des camps et des prisons- peints comme sortant de l'enfer en bon état physique. Et là l'injustice est criante alors que nous savons qu'il y avait parmi ces derniers des hommes et des femmes, certes vaincus, mais qui n'avaient pu que l'être, et qui restaient capables d'un dernier combat, le seul qui leur était possible, en écrivant des livres de lucidité et de flamme, tels Chalamov, Evguenia Guinzbourg, Zimine et d'autres. Le nihilisme de Dalos se manifeste encore plus nettement par l'histoire de cette révolution de 1985, qui combine des traits de notre 1968, du printemps de Prague et de la révolution hongroise de 1956, mais avec une ironie dépréciative qui insulte au moins la magnifique révolution de son propre peuple ; non seulement des poètes peut-être bavards et coupeurs de cheveux en quatre - dont il se peut que certains étaient tenus et manipulés, comme il les peint, par la police secrète - et qui eurent tout de même le mérite d'initier le

Page 14

soulèvement, mais aussi -et c'est un peu trop- les masses et leurs leaders naturels- devenus ici un immigré musulman analphabète- ce qui, à la rigueur, passerait comme caricature de nos soixante-huitards, mais révolte projetée sur ceux qui donnèrent leur sang à flot à Budapest.

Enfin, ce pessimisme purement négatif éclate dans la perspective du roman. Les documents, sensés être rassemblés en 2035, soit quarante ans après la révolution avortée de 1985, décrivent la continuité du monde bureaucratique, avec comme seul soupirail l'enclave capitaliste de Hong-Kong, Eldorado de l'abondance, tel qu'on imagine les pays bourgeois à l'Est. Une défaite militaire -donc, une cause extérieure- a amené la chute de Big Brother, mais cela n'a été qu'un répit (la «déstalinisation») avant l'adaptation du système. Pas d'issue ! Dalos ne semble pas, comme Orwell, attendre quoi que ce soit du prolétariat. Est-ce parce que la nature satirique de son livre -qui frappe souvent si férocement juste- interdit un propos aussi sérieux, aussi grave ? La réponse doit retourner la problématique : c'est parce que la perspective du romancier est d'un pessimisme total qu'il a donné à son œuvre le caractère d'une bouffonnerie ravageuse.

Ce livre, comme les plaisanteries à la Schveik que l'on échange dans les rues des capitale de l'Est, exprime le scepticisme de l'impuissance ; il n'est pas un élément de préparation à la révolution antibureaucratique.

Ce pessimisme de Dalos est comme une réponse à l'optimisme antibureaucratique d'Andreï Amalrik. C'est le livre de ce dernier, l'Union soviétique survivrar-e/le en /984 ?(21), paru en France en 1970 qui ranima le souvenir du roman d'Orwell, alors un peu oublié ici, mais visiblement pas en URSS. La date choisie pour le pronostic d'un effondrement de l'URSS était purement littéraire et, lors de la réédition du livre en 1977, Amalrik étant alors expulsé d'URSS, il nota qu'il avait trop rapproché les échéances. A vrai dire on ne pouvait qu'en être sûr à bien suivre son analyse et ses raisonnements.

On sait que ce livre n'est pas un roman, mais un petit essai de « soviétologie », prolongé par une futurologie de l'URSS. « Mes pronostics doivent plus à l'intuition poétique qu'à autre chose », écrit-il dans sa préface de 1976. Mais c'est une pirouette pour couvrir un changement de perspective, le doute succédant aux certitudes de naguère.

La cause de ce changement n'est pas dans son analyse. Celle-ci est remarquable et recoupe d'ailleurs aussi bien celle de Roy Medvedev, à sa gauche (22), que celle de Voslensky, à sa droite (23). Libéral, à la façon soviétique de Sakharov, par dégoût de toutes les idéologies, toutes compromises à ses yeux, on ne peut reprocher à Amalrik aucune malhonnêteté dans sa description : elle est lucide et sereine, quoi qu'elle sonne terriblement orwellienne : en bas, une masse polétarisée et « désidéologisée >> et cette « classe étrange» de la paysannerie prolétarisée mais sans conscience, masse globale dont personne ne sait quel est l'état d'esprit, sinon qu'elle vit dans le « mécontentement passif» ; en haut les appararchiki pour qui l'idéologie, fut-elle « marxiste », est « une vieille savate » dont la vision des choses est mécaniquement « démonologique » (24) et qui vivent sur «le capital d'épouvante» du règne de Staline, dans la peur de toute pensée critique et de tout changement, de tout ce qui bouge ; entre les deux la « classe moyenne » des « spécialistes », à l'égard de laquelle Amalrik nourrit des sentiments ambivalents. Il met en elle ses espoirs sans s'en cacher les graves faiblesses, la mentalité de fonctionnaires, l'incompréhension des notions de libertés individuelles, du droit, de l'autogestion. En annexe de son livre, dans une lettre à Anatole Kouznetsov, il fustige le destinataire et ses pareils, « les gens habitués à penser une chose, à en dire une a.utre et à en faire une troisième [. . .] qui détestent en secret le pouvoir, mais exécutent tout ce qu'il ordonne, voire davantage », c'est-à-dire ceux qui pratiquent la doub!epensée et la vivent. Kouznetsov ayant lui-même parlé de « monde orwellien », Amalrik lui dit: « Mais s'il en est ainsi, vous lui avez apporté votre obole, sous la forme de votre soumission au KGB et de vos relations mystiques avec lui. »A l'autre extrémité de l'« intelligentsia», le mouvement démocratique a toute sa sympathie, mais il ne peut se cacher son effrayante faiblesse : quelques dizaines de militants actifs, quelques centaines de sympathisants.

Amalrik, en 1970, avait donné un tableau des idéologies soviétiques qu'il perfectionna en « roue » en 1976, manière de montrer comment les marges de chacune se fondent avec celles des voisines dans un continuum que seule pourrait sans doute briser la lutte ouverte des idées. L'opposition intellectuelle elle-même se partage en trois idéologies principales que l'on peut circonscrire comme un arc du cercle de la roue : le « marxisme authentique», l'« idéologie chrétienne », l'« idéologie libérale » et qui s'opposent respectivement au pseudo marxisme néo-stalinien, à la néo-slavophilie et au nationalisme néo-stalinien. Tout cela confirme le connu.

Ce qui fait l'originalité d' Amalrik, c'est sa démonstration de l'usure du régime qu'il compare à celle de l'autocratisme russe du début du siècle. Pour lui, l'URSS est « ce colosse qui se meurt lentement », et il écrit : « Tout régime totalitaire tombe en décrépitude sans s'en apercevoir. » Il dévoile « l'illusion de toute puissance créée par l'écrasement de la résistance intérieure», alors même qu'il «ne peut réprimer toutes choses avec son ardeur d'antan ». Et il rappelle que l'impossibilité de la réforme est la condition de la révolution. Si l'on ajoute à cela qu'Amalrik mentionne que, de tous les courants contestataires, aucun ne remet en cause le principe de la

Page 15

Pieter Bruegel. La Tour de Babel (détaiD. Vienne .

propriété collective des moyens de production, on voit que ce libéral n'a rien d'un réactionnaire et qu'il est un adversaire aussi tranquille qu'optimiste de la bureaucratie.

Pourtant, comme le maître mot de son analyse et de la société soviétique est « passivité », du haut en bas, Amalrik -toujours sur le précédent de l'empire tsariste- penchait en 1970 vers l'hypothèse que l'URSS, elle aussi, recevrait de la guerre le coup de boutoir qui la ferait s'effondrer comme un édifice vermoulu. Et cette guerre -c'est là son « anticipation » que l'on pourrait croire inspirée par l'affrontement entre l'Eurasia et l'Estasia de 1984c'est avec la Chine qu'il l'attendait. Avec la Chine dont il comparait avec pertinence l'évolution postrévolution culturelle avec celle de l'URSS des années trente, et dont il voit l'évolution vers un socialnationalisme parallèle -et donc ennemi- de celui de l'URSS.

En 1976, cette hypothèse futurologique perdait sa probabilité -et combien plus huit ans plus tard ! -et Amalrik semblait pencher davantage vers l'hypothèse - moins facilement datable- d'un effondrement intérieur provoqué par une crise entraînant en chaîne la rupture de tous les équilibres instables de la société avec, au terme, l'alternative d'une dictature militaire (26) ou de chaos anarchique, dont il prévoit qu'auprès « les horreurs des révolutions russes de 1905-1907 et 1917-1920 paraîtront alors des tableaux tout simplement idylliques ». Face à cette révolution tout de même désirée, Amalrik se situe pourtant déjà en « Girondin », et met à nouveau ses espoirs dans « l'organisation de la classe moyenne ».

Orwell, lui, mettait son espoir messianique dans le prolétariat, au fond de la peinture d'une société bureaucratique statique. Amalrik, que son éloignement du marxisme rend aveugle et méfiant à l'égard des forces prolétariennes, voit pourtant mieux qu'Orwell le mouvement d'usure de ce monde apparemment immobile. Mais il sait qu'il va mourir sans pouvoir distinguer comment.

Utopies et contre-utopies

Les utopies proprement dites sont dans un rapport constant avec la révolution. Elles sont des projets littéraires - futurologiques- de sociétés harmonieuses, projets édifiés quand les conditions sociales et économiques de la révolution ne sont pas mûres ou qu'ell~s ne sont pas saisies par la conscience sociale. Lorsque la révolution déferle, les écrits utopiques disparaissent et leurs projets font place à des programmes. Etant dégagées des contingences historiques et sociales, les utopies supposent résolues toutes les contradictions du réel, surmontés tous les conflits du vivant, entre autres ceux de classes. Elles se meuvent dans la vertu et l'angélisme, même quand c'est Sade qui en écrit une (27). Mais qui fait l'ange fait le robot, et la critique moderne, échaudée par les pratiques des idéalistes, a beau jeu de déceler l'enfer dans ces paradis trop bien organisés. De là à conclure que le stalinisme est de l'utopisme en chair et en os (en chair sanglante et en os broyés), il n'y a qu'un pas, vite franchi, qui, en même temps et inversement, suppose le stalinisme légitime filiation du marxisme, et calomnie la générosité des grands utopistes.

Huxley, dans cet esprit, place en épigraphe de son Meilleur des mondes cette citation de Nicolas Berdiaeff: « Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu'on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante : comment éviter leur réalisation définitive ? . . . Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels de la classe cultivée rêveront aux moyens d'éviter les utopies et de retourner à une société non utopique,

Page 16

moins 'parfaite' et plus libre. » Portique convenable à un tel roman, comme nous le verrons : c'est bien là le cri d'angoisse de la petite bourgeoisie qui se tourne vers le passé parce qu'elle prend le dévoiement du rêve humain pour sa réalisation.

Rendre l'utopie responsable, pèle-mêle, des explosions de la violence révolutionnaire et de celles des reflux contre-révolutionnaires, c'est, soit de la stupidité, soit de la canaillerie. C'est, en tout cas, intenter aux utopistes, dont tout l'effort tendait à découvrir la perspective d'un monde enfin humain, un procès qui, au-delà d'eux, atteint la possibilité même de transformer le monde et de changer la vie.

Mais la fameuse ironie dialectique jette les contre-utopistes dans un travers parallèle, de sens inverse, à celui qu'ils dénoncent dans l'utopie. Contre-épreuve de l'angélisme utopien, le catastrophisme des contreutopies est tout aussi unilatéral. Celles-ci suppriment pareillement les contradictions. Mais si les utopies suscitent des rêves qui conduisent à l'action, le cauchemar des contre-utopies «classiques» tend à susciter la peur, à paralyser l'action, voire à rechercher un sauveur suprême contre les apocalypses des apprentis sorciers.

Dans la littérature, les contre-utopies sont trop rares pour qu'on puisse les considérer comme un genre. Mais si elles abondent en notre temps, c'est qu'en parallèle aux utopies, elles expriment la perte ou l'éclipse de l'espoir révolutionnaire, voire le désespoir au compte de toute transformation du monde. Ce cadre laisse place à des contre-utopies révolutionnaires et à des contre-utopies réactionnaires.

Nous avons vu que celle d'Orwell était du premier type. Elle n'est pas seule du genre, ni la première. Orwell connaissait et admirait le Talon de fer de Jack London, paru en 1908 (28), roman de politique fiction dont la seconde partie est une anticipation de révolution écrasée avec une sauvagerie méthodique et que suit une longue période -trop longue, plus de six cents ans - de domination mondiale de l'Oligarchie, dictature du grand capital avec des méthodes où le fascisme est deviné. Dans ce grand livre, les naïvetés, les simplismes, les simplifications quelque peu enfantines même, ne manquent pas, mais elles sont emportées par la puissance de la vision d'ensemble et par les prévisions stupéfiantes téléscopées dans le temps, depuis celles des dates (1912 pour l'éclatement de la guerre mondiale, le 27 octobre 1917 pour le déclenchement de la Commune... de Chicago) jusqu'à l'évolution des Etats, en passant par l'organisation des révolutionnaires professionnels (dont Jack London ignorait l'existence réelle), la réaction du terrorisme dans le mouvement ouvrier quand la révolution reflue, les escadrons de la mort, et l'infiltration d'agents révolutionnaires dans les sommets ennemis comme le fera le Komintern, on en passe.

Au Talon de fer, comme cela sera le cas pour 1984, sera fait le procès en «pessimisme». Trotsky devait, dans une lettre du 16 octobre 19 3 7 à Joan London, fille du romancier mort en 1916, régler le compte de cette accusation : « L'important, ici, ce n'est d'ailleurs pas le pessimisme de Jack London, mais sa tendance passionnée à secouer ceux qui se laissent berner par la routine, à les contraindre à ouvrir les yeux, à voir ce qui est et ce qui est en devenir. [ ... ] On peut affirmer avec certitude qu'en 1907 il n'était pas un marxiste révolutionnaire, sans excepter Lénine et Rosa Luxemburg, qui ne représentât avec une telle plénitude la perspective funeste de l'union entre le capital financier et l'aristocratie ouvrière. Cela suffit à définir la valeur spécifique du roman. [ .. .] parler du pessimisme de l'artiste! Non, London est un optimiste au regard aigu et perspicace. "Voilà dans quel abîme la bourgeoisie va nous précipiter si vous ne la mettez pas à la raison" - telle est sa pensée, et cette pensée a aujourd'hui une résonance incomparablement plus actuelle et plus vive qu'il y a trente ans. »

Ce texte est à relire tout entier (29). Qu'on nous permette d'y ajouter une remarque générale : en littérature, l'optimisme ne consiste jamais à peindre la réalité en rose et à cacher les périls, mais dans l'indication, fût-elle un seul point lumineux à l'horizon du livre, de la capacité de changer cette réalité et de surmonter ces périls.

Parmi les œuvres postérieures à 1984 que l'on peut caractériser comme contre-utopies révolutionnaires, il nous faut signaler une œuvre curieuse dérobée sous un titre absurde, c'est Planète à gogos, de Pohl et Kornbluth, qui fait subir au monde capitaliste le traitement effectué par Orwell sur le monde bureaucratique. Dans ce roman, le prolétariat est réduit au servage dans d'immenses usinesdortoirs-cantines souterraines dont il ne peut sortir, les innombrables sans-travail couchent dans les escaliers des immeubles, se disputant au couteau une place sur les marches. La dictature, parfaitement anonyme, est celle des magnats de la publicité. Tableau atroce et cependant optimiste en cela que les auteurs ont retenu cette leçon de l'Histoire que, contre toute forme d'oppression, les opprimés ont toujours fini par trouver la voie de la lutte. Et l'on voit apparaître finalement, surgissant de la clandestinité, le parti révolutionnaire adapté au type de barbarie oligarchique que notre monde actuel peut nous faire entrevoir.

En revanche, d'autres contre-utopies sont totalement négatives, voire réactionnaires. Nous n'en prendrons que trois exemples. Le premier est bien oublié et c'est dommage, car le cynisme de son thème le rend particulièrement saisissant : il s'agit des Con -damnés à mort, de Claude Farrère (30).

Page 17

Pieter Bruegel. La Tour de Babel (détail). Vienne.

L'épigraphe de ce roman, emprunté à Darwin, explicite le titre. Sont condamnées à mort les espèces dont les conditions de vie disparaissent, et tel est le cas, pour Claude Farrère, du ... prolétariat. Le monde de son anticipation a vu l'achèvement de la polarisation des classes. En bas, les masses de prolétaires vivent dans des « blocs » (le mot n'a-t-il pas été inventé par Farrère ?), en haut, il n'y a plus aux Etats-Unis qu'un seul capitaliste aidé du « savant » qui met au point les usines totalement automatiques. Plus besoin de prolétaires. Le « savant» n'a plus qu'à inventer aussi le rayon de la mort qui réglera le sort de i'« espèce » vouée à disparaître. . -

Un peu plus connu est le Nous autres d'Eugène Zamyatine, écrit en 1920, refusé par la censure en URSS en 1923, et paru d'abord en français en 1929 (30 bis).

Orwell connaissait ce roman et, en janvier 1946, lui co.nsacra un article dans Tribune. Nombreux sont les critiques qui ont voulu voir en 1984 un pur et simple plagiat de Nous autres. Une telle accusation révèle plus d'hostilité envers Orwell que de pertinence critique. Orwell lui-même voyait beaucoup mieux les choses en y découvrant une des sources du Meilleur des mondes de Huxley. Certes, il a plus tard emprunté à son devancier des personnages, des péripéties, des situations et des décors, mais en une refonte et transmutation du tout, en transformant une œuvre assez médiocre pour la forme comme pour le fond en chef-d'œuvre : de l'avenir de mille ans, pessimiste au compte de l'humanité, transporté à un danger tout proche ; du monde unifié, donc sans danger de guerre, à une opposition de puissances expliquant la terreur ; du progrès matériel, vu comme cause de déshumanisation, au blocage des forces productives, etc.

Jean Rostand écrivait, dans ses Pensées d'un biologiste : « Il n'est guère, en science, d'erreurs si grossières qu'elles ne doivent, un jour, par quelque biais, apparaître prophétiques. » Il en va de même en littérature. La contre-utopie de Zamyatine est, dans son fond, une satire vulgaire de la perspective communiste, comprise comme un univers de robots. Ses traits de ressemblance avec la société stalinienne (ou un autre système totalitaire) sont fortuits, ne tiennent qu'à l'omniprésence d'un Bienfaiteur tout-puissant, et à la volonté étatique de contraindre les contradictions de la vie et de la pensée, traits communs à tous les absolutismes.

Ce qui en revanche contredit à un quelconque prophétisme du livre, c'est que ce communisme de marionnettes est donné comme ayant tout de même réussi à atteindre un très haut degré de développement scientifique et technique, voire réalisé une sorte d'harmonie sociale. Et que l'on n'objecte pas que ce monde se situe à mille ans en avant de nous. Ceci, au contraire, ne fait qu'aggraver la contradiction entre la régression psychique et le progrès matériel (ce dernier, d'ailleurs, vu de façon très timide -comme ce sera toujours le cas de la science-fiction - et déjà en partie dépassé quarante ans après le livre). Seuls des réactionnaires, spiritualistes impénitents, ont pu et peuvent imaginer dissociation et contradiction entre les développements matériels et culturels de l'humanité. Le fait que cette espèce de penseurs soit toujours très nombreuse aujourd'hui n'enlève rien à l'absurdité de leurs thèses. Zamyatine précise son rousseauïsme décadent en faisant du gros des adversaires de l'Etat unique de tels « retournés à l'état de nature » qu'ils sont velus comme les animaux parmi lesquels ils vivent dans la jungle. Quant à l.eurs chefs, c'est une « élite naturelle », non déterminée par des intérêts de groupe ou des caractères de classe particuliers, mais seulement par des qualités personnelles. Et si cette opposition n'a aucun autre programme que la « liberté » abstraite, sa victoire, qui reste possible à la fin de l'œuvre, ne peut

Page 18

annoncer qu'une spire d'un «éternel retour», caractéristique du septicisme petit-bourgeois, et dont son dernier préfacier, J. Semprun, préfère la révolution infinie à la révolution permanente.

Dira-t-on que le « biais »par lequel ce roman finit par apparaître un tant soit peu prophétique ne peut être un accident, et qu'il a fallu que Zamyatine trouve dans la réalité soviétique des années vingt au moins les germes de sa dénonciation du collectivisme comme élément de l'uniformisation de l'espèce jusqu'à la rendre inhumaine, ce qu'aux yeux de certains le stalinisme réalise comme une épouvantable esquisse de l'avenir, socialisme et barbarie étant une seule et même chose ? Aucun moment de l'évolution de l'humanité n'est chargé de potentialités univoques, puisqu'ils ne sont tous que des étapes dans la lutte de l'humanité comme antinature contre l'humanité comme nature. Tout adversaire d'un régime est capable de découvrir en lui des virtualités régressives. Tout le problème est de savoir quel est le degré de probabilité de la réalisation de ces virtualités. En écrivant Nous autres, Zamyatine n'exerçait pas une extralucidité sur le bureaucratisme à l'état naissant. Il ne faisait qu'actualiser l'anticommunisme classique, à base de mysanthropie, qu'exprimait autrement au même moment, le fabien W elis, son maître et pair en science-fiction sociale (lequel Wells pourtant, saura montrer plus d'optimisme au compte de l'avenir humain dans M' Barnastaple chez les Hommes-dieux), avant de passer le flambeau à Huxley.

Le livre de Zamyatine était bien, en URSS, celui d'un émigré de l'intérieur (important que cet exbolchevik ait quitté le parti en... 1 91 7 D. Chez lui, l'absence d'issue positive aux problèmes de l'humanité est celle de la petite bourgeoisie timorée qui n'ose prendre le chemin du franchissement des abîmes et regarde par-dessus son épaule le paradis perdu illusoire du passé champêtre.

Mais, nous dira-t-on, Nous autres fut interdit de publication en URSS. N'est-ce pas la preuve que dans cette contre-utopie, déjà les bureaucrates se sentaient dénoncés ? Pas de doute que le primitivisme des censeurs n'ait été plus perspicace que la dénonciation littéraire. Pas de doute non plus que cette censure était encore plus contre-révolutionnaire que le livre. Car -on ne le dira jamais assez- toute œuvre d'art qui s'oppose révèle un danger qui, sans cette dénonciation, grandira souterrainement, et, de ce fait, sera pire. Si Nous autres avait été publié en URSS, il eut pu être l'occasion de mises au point des écrivains, voire des théoriciens communistes, sur l'avenir à construire et ses voies, et, bien que négativement, il eut joué son rôle dans la lutte sur le front culturel. Il n'eut, en revanche, bien entendu, garanti de rien, car son abstraction et ses absurdités n'en faisaient qu'une médiocre arme antibureaucratique, et il était si peu de nature à empêcher Staline de dormir que celui-ci permit à son auteur de sortir d'URSS à l'heure où les opposants trotskystes remplissaient les isolateurs, et où les Pilniak, les Babel commençaient leur marche vers la mort.

Cet exil permit à Zamyatine de faire éditer son œuvre, à Huxley et à Orwell de la connaître et d'en donner des prolongements, l'un «de droite», l'autre « de gauche >>, mais tous deux littérairement supérieurs.

Naturellement, la plus connue des contre-utopies réactionnaires, c'est ce fameux Meilleur des mondes (31) de Huxley, déjà cité; Huxley qui comme nous l'avons dit plus haut, a été le professeur d'Orwell à Eton. Son Meilleur des mondes a été publié en 1932. Mais Huxley a survécu à son élève et, en 1959, il a pu écrire un Retour au meilleur des mondes qui établit le bilan parallèle de sa propre anticipation et de celle d'Orwell.

Le Meilleur des mondes dont le succès fut énorme ne supporte pas la comparaison avec 1984 et le Retour ne réussit pas à dissimuler cette évidence en nous en livrant, sans s'en rendre compte, les raisons. En 1959, quatre ans avant sa mort, Huxley constatait que ses prévisions pessimistes pour l'an 2 500 étaient déjà largement en voie de réalisation. Cet étonnement, mêlant la satisfaction pour sa perspicacité et l'effroi pour le sort de la civilisation, ne manque pas de naïveté. En effet, ce qu'Huxley envisageait comme le cauchemar de la réalisation de l'utopie collectiviste, ce n'était en réalité que la caricature du monde capitaliste dans son développement sans entrave.

C'est le monde bourgeois qui tend à robotiser les travailleurs par le travail non qualifié, à leur enlever le goût de vivre par l'alimentation insipide, la sexualité mécanique compensée par des drogues euphorisantes ; c'est lui qui avachit les classes moyennes par la primauté des valeurs productivistes et le gavage de leurs loisirs par un dosage plus abondant mais aussi médiocre d'excitations superficielles et d'euphories chimiques; c'est lui, enfin, qui tend à réduire à une minorité de plus en plus étroite le savoir décisif et les décisions essentielles.

La fourmilière de Huxley n'a rien à voir avec l'utopie communiste. Elle est déjà ce contre quoi nous combattons.

S'efforçant de définir les lois de l'anticipation, Huxley, dans la préface du Retour, note que la simplification qu'impose le genre ne doit pas être omission de facteurs essentiels. A vrai dire, le problème est surtout que la simplification . conserve !"essentiel du mouvement global de la société, donc que l'axe de la prévision soit correct, que l'analyse préalable ait été faite du bon point de vue. Or, la méthode même de vérification des prévisions du Meilleur des mondes révèle son vice. Le roman s'efforce d'intégrer des éléments choisis, au lieu de partir au contraire, comme l'a fait Orwell, du nœud social dont découlent les différentes conséquences, les structures et... les contradictions spécifiques.

Page 19

Pieter Bruegel. La Tour de Babel. Vienne.

Toujours aussi naïvement, Huxley explique qu'il a écarté la guerre de sa problématique. C'était en exclure un de ces éléments sans lequel les déconvenues de l'utopie ne peuvent plus s'expliquer comme des déviations sociales mais permettent d'être attribuées à l'essence de l'homme.

L'autocritique du Retour ne corrige pas cette incompréhension, mais l'accroît. Huxley voyait le monde des années trente (celui qui suit le krach de 1929) comme le monde du «désordre» menacé par l'« ordre » collectiviste inhumain. Mais ce sont les solutions des gérants du désordre qu'il a extrapolées et qui, loin de le réduire, l'accroissent à un point fan -tastique, et plus encore aujourd'hui qu'en 1959 (car alors le boom de l'après-guerre battait encore son plein et l'après-Staline voyait fleurir les illusions sur la «déstalinisation»). Huxley, toujours fasciné par le moment de façon impressionniste, alors même qu'il croyait survoler les siècles futurs d'un œil d'aigle, pense alors que le noir avenir du monde ressemblera plus à son Meilleur des mondes qu'à 1984, c'est-à-dire que ce qui menace, selon lui, n'est pas le recul dans une nouvelle barbarie (Amalrik évoque l'altière Rome impériale du ye siècle ne prévoyant pas que, cent ans plus tard, les chèvres paîtraient sur le Forum), mais la fourmilière où le progrès technique permet à un pouvoir de plus en plus complexe et de moins en moins ébranlable de robotiser la masse de l'humanité. On reconnaît là la frayeur classique de la petite bourgeoisie devant le progrès matériel qui détruit son confort douillet et ses tièdes privilèges.

Huxley s'effraie de tout: de la surpopulation, de la concentration du pouvoir, de la manipulation des consciences surtout : propagande qui nous transforme en « chair à radio et à télévision », persuasions pavloviennes, chimique et hypnothique. Il ignore les effets en retour. Il est dommage qu'il n'ait pas vécu jusqu'en 1968 pour assister à la révolte contre la standardisation et le « soma » des euphorisants sociaux. Il n'a pas vu que ce qu'il peignait, c'était les phénomènes de décomposition de la bourgeoisie, sont des éléments dispersés, contradictoires, créant des réactions formidables, et qui, comme tels, ne peuvent se développer jusqu'au bout. Ce qu'il ne voyait pas, c'était le foyer d'où émanent ces phénomènes. Aveuglement classique de celui qui « participe » à la « cause ».

Mais surtout, ce qu'il a ignoré, c'est cette bricole qu'est la lutte des classes. Il a écrit : « Les anciens dictateurs sont tombés parce qu'ils n'ont jamais pu fournir assez de pain, de jeux, de miracles et de mystères à leurs sujets. » Mettant, comme toujours, les problèmes sur la tête, il ne voit pas, précisément, qu'il y a encore des dictateurs parce qu'il n'est pas possible de donner à tous le pain et les jeux, et que si une amélioration, même lente, mais régulière, du niveau de vie assure la docilité au pouvoir qui l'accorde, elle crée, en même temps que le besoin, la conscience d'un droit sur lequel il est de plus en plus difficile de revenir (ce qu'Almarik rappelle fort bien comme un grave danger qui menace la bureaucratie de l'URSS) et, en même temps, l'exigence toujours accrue de la poursuite du progrès.

La fourmilière suppose à la fois des structures sociales stables et, par conséquent, une humanité immobile. Transformer les hommes en machines n'est pas un dessein neuf des dominants. Les Romains appelaient l'esclave un instrumentum vocale (un instrument parlant) ; les serfs du Moyen-Age et les prolétaires du XIXe siècle peints par Marx dans le Capital étaient plus déshumanisés que ceux des métropoles capitalistes d'aujourd'hui. Erich Fromm, que cite Huxley sans tirer toutes les conséquences de sa citation, explique que la névrose répond comme refus et possibilité de révolte aux « normaux de l'anormal». Dans l'importance énorme qu'il donne aux effets des propagandes et des publicités, Huxley oublie sans cesse le facteur de leur conformité ou non avec

Page 20

les intérêts des sujets de cette intoxication. La meilleure pub n'imposera jamais un bas qui file s'il y a sur le marché à un prix comparable un bas qui ne file pas ; la propagande la plus subtile des Pinochet sera toujours sans effet parce qu'elle s'oppose aux intérêts vitaux de ceux à qui elle s'adresse.

Huxley, en son aristocratique et méprisante contre-utopie, met au compte de la volonté d'organisation harmonieuse du monde - par la mise de la science et de la technique au service des hommes- ce qui est en ré::tlité la tentative d'asservissement pratiquée par sa propre classe dont il n'est qu'un critique myope et fondamentalement respectueux.

Humaniste, Huxley nourrit - à y bien regarder - un grand mépris pour la masse des hommes. Son roman est sans espoir, même pas au compte de sa « réserve-ghetto >> de l'élite. Dans son essai, trente ans plus tard, il conclut misérablement à la lutte pour l'instruction, pour l'habeas corpus, la contraception généralisée, la décentralisation, le syndicalisme et les communautés Marcel Barbu ! Après le tableau du pouvoir effrayant des oligarchies impitoyables et des hypermonopoles, on prie celles-ci de bien vouloir mettre une limite à leurs abus, et on dresse devant le talon de fer de celles-là un formidable ... château de sable.

Notons pour finir qu'il avouait, en 1959, n'avoir rien su du stalinisme naissant en 1931. De même qu'Alain Besançon, préfacier d'Amalrik qu'il s'efforce de tirer à droite, avoue de son côté n'avoir pas lu Kravchenko quand il publia son J'ai choisi la liberté en 1948, et, notant que ses révélations n'en étaient pas pour ceux qui avaient lu Ciliga, Victor Serge, Souvarine et Koestler avant la guerre, oublie avec constance ... Trotsky. Ces sociologues et soviétologues ont ainsi de bien curieuses ignorances.

Réactionnaire, le Meilleur des mondes l'est en ce que le danger- d'ailleurs largement illusoire- qu'il dénonce en le projetant dans l'avenir, laisse sans autre possibilité réelle de défense que de réformer nos âmes, au contraire de 1984 qui peint un risque réel en dessinant en creux les moyens d'y parer.

Utopie et marxisme

Pour les innombrables anti-utopistes d'aujourd'hui , et pour les contre-utopies littéraires réacti maires, l'utopie par excellence de notre temps,

.r le communisme marxiste.

Chacun sait que le marxisme s'est situé en s'opposant comme « socialisme scientifique » aux socialismes utopiques des théoriciens qui les précédaient. Si les sciences humaines ne sauraient êl re des sciences exactes, pour la bonne raison que les p ;ènomènes qu'elles traitent ne sont pas répétitifs mais en constant développement et mutation, elles sont cependant sciences par leurs méthodes d'ap-

-proche des phénomènes «actuels». Aucun marxiste véritable n'a jamais pris l'apport scientifique de Marx et Engels comme un absolu que n'ont ni la physique de Newton ni la chimie de Lavoisier. Ce caractère scientifique tient essentiellement dans leur théorie matérialiste de l'histoire et dans leur analyse de l'économie capitaliste et, en particulier, des contradictions mortelles qui apparaissent dans son développement. Au-delà, les travaux de Marx et Engels relevaient de la première futurologie : scientifique, au sens que cet adjectif prend, non plus du fait de la certitude démontrable des résultats, mais de l'utilisation méthodique des instrument théoriques dégagés.

A la différence de leurs devanciers, Marx et Engels se refusaient à une description de la société future et se limitaient à en fixer les objectifs. Cependant, il est vrai, toute futurologie comporte sa part d'utopie, au sens premier de « royaume de nulle part », en ce que nul projet social ne peut tenir compte des multiples facteurs qui interfèrent dans le réel, ne peut coïncider avec ce que la vie foisonnante en fera. Le seul choix devant l'avenir est donc entre l'abandon aveugle au flux du monde comme il va, ou tentative de le comprendre pour le guider. La première attitude est · naturellement celle des dominants pour qui la société doit continuer à être ce qu'elle est et qui, pour cette raison, tendent à la donner pour un ordre naturel, voire divin, et comme diabolique et contre-nature toute tentative d'en contester l'ordre.

Longtemps, l'humanité n'a pas eu de conscience de sa capacité à transformer le monde social, parce qu'elle ne le transformait pratiquement que lentement. Toutefois, dans toutes les sociétés de classes, l'idée d'un paradis perdu s'est imposée aux dominés qui l'ont projeté en avant comme Cité du soleil ou Royaume millénaire à retrouver par leur lutte de classe.

Marx et Engels étaient bien loin de partager le mépris manifesté par leurs épigones et singes à l'égard des vieux utopistes. Ceux qu'ils critiquèrent violemment étaient leurs contemporains qu'ils combattaient parce qu'ils enlisaient la lutte de classe. Ils avaient en revanche le plus grand respect pour ceux qu'ils considéraient comme ayant frayé leur route, entre autres ceux du XVIIIe siècle et le grand Charles Fourier (32). Eux savaient reconnaître que l'utopie, bien loin d'être une fantasmagorie de maniaques, était le tâtonnement progressif vers la réalisation de l'homme.

Il faut donc remettre sur ses pieds le raisonnement à l'envers des contre-utopistes et anti-utopistes qui dénoncent un utopisme dans le marxisme: le marxisme en tant qu'il est aussi une théorie de la nécessaire révolution sociale n'est pas une utopie, ce sont les utopies qui étaient des ébauches de plans sociaux à potentiel révolutionnaire.

Page 21

Méprisée avec le notable renfort des antimarxistes que sont les pseudo-marxistes staliniens, l'utopie, au contraire, a été relevée dans sa dignité par un des plus grands marxistes du siècle, Ernst Bloch, surtout en sa somme, le Principe espérance (33).

Oui, en dernier ressort, le marxisme comporte aussi une dimension utopique, au sens blochien, positif, en cela que sans polarisation utopique, l'humanité serait vouée au désespoir et à l'abandon au cours des sociétés actuelles d'exploitation de l'homme par l'homme, de robotisation, de répression

1. Simon Leys, Orwell. ou l'Horreur de la politique. Hermann, édit. Ce titre se réfère à un mot d'Orwell qu'il cite, p. 59 de son livre. Il n'en n'est pas moins une petite« trahison» d'Orwell dont l'œuvre est entièrement baignée de politique, au meilleur sens de ce sens. La politique dont Orwell av~it horreur, c'était la politique au sens péjoratif du mot, la politique politicienne, non pas la lutte pour l'homme, contre son exploitation, son mépris. Orwell était un politique au sens où les révolutionnaires authentiques le sont. Il n'a rien d'un homme au-dessus de la politique.

2. Cité par S. Leys, p. 65, op. cir. 3. ln Magazine lifféraire, n° 202, déc. 83, l'article de Jean Pluyène, « Mort d'Orwell : RAS » consacré à « Comment la presse française a-t-elle traité, en 1950, la mort d'Orwell et la publication de /984 chez Gallimard?». Un dépouillement édifiant de l'Humanité, des Leffres françaises , du Figaro et du

4. Cf. Bernard Crick, George Orwell, une vie, éd. Balland, et coll. Points-Le Seuil. C'est la meilleure biographie d'Orwell. Cf.

5. Op. cif. , p. 55. 6. Op. cit., p. 70. 7. S. Leys, à ce propos, cite le mot de Chesterton : « Il est juste d'exagérer ce qui est juste», p. 20.

8. B. Crick, de la page 481 à la page 487. 9. B. Crick, op. cir., pp. 94 et 104 en particulier. 10. Cf. note n°l, et B. Crick, p. 353, citant Connoly : «Orwell était un animal politique. Il réduisait tout à la politique »,

Il. Cf. Crick, en part. p. 275 sur la faiblesse des connaissances d'Orwell en fait de marxisme.

12. Cf. Hommage à la Catalogne, éd. Champ libre. 13. /984, coll. Folio, pp. 302 et 303.

sexuelle, de drogue, d'infantilisation, de torture et de massacres, celle que le Meilleur des mondes regarde à la loupe, celle que 1984 montre à l'horizon comme un mirage négatif.

L'utopie se réalisera, hélas ! disait Huxley, ne songeant sans doute qu'aux pauvretés qui limitaient toutes celles du passé. Nous répliquons : l'utopie se réalisera, heureusement ! Car l'utopie ne cesse de s'enrichir au rythme de la marche de l'humanité, et de se corriger contre ses caricatures concrètes, jusqu'à se fondre en un réel monde enfin humain.

14. Cf. Crick, pp. 403-404 et 434. 15. Op. cit. en part. p. 472. 16. Cf. Hommage à la Catalogne, et Crick, pp. 282 et suiv., p. 328.

17. Cf. Trotsky, Oeuvres, t. 14, en part. p. 373 et suiv. « Le Bureau de Londres au secours des impostures staliniennes (une fois de plus sur Fenner Brockway). »

18. Hommage à la Catalogne, Appendices 1 et Il, et Crick, en part. pp. 314 et 315.

19. Gyorgy Dalos, /985, un récit historique, Voix-La Découverte-Maspero.

20. S. Leys, pp. 55 et 56, d'après M. Helier et A. Nekrich, l'Utopie au pouvoir, Paris 1982, et C. Milosz, The Captive Mind, Penguin, 1982.

21. Andreï Amalrik, l'Union soviétique survivra-r~/le en /984? Nouvelle édition le Livre de poche, série Pluriel, 1977.

22. R. Medvedev, De la démocratie socialiste, Grasset éd. 23. Michael Voslensky, la Nomenklatura , le Livre de poche.

24. Amalrik explique en note qu'il doit au peintre et sculpteur E.l. Neizvestnyi cette notion de la « démonologie chez les apparatchiki n.

25. Op. cir. , pp. 176 et 177. 26. Amalrik insiste énormément sur la prépondérance croissante des militaires au sein de la bureaucratie.

27. Sade, Aline et Va/cour, roman qui contient en même temps une utopie et une contre-utopie. Ce roman paraît en pleine Révolution française, mais cela ne nous semble pas infirmer notre théorie des rapports des ·utopies à la révolution en raison de la manière très particulière dont Sade se situe par rapport à la révolution en cours.

Page 22

28. Le Talon de fer a été réédité en 10/18. Parmi les dates

31 bis. E. Zamyatine, Nous aurres, éd. Gallimard, réédité en qui parsèment ce roman, relevons que 1984 est celle choisie par

1971, avec une préface de J. Semprun, et, récemment dans la

London pour la fin de la construction de la métropole oligarcollection L'imaginaire. Cf. notre article dans la revue chique d'Asgard, construite en cinquante-deux ans par une

Quatrième Internationale, n° 50 de juillet 1971.

armée d'un demi-million de serfs.

32. Friedrich Engels et Karl Marx, Utopisme et com-

29. Cette lettre est reproduite dans le Talon de fer, pp. 20 à munaurés de l'avenir et les Utopistes, textes rassemblés (dont de

26 ; elle figure dans les Oeuvres de Trotsky, t. 15, pp. 183 à 186 nombreux inédits en français) · par Roger Dangeville, Petite et dans Lifférature er Révolution .

collection Maspero.

30. Ce roman n'a pas été réédité depuis longtemps, nous

33. E. Bloch, le Principe espérance, éd. Gallimard, 2 vol.

n'avons pas pu le retrouver et nous le citons ici de mémoire.

parus.

31. Le Meilleur des mondes et le Retour au meilleur des mondes, éd. Plon.

Rectificatif

Dans mon article « Stendhal et Kafka », n° 24 de décembre 1983 de Critique communiste, j'ai cité le livre de Fernand Rude, Stendhal et la pensée sociale de son temps, comme n'ayant « malheureusement pas été réédité en cette année Stendhal». Un lecteur me signale que ce livre a fait l'objet d'une rééditon par un petit éditeur, Gérard Monfort, Saint-Pierre de Salerne,

27800 Brionne, dans sa collection «Imago Mundi », au prix de 118 francs. C'est une courageuse initiative qui valait d'être signalée.

Page 23

Annexe

Quand il n'est pas un récit d'aventures fantastiques, le roman d'anticipation est une satire sociale. 1984, de George Orwell, est une satire féroce, profonde et lucide. C'est aussi l'œuvre d'un compatriote de Wells qu'elle rappelle par son intensité dramatique et son cheminement d'un pessimisme implacable. Mais le pessimisme n'est pas ici un moyen d'émotion littéraire.

Nulle époque plus que la nôtre n'a donné autant d'œuvres noires dont le désespoir n'est pas gratuit mais le résultat d'élans brisés. 1984 pourrait s'intituler la Fin de 1 'espoir, comme le livre espagnol dont nous rendions compte la quinzaine dernière. C'est que le miroir de l'humanité qu'est la littérature nous renvoie aujourd'hui les images des défaites d'hier. Orwell a vécu l'écrasement de la révolution espagnole, et sa mort, il y a un an, a été celle d'un vaincu . Son pessimisme, c'est celui des hommes qui, en combattant pour la victoire du socialisme, ont rencontré devant eux un obstacle imprévu, gigantesque et monstrueux : la bureaucratisation de 1 'Etat et du mouvement ouvrier, l'invraisemblable transmutation, opérée sous les yeux même d'une génération de la révolution en contre-révolution. Le plus grand drame de notre époque est là.

Beaucoup d'étrangers à la cause ouvrière ont traité le problème de l'extérieur en ennemis de toujours ou en renégats. Orwell n'est pas de ceux-là. Son livre n'est pas une désertion mais un prolongement du combat : il est la limite de son pessimisme. n prend le problème à bras-le-corps, et si son roman frappe sans pitié, c'est qu'il sait le monstre vivace et qu'il faut non pas cultiver l'espoir de le dompter, mais le détruire, cellule par cellule. Si les travailleurs ne surmontent pas, à chaque instant de leur combat, la bureaucratisation pourrissante, la variante « barbarie » du dilemme qui y oppose le socialisme, ne se réalisera-t-elle pas par cette voie? 1984, c'est un microscope qui grossit les dangers pour permettre de les combattre.

Le héros, Winston Smith, est un homme quelconque, d'âge moyen, ni beau ni laid, et qui souffre d'un ulcère variqueux au-dessus de la cheville. Mais c'est un homme, le dernier peut-être, comme sa compagne Julia est peutêtre la dernière femme. Leur humanité est en révolte contre le nouveau monde en marche vers l'idéal sans pensée de la termitière. «S'il y a un espoir, écrit Winston dans son journal, il est chez les prolétaires », mais le slogan du « parti » dit : « Les prolétaires, comme les animaux, sont libres», libres de cette liberté qu'un autre slogan affirme être l'esclavage. Le « parti », ce n'est plus l'avant-garde de la classe ouvrière, il lui est complètement étranger, et il est double : parti intérieur séparé par un fossé de classe du parti extérieur auquel appartiennent Winston et Julia. Orwell, qui n'a pas de préoccupations de sociologue, met en gros plan un trait de la bureaucratie telle qu'elle existe en URSS et qui révèle à lui seul qu'il ne s'agit pas là d'une classe bien assise sur sa propre nécessité historique : la vie terrorisée des bureaucrates que les privilèges ne peuvent rendre inoffensifs parce que le régime dont ils sont les piliers tente de renverser le cours de l'histoire. Le romancier, pour rendre plus sensible l'horreur de la tyrannie policière, a imaginé le télécran, qui émet la propagande télévisée et capte en même temps les gestes et jusqu'aux murmures dans le champ de son obsédante omniprésence.

Toutes les autres monstruosités bureaucratiques que nous avons vu naître et industrialiser avec stupeur, mais que nous risquons d'accepter, comme la Julia du livre, parce qu'on s'habitue à tout, Orwell , avec ses moyens de romancier, nous en révèle le sens. En 1 984, la littérature est faite à la machine ; la falsification de l'histoire, scientifiquement organisée, annule le passé qui condamnerait le présent ; le plus grand des crimes est la pensée hétérodoxe et, par conséquent, l'espionnage est le premier devoir enseigné aux enfants. Tout le livre est, en fin de compte, l'histoire d'une sadique provocation qui mène les héros à la déchéance totale. La logique de cet enfer, reflux du développement humain en deçà de la préhistoire, veut qu'il soit antinaturel. Et c'est pourquoi l'amour de Julia et de Winson apparaît, dans la fraîcheur de sa rareté, émouvant, parce que traqué, parce qu'il est un crime.

Le climat de 1984 est étouffant. L'atmosphère est obtenue pourtant par le dépouillement de phénomènes trop familiers. On ne peut pas ne pas croire possible la terrible scène du meeting où l'orateur, prévenu au milieu de son discours du renversement des alliances, poursuit en ne changeant que le nom du pays voué à la haine nationale sans que vacille l'enthousiasme organisé de la foule . Orwell s'est penché avec attention sur les phénomènes de la duplicité de pensée (de la doublepensée en novlangue) et son explication de la psychologie d'un O'Brien va plus loin qu'à une portée de roman. Nous connaissons déjà le principe du novlangue, dont le mot clef est noirblanc et dont le vocable canelangue est injure à l'adversaire et louange au fidèle.

La faiblesse de 1984 est dans sa partie pseudothéorique, les chapitres du livre de Goldstein (spectre de Trotsky), qui alourdissent l'ouvrage des redites de ce que l'action montre suffisamment et mieux. C'est peut-être aussi que, là, l'auteur trébuche en voulant dépasser son rôle de moraliste. Pour écrire 1984, il lui a fallu y croire plus qu'un peu. Orwell s'est laissé entraîner par sa démonstration romanesque. Un grain d'esprit prophétique irrite par l'assurance solennelle plutôt risible du genre. Le réalisme de l'Océania, il faut y songer en fermant le livre, est celui de l'île de Lilliput. Mais le livre a le souffle ardent, et l'on pourrait se prendre à son mirage. Un bon livre, comme une bonne épée, peut avoir deux tranchants : pour ne pas s'y blesser, il suffit de s'en bien servir.

(Article paru dans l'Unité, n° I l du 24 décem bre 1950, sous la signature pseudonyme de Pierre Géraume.)

Une erreur sur cette page ?