L
UTIE ouvrière découvre cet automne un tournant du PCF tellement déterminant et lourd de conséquences qu'elle juge nécessaire d'alerter ses propres militants, et plus généralement les militants d'extrême gauche. Nos camarades ont consacré à ce tournant deux pleines pages serrées dans leur hebdomadaire du 27 octobre (n° 856), de la plume de Roger Girardot et sous le titre suivant: « Les révolutionnaires confrontés à la nouvelle stratégie du PCF ».
De quoi s'agit-il? «Le PC a inauguré une nouvelle stratégie offensive dans le domaine des luttes sociales dont, pour le moment, les travailleurs n'ont pas à se plaindre. Il vaut mieux, en effet, tard que jamais. » Par le biais de la CGT, le PCF aurait, selon LO, décidé de compenser au plan des luttes sociales la perte électorale considérable qu'il a subie. Son but serait, à terme, de renégocier avec le PS sur la base d'un rapport de forces plus favorable. Mais avant que cette négociation éventuelle intervienne, le PC et la CGT doivent, comme l'affirme Krasucki, « mettre le paquet ». .Selon LO, « le PC, la CGT et leurs militants peuvent aller très loin sur le terrain des luttes, y compris les généraliser, y compris, à l'extrême, pourquoi pas, préparer une grève générale interprofessionnelle illimitée».
Ils peuvent se permettre cette tactique car, dans une situation où la classe ouvrière est démoralisée, ils ne risquent pas d'être débordés. Au contraire, en redonnant confiance à leurs militants, ils contribuent à remobiliser les secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière et en tireront profit, car ils se seront placés en fer de lance des luttes. Et si un jour les gros bataillons inorganisés se mettent à leur tour en mouvement, le PC et la CGT seront bien placés pour
Michel THOMAS faire reprendre le travail, selon le vieux mot d'ordre «Il faut savoir terminer une grève».
Face à un tel tournant dont l'ampleur, on le voit, n'est pas mince, Lutte ouvrière sonne à son tour le tocsin : « Paifois les militants d'extrême gauche, faute d'avoir réalisé que cette politique du PC est une politique globale, croient la juger sur ce qui se passe localement et ne voient pas que les militants du PC auxquels ils ont affaire peuvent être des militants auxquels leur direction n'a pas encore réussi à insuffler confiance et dynamisme. De l'attentisme de ces militants du PC a résulté, malheureusement trop souvent ces derniers jours (c'était avant la grève du 25 octobre, NDLR), l'attentisme des militants d'extrême gauche. La différence, c'est que les militants du PC ont toutes les chances de savoir prendre le virage et de trouver l'oreille de la fraction la plus combative des travailleurs, mais alors il sera trop tard pour ceux d'extrême gauche, qui resteront minoritaires. >>
Il faut donc, de toute urgence, « appeler les travailleurs à la lutte et apparaître, au même titre que les militants du PC et avant eux partout où c'est possible(...) Le seul moyen de contester au PC la direction des luttes à venir c'était de prendre les devants, là où les militants du PC n'avaient pas pris le virage. »
L'enjeu est vital : « il faut comprendre vite (...) écrit Lutte ouvrière, que l'appareil du PC va chercher à éliminer tous les militants révolutionnaires des postes de responsabilités dans la CGT, et que ces derniers, s'ils ne prennent pas tout de suite le tournant, seront réduits à néant. L'avertissement de LO se veut d'autant plus solennel que << dans les quelques jours qui ont précédé le 2 5 octobre, . tout comme dans les mouvements de Renault, on a pu voir que les
militants des organisations d'extrême gauche, ceux de Lutte ouvnere comme les autres, ont pour des raisons, en apparence seulement, différentes été surpris par le revirement du PC 11 J oger sur les actes, non sur les mots
La première interrogation qu'appelle cette brusque alarme de Lutte ouvrière est la suivante : assistonsnous à un tel tournant du PC et de la CGT ? Et s'il y a tournant, quel est-il ?
A vouons d'emblée notre scepticisme. Nous ne croyons pas Krasucki sur parole quand il appelle les travailleurs à se battre partout, sur tous les fronts, et jusqu'à maintenant, nous pensions que nos camarades de Lutte ouvrière étaient avant tout soucieux de juger, comme nous, sur les actes. Or quels sont les faits ? Confirment-ils la soudaine alarme de LO?
A Renault, certes, la CGT a regonflé ses militants et mobilisé de très nombreux travailleurs, quoique de façon inégale. Et une victoire limitée a été obtenue, sur les salaires et face aux menaces de licenciements. Mais il faut examiner la façon dont la lutte a été menée pour voir jusqu'où la CGT voulait aller: la lutte a été menée usine par usine, sans réelle coordination ; aucune revendication sur l'emploi, le temps de travail, les salaires, n'a été avancée par la CGT, qui aurait permis d'engager une lutte de toute autre ampleur. La CGT a certes fourni un gros effort, mais il s'agissait de faire face dans un secteur menacé, l'automobile ; qui plus est, dans une entreprise nationalisée qui est son fleuron, et dans laquelle elle ne peut accepter une défaite sans perdre son crédit et sa force.
Faut-il d'ailleurs rappeler à LO les circonstances de la grève de juin dernier à Citroën, quand le PC était encore gouvernement ? Dans d'autres circonstances, et avant tout pour éviter un •nouveau Talbot, la CGT n'a pas hésité à prendre les devants, à décider l'occupation de l'usine et à la mettre en œuvre, quitte à laisser pourrir la mobilisation pendant l'été, ce qui a conduit les licenciés d'Aulnay face aux cages à rats en septembre. Mais cela, bien sûr, c'était avant la sortie du gouvernement et la réorientation du PC.
Alors, prenons la grève des fonctionnnaires le 25 octobre, puisque Lutte ouvrière y voit le second signe du tournant du PCF. Cette grève était le moins que les fédérations syndicales puissent faire pour ne pas apparaître comme inutiles ou complices de Fabius, au moment où la matraque austérité tombe une fois de plus sur les fonctionnaires. Bergeron et Krasucki ne pouvaient laisser passer les provocations de Le Garrec en restant les mains dans les poches. Edmond Maire lui-même a dû laisser libre d'agir les fonctionnaires CFDT ! Que là encore les militants CGT aient fait le forcing pour mobiliser les travailleurs, nous avons pu le constater, comme LO, dans de nombreux endroits. Il resque que si la consigne de grève a été diversement suivie, ce n'est pas parce que les fonctionnaires sont résignés à encaisser les coups sans répliquer : c'est parce qu'il était vraiment difficile de croire que les syndicats voulaient vraiment engager la bagarre, la CGT comprise. Comment croire à une volonté de lutte des directions quand aucune perspective n'était donnée à la grève du 25? · Quand il n'était avancé aucune revendication d'ensemble sur les salaires, seules susceptibles d'unifier les fonctionnaires et les salariés du secteur nationalisé ? Quand la revendication des 35 heures était « oubliée» ? Quand il n'était pas demandé aux fonctionnaires de se réunir sur les lieux de travail pour discuter de leurs revendications et de leur mobilisation? Le 25, beaucoup de fonctionnaires étaient en grève, mais aucun n'a vu une véritable volonté de lutte. Les semaines ont passé et rien n'est venu de la CGT, ni consignes ni campagne sur les revendications. Seulement l'annonce de grèves régionales tournantes à la SNCF ! Alors, camarades de LO; pour nous convaincre du tournant du PCF et de la CGT, d'un tournant de l'ampleur que vous lui attribuez, il faudrait au moins démontrer qu'un plan de lutte existe, qu'une activité se développe autour de lui. Vous l'avez vu, vous, ce plan de lutte ?
Il y a pourtant un tournant du PCF, consécutif à sa sortie du gouvernement. Mais avant de discuter de ses implications, remarquons que LO semble n'en percevoir qu'un aspect : la face revendicative, d'appel à l'action. Or, l'autre face, celle du « produire français» que l'on a connu pendant les années précédentes, accompagne plus que jamais le cours « radical » actuel. Dans le « produire français » et les multiples initiatives lancées dans les entreprises par la CGT pour dépister les gâchis, LO n'a voulu voir qu'une diversion. Certes, la fonction de diversion est évidente. Mais la poursuite de cette ligne dans le cours actuel devrait tout de même interroger LO sur la nature du tournant du PCF : pas une lutte dans laquelle la CGT est impliquée sans la tentative permanente de définir des objectifs de gestion, des politiques industrielles, présentés comme objectifs de lutte. A Renault, comme à Creusot-Loire ou ailleurs, la CGT se bat pour imposer d'autres types de production, en fonction des demandes supposées sur le marché intérieur et international. Pas une lutte importante ou la CGT n'introduise dans ses objectifs de gestion les critères de concurrence et de rentabilité. LO pourra considérer, à juste titre, qu'il est parfaitement contradictoire de conjuguer ainsi revendication et gestion, il reste que cette ambition illusoire n'est pas seulement une diversion: elle constitue l'orientation, qui va en se systématisant, du PCF et de la CGT. Ceci ne peut être laissé de côté quand ont tente d'apprécier le tournant du PCF et jusqu'où ce dernier peut et veut aller. Il suffit de remarquer qu'à Renault, la CGT cherche un terrain d'entente, avec le P-DG Hanon, sur l'objectif d'un rapatriement des investissements réalisés outre-Atlantique ! Jouer le PCF contre le PS ?
Existe-t-il aujourd'hui un terrain d'intérêts communs entre le PCF et les travailleurs ? Lutte ouvrière ne questionne pas, elle l'affirme : «En fait, les intérêts de la direction du PC et ceux des travailleurs ne sont pas obligatoirement contradictoires. 11 A preuve, note Lutte ouvrière, que les travailleurs peuvent gagner quelque chose grâce aux lutte organisées par la CGT. «Cela n'est gênant pour personne, commente l'hebdomadaire, à part le PS, que le PC trouve dans l'affaire une meilleure place auprès de son ancien et (peut-être) futur allié. 11
Cette remarque de Lutte ouvrière mérite au moins un commentaire. Elle signifie que LO regarde avec une sympathie discrète - mais sympathie quand même- les manœuvres que tente le PCF pour se refaire de l'espace aux dépens du PS. Le fond de la question, qui n'est pas dans la sordide concurrence entre les deux partis, semble échapper à LO : le calcul du PC consiste à laisser le PS s'user à gérer seul l'austérité au gouvernement, et pour cela, il mise
--------sur la victoire de la droite en 1986. C'est ce calcul qui fonde la politique actuelle du PCF. Un calcul dans lequel on aurait bien du mal à trouver quelques intérêts « non contradictoires » avec celui des travailleurs. Un calcul qui repose sur l'idée que les travailleurs, bernés et roulés dans la farine, se retrouveront avec Giscard, Chirac ou Barre sur le dos, mais qu'ils auront fait payer la note électorale au PS. Or, ce calcul, LO semble le contempler avec un œil goguenard et complice.
LO a toujours considéré le PCF comme un parti authentiquement ouvrier, quoique à direction réformiste, par opposition au PS qu'elle qualifie de parti bourgeois. Cette appréciation fausse, et que nous avons toujours combattue, de l'opposition entre ces deux partis majoritaires dans la classe ouvrière française a aujourd'hui des implications particulièrement négatives : à épouser ainsi les intérêts et les querelles du PCF, comment Lutte ouvrière fera-t-elle pour échapper à une certaine responsabilité dans l'impasse et la défaite politique où, de concert, PC et PS conduisent les travailleurs?
De la défense des intérêts du PCF contre ceux du PS, il n'y a qu'un pas à la défense de la direction communiste contre certains de ses opposants. LO semble prête à le franchir, si l'on croit Lutte ouvrière du 3 novembre (n° 857), qui commente l'abstention de six membres lors du vote du CC sur la résolution soumise au congrès de février prochain : « La direction est donc contestée. Ce n 'est pas cela la nouveauté. Mais elle a accepté de l'être publiquement, et peut-être a-t-elle fait le calcul que cela pourrait séduire un public plus large. » Peutêtre en effet la direction du PCF a-t-elle fait ce calcul, mais dans une situation de crise politique interne sans précédent, où elle voit une partie de l'appareil échapper au contrôle d'antan. Ce fait nouveau et fondamental, qui relativise le « choix » qu'aurait fait la direction de donner publiquement la parole aux « rénovateurs », LO l'ignore complètement. Bien sûr, nos camarades ont parfaitement raison d'écrire que « ce ne sont pas les militants ouvriers les plus combatifs qui parlent, et ont le droit de le faire, dans les instances dirigeantes du PC». Mais c'est tout autre de chose d'affirmer à propos de Marchais, Leroy ou Plissonnier : «Quoi qu'il en soit, s'ils sont aussi social-démocrates et réformistes que les Juquin et consorts, le fait est qu 'ils se sont montrés plus sensibles à la base ouvrière du PC, plus conscients qu'elle reste son originalité et sa force. » Lutte ouvrière aura beau répéter toutes les dix lignes, comme elle prend la précaution de le faire, que tous ces dirigeants sont des traîtres, elle prend néanmoins position pour les uns, contre les autres ...
Alors, que reste-t-il, après tout cela, du « tournant offensif» du PCF? Tout montre, à l'inverse de ce que déclare LO, qu'il s'agit d'un tournant préservatoire, et non d'un tournant offensif. Tournant préservatoire qui a pour but de retisser les liens entre le PC et sa base ouvrière, liens terriblement distendus par la rupture brutale de l'Union de la gauche fin 1977, par le cours sectaire qui a suivi, puis par le retournement de 1981 et deux ans de participation gouvernementale. Cette gymnastique n'a pas seulement réduit la surface électorale du PCF, elle a aussi donné le tournis et écœuré les secteurs ouvriers liés directement au PCF - même s'il reste vrai que ce parti garde des forces considérables.
Aujourd'hui, le PCF et la CGT ne vont pas, dans les actes, au-delà de ce qui est nécessaire pour resserrer les liens avec les secteurs ouvriers qu'ils influencent et organisent. Ils peuvent changer demain, se lancer dans une tactique gauchiste généralisée, bien que cela n'apparaisse guère probable. Mais ils ne le font pas aujourd'hui, et c'est cela qui compte, pas les spéculations. Aussi ce qu'écrivaient les camarades de LO dans leur revue Lutte de classe en avril 1984 (n° Ill), nous paraît-il plus proche de la réalité : Si le PCF retournait à l'opposition, le PS sait « qu'il n'appellerait pas plus la classe ouvrière à lutter de façon unie contre les offensives patronales et gouvernementales, qu'il ne mènerait pas plus une politique de classe et n'organiserait et ne coordonnerait pas plus les luttes ouvneres. Tout au plus pourrait-il employer un langage plus radical, maintenir sa cohésion interne, le moral de ses militants et la confiance dans la politique de leur parti. »
De même que ce passage de Lutte de classe en décembre 1983 (n° 1 07) : Nous savons que le PCF pourrait tout aussi bien soutenir la politique du gouvernement sans avoir des ministres. Nous savons aussi qu'il pourrait sortir du gouvernement sans prendre la tête d'aucune lutte, ou même s'il le faisait et dirigeait ou déclenchait des grèves, sans leur donner de perspectives. >>
Les camarades de Lutte ouvrière devraient s'interroger eux-mêmes sur les raisons qui les ont conduits à se laisser surprendre par le « tournant
offensif)) du PCF et de la CGT. Pourquoi cette surprise, que leur journal déplore dans l'extrême gauche, militants Lü inclus? Est-ce parce que la mobilisation de la CGT a marché à Renault, et a impressionné les camarades '! Nous serions curieux de savoir si la grève du 25, et ses non-suites, a produit sur eux le même effet. La surprise de LO
La surprise des camarades de Lü ne peut se comprendre sans revenir sur la politique qu'ils ont menée depuis 1981. La seule perspective qu'ils aient mis en avant est la nécessité pour les travailleurs de prendre directement la direction de leurs luttes. Ils ont estimé que la situation créée par la venue de la gauche au gouvernement n'appelait qu'une seule réponse politique, des révolutionnaires : la bataille pour la constitution de comités de grève dans les luttes. Cette orientation les a d'ailleurs conduits à relativiser les mobilisations dans l'automobile ces dernières années, y compris la lutte de Talbot.
La suite des événements a révélé combien cette réponse politique était insuffisante: quand la CGT, après la sortie du PCF du gouvernement, a fortement mobilisé à Renault, cela s'est fait sans comité de grève et nos camarades ont alors craint de rester sur le bas côté de la route ! Roger Girardot exprime cette situation difficile dans laquelle s'est mise Lü quand il écrit : (( On peut espérer que les travailleurs prennent en main eux-mêmes la direction de leurs luttes, décident démocratiquement eux-mêmes des formes et des objectifs de ces luttes, sachent se donner des organismes exécutifs élus et révocables tels que des comités de grève indépendants des appareils syndicaux, même si les meilleurs des militants syndicalistes s y retrouvent. Mais cela ne se fait pas tout seul. Les travailleurs n'ont pas le temps d'apprendre au cours même des luttes comment il faut faire. On l'a vu à Talbot ... »
Désarmée face au tournant de la CGT, Lü renvoie les comités de grève à un horizon ultérieur (u On peut espérer que ... n) et leur substitue un suivisme aussi radical que soudain à l'égard de la CGT.
Une autre raison motive l'alarme de Lü. Nos camarades pensent - Roger Girardot le suggère dans l'article que nous avons longuement cité - que le PCF va se retrouver à la tête des luttes ou vrières comme il l'a été après sa sortie forcée du gouvernement en 194 7. Mais, chers camarades, si tel le était la situation, nous n'aurions pas ce débat aujourd'hui entre nous ! Nous serions occupés, ensemble, ailleurs ! Car les grandes grèves de 194 7-1948 ne furent pas des actions presse-bouton du PCF. Ce fut un très grand mouvement de la classe ouvrière, d'autant plus fo rt qu'il avait été contenu pendant trois ans de sacrifices et de douleurs.
Nos camarades de Lü semblent . obsédés par ce précédent, qui a vu le PCF prendre la tête du mouvement, le contrôler, le perdre même parfois dans des tactiques gauchistes, et éliminer durablement toute influence de masse des trotskystes. Prenez garde à ne pas plaquer les circonstances d'hier sur celles d'aujourd'hui : vous reconnaissez vous-mêmes que la classe ouvrière n'est pas actuellement très mobilisé e, et vous devez également convenir du fait que le PCF a changé, qu'il s'est profondément intégré à la société bourgeoise et a perdu beaucoup de ses capacités de mobilisation. Ces deux différences notables, qui n'épuisent pas la comparaison entre les deux conjonctures, devraient à elles seules vous conduire à la prudence dans le maniement des analogies et des précédents historiques. Les révolutionnaires et le cours combatif de la CGT
Plus encore que la découverte d'un« tournant offensif» du PCF, ce sont les conséquences pratiques qu'en tire Lü pour l'activité des révolutionnaires qui nous paraissent erronées et dangeureuses. Lü reproche fréquemment aux militants de la LCR d'être suivistes à l'égard des syndicats, de se déterminer plus en fonction du milieu syndical que des travailleurs combatifs. Et voilà, ô surprise, nos camarades filant le train à la CGT. Mieux : se donnant pour but de prendre la CGT de vitesse! Cela par peur de ne pas être « dans le coup», de rater le coche.
La discussion ne porte pas -estil besoin de le préciser ? - sur la question de savoir s'il faut être ou ne pas être ... dans les luttes. Elle porte sur le sujet suivant : comment les aborder au mieux, comment les préparer avec les militants, les tra-
Dans notre numéro de janvier, la réponse de Lutte ouvrière à la lettre ouverte de la LCR publiée dans
Critique communiste de novembre 1984.
vailleurs, quels objectifs politiques leur donner.
Bien sûr, le tournant du PCF et de la CGT pose des problèmes nouveaux aux révolutionnaires dans les entreprises. Dans de nombreux cas, nous nous retrouverons au coude à coude avec les militants du PCF et de la CGT pour mobiliser les travailleurs. Mais nous devons en même temps intervenir, jusque dans les propositions d'action, pour que la lutte interpelle directeme n t le gouvernement et ses représentants, se tourne contre leur politique. Or, c'est précisément ce que le PCF et la CGT cherchent à éviter! Jean-Jacques Franquier le reconnaît dans Lutte ouvrière du 10 novembre (n° 858) en concluant ainsi un article sur le « nouveau rassemblement populaire majoritaire » du PCF : « La détermination dans les luttes actuelles dont le PCF et la CGT f ont preuve -surtout si elle dépasse le niveau de combativité de la classe ouvrière ellemême- est destinée à masquer l'absence totale et durable de perspectives politiques. »
Un seul exemple : le 7 novembre dernier, la FTM-CGT organisait une manifestation de toute la téléphonie (CIT-Alcatel, CGCf, LTT, Thomson) contre les licenciements prévisibles. Un rassemblement de 5 000 travailleurs de ces entreprises eut lieu devant le siège de la CGE à Paris. Une forte minorité voulait aller à Matignon, où sont prises les décisions de « modernisation ». Le service d'ordre de la CGT s'interposa. Ainsi, à se contenter des mobilisations réalisées par la CGT, les révolutionnaires se situeraient à droite de nombreux travailleurs. C'est au contraire en s'efforçant de donner un objectif politique aux mobilisations, objectif au demeurant assez naturel compte tenu des orientations et des décisions du gouvernement, que les révolutionnaires apporteront une réponse dont le PC ne veut pas.
Dans d'autres cas, nous serons confrontés à des initiatives gauchistes, aventuristes, des militants de la CGT. Loin de s'engouffrer derrière eux ou de les précéd~r sur cette voie, les militants révolutionnaires doivent apprendre à se battre pour réunir les conditions d' u ne véritable mobilisation.
Ce qui s'est passé le 25 octobre et les semaines qui ont suivi nous conforte dans l'idée suivante : les travailleurs ne se mettront pas massivement en lutte dans la période actuelle s'ils ne sentent pas que leurs directions syndicales « veulent y aller » et leur donnent des garanties :
garantie d'unité, garantie qu'on ne se met pas en grève pour rien, garantie dans la préparation et l'organisation même du combat. C'est à arracher ces garanties qu'il nous faut travailler -nous, les révolutionnaires- mais aussi les très nombreux militants syndicaux et travailleurs qui font le même constat.
De tout ceci découlent deux types de tâches, qu'on ne peut pas dissocier : orienter les mobilisations à construire contre la politique du gouvernement ; œuvrer au contrôle et à la décision par les travailleurs sur leurs revendications et leurs actions. Il est vrai que des comités de grève ne naîtront pas spontanément. Mais la pratique des assemblées· générales unitaires et démocratiques, du débat collectif et des décisions souveraines créent les conditions nécessaires à leur émergence. Loin de renvoyer les comités de grève aux calendes, il faut insister aujourd'hui sur leur actualité et ouvrir la route qui peut y conduire, à partir des exigences démocratiques et unitaires des travailleurs.
Nos camarades de LO se déterminent à partir d'une donnée partielle : le PC remobilise ses militants ouvriers et va retrouver l'oreille des travailleurs combatifs. C'est faire comme si ces militants et travailleurs étaient dépourvus de jugeotte : plus d'un ressent le décalage existant entre les proclamations tonitruantes de la CGT et ses actes ; plus d'un, soulagé de la sortie du gouvernement, attendait un réel plan de mobilisation de la CGT; plus d'un se sent frustré par renfermement des grèves entreprise par entreprise, le recours aux 24 heures de grève sans lendemain.
C'est à ces militants-là, notamment, que les révolutionnaires doivent s'adresser : non pour emboîter le pas à un mythique « tournant offensif» de la CGT, mais pour proposer et discuter des actions et des perspectives qui créeraient les conditions d'une réelle mobilisation des travailleurs. Et en engageant cette activité, aucun révolutionnaire ne pourra faire l'économie d'un débat sur les perspectives d'ensemble du mouvement ouvrier, sur l'orientation à laquelle celui-ci doit être gagné si l'on veut vraiment sortir de l'impasse.