Nous avons reçu cette lettre de Jacques Sapir, auteur du livre « Travail et travailleurs en URSS ,, dont notre collaborateur Michel Lequenne a fait la critique dans le n• 33 de « Critique communiste,, septembre 1984.
On ne prête qu'aux riches. C'est peut-être vrai, aussi, pour les opinions.
En particulier, en quoi qualifier de « seconde révolution » la période 1930-1941 est-elle la justifier ? A moins que l'on ne prête à l'auteur l'idée que toute révolution est positive ...
De même, écrire à propos d' une opinion, ou d'un résumé (en l'occurence celui de la page 19) que les plus réactionnaires peuvent y souscrire ne saurait préjuger du fond. Pratiquer l'amalgame entre les opinions et les démonstrations, c'est croire que la «Vérité» n'est accessible qu'à ceux dont les · opinions sont «justes·». Vieille plaisanterie dont les staliniens se rapaissent depuis près d'un demi-siècle. L'exemple de Balzac montre que l'on peut être à la fois réactionnaire et lucide (relisez Lukacs).
Par ailleurs, certains développements de ma prose ont déconcerté (au mieux) ou (au pire) ont été visiblement déformés.
Jamais il n'a été écrit que pendant la NEP les travailleurs étaient terrorisés. Bien au contraire, si il y a répression anti-ouvrière (et antisyndicale) les luttes des travailleurs sont particulièrement vigoureuses. Les deux ne sont pas incompatibles. La vigueur de l'activité ouvrière va perdurer tant qu' il y aura, ' sous la direction de Tomsky, une quasi-indépendance, de fait, du syndicat. Entre parenthèses, ceci fait justice de l'accusation
(ou plus exactement de l'insinuation) de Lequenne selon laquelle dans ce livre serait développée la thèse de la continuité entre 1917 et 1930 (mieux vau t des dates que des termes comme « léninisme » et « stalinisme » qui décrivent, peut-être, une idéologie (et encore) mais pas une réalité sociale). L'appréciation positive portée dans ce livre sur la NEP a, justement, été oubliée. Elle gênait sans doute Lequenne pou r instruire mon procès idéologique.
Autre problème : il est amusant de lire le fait que la concurrence fonctionne à l'inverse, contredise « ma » (!) thèse du capitalisme d'Etat. Signalons, d'ailleurs, que dans sa critique Lequenne a~ le mot concurrence par économie, ce qui est loin d'être neutre. Un exemple montrera au lecteur de quoi il retourne. Dans la CEE (et donc en France), certaines productions agricoles, comme le lait, se font avec un prix garanti. Le résultat est que les producteurs marchands se concurrencent sur la quantité, et par là, sur les moyens pour maximiser cette dernière. Le résultat est bien connu de tous : il y a surproduction de produits laitiers mais on importe des tourteaux de soja pour nourrir le bétail. Excédents en aval, pénurie en amont, c'est ainsi que fonctionne le système soviétique. En quoi est-ce différent de la CEE ... ? Bref, et pour conclure, que ce livre ne fasse pas plaisir à tous on pouvait d'avance s'en douter. Cela n'autorise personne à user du procès d' intention, de la déformation d'opinion et du charcutage de citation. Mieux vaudrait le débat sur le fond. Mais- est-ce possible ?
J. Sapir Paris, le 11 décembre 1984
Réponse de Michel Lequenne
Procès d'intention ! Procès idéologique ! Déformations! Charcutage de citation ! Les lecteurs reliront mon article et constateront que J. Sapir souffre de la maladie de la persécution.
Si son livre m 'avait gêné, ne m'avait<< pas fait plaisir 11 (!), pourquoi aurais-je consacré temps et effort à écrire pour en recommander la lecture?
J'en ai apprécié la description des phémonèmes actuels, la « lucidité 11 sur les faits . Mais puisque Sapir, au nom de Balzac qui 'n'en peut mais, revendique le droit d 'être réactionnaire -que je lui reconnais volontiers- pourquoi faire tant de bruit parce que je ne l'approuve pas dans ses conclusions et que je dévoile ses ambiguïtés, ses insinuations, ses confusions ?
C 'est qu'il appartient à cette catégorie de « déçus 11 du stalinisme et du mao-stalinisme qui sont tellement tourmentés par «leur propre passé que, sans changer d'état d'esprit, il vont tout droit dans le camp de la démocratie bourgeoise ou du semi-anarchisme libéral 11 (Trotsky, Oeuvres, T 18, p. 142). Et S~Jrtout d'un antitrotskysme fiévreux.
Que, de là, il m'accuse de « méthodes staliniennes 11, relève de la psychanalyse.
Puis, après m'avoir injurié, il me propose de débattre sur le fond . Quel fond ? Sur les révolutions contre-révolutionnaires ou sur l'identité des économies de l'URSS et de la CEE? Il doute:« Est-ce possible? 11 Avec ses méthodes polémiques, non vraiment !
M . L.