la solidarité anticolonialiste ne se ntarchande pas
(Ligue Communiste Révolutionnaire)
Depuis le boycott des élections territoriales du 18 novembre dernier par ~ne majorité écrasante de la population kanake à l'appel du Front de Libération Nationale Kanake Socialiste (FLNKS). les camarades de Lutte Ouvrière (LO) ont en partie centré leur intervention sur cette question autour d'une critique systématique de la nature de la direction du FLNKS et de son orientation politique. Pendant tout ce temps, et mis à part leur ralliement à la manifestation parisienne de dénonciation de l'assassinat d'Eloi Machoro du lundi 14 janvier, ces camarades n'ont pris aucune init iative de solidarité avec cette lutte anticoloniale. Mieux, LO refusa de s'associer à toutes les précédentes initiatives qui lui avaient été proposées sur ce thème à plusieurs reprises.
Une telle orientation constitue à nos yeux une erreur de taille pour une organisation qui se réclame de positions commun is tes internationalistes. Nous sommes, avec les positions de LO sur la Nouvelle-Calédonie, très loin de la tradition de Lénine et de Trotsky en la matière. Et des militants indépendantistes kanaks seraient en bon droit d'interpeller LO sur ce manquement évident à la plus élémentaire des solidarités anticolonialistes. Mais la position de LO semble refléter un désintérêt total pour tout dialogue politique avec les indépendantistes kanaks au nom de la prétendue nature "nationaliste bourgeoise " de sa direction. De ce fait LO s'interdit aussi toute contribution à la radical isation politique de ce processus.
LO insiste sur le fait que le FLNKS n'a ''lamais prétendu militer pour une révolution socialiste mondiale " ; ce que par ailleu rs tout le monde sait. Mais l'on pourrait fai re remarquer aux camarades de LOque le fait de se réclamer de la révolution socialiste mondiale ne règle pas immédiatement le problème de la mise en pratique concrète de ce principe. Le comportement de LO sur la question de la Nouvelle-Calédonie, où une position critique vis à vis du FLNKS vient couvrir une absence totale d'initiatives de solidarité avec ce peuple en lutte, n'en est-il pas une preuve flagrante ?
La critique par LO de l'orientation du FLNKS ren voie à une incompréhension de fond de la démarche des nationalistes kanaks et de la réalité même d'un colonialisme qui s'apparente beaucoup à la forme d'apartheid qui sévissait en Rhodésie sous lan Smith. Cette incompréhension est assez répandue dans les milieux anticolonialistes. Cela est en partie dû à la complexité de la question nationale kanake mais aussi au peu d'intérêt apporté par beau coup à l'évolut ion du mouvement nati onaliste jusqu'à ces derniers mois voire jusq u'à ces toutes dernières semaines. Peutêtre est-ce là ce qui amena LO à mêler sa voix au concert des dénonciations des dirigeants indépendantistes en écrivant par exemple que "les Tjibaou et les Machoro d 'aujourd'hui sont les Boumedienne, les Khadafi et les Mobutu de demain".
Pourtant après s'être inquiétée du sort des "petits blancs" caldoches pendant plusieurs semaines, LO s'est vue obligée de préciser tardivement, peut-être même à l'intention de ses p rop res mi li tants et lecteurs, que " les tra vailleurs d'ici auraient tort de tirer prétexte du nationalisme sans perspective réellement socialiste du FLNKS pour être dans le camp de leur propre impérialisme ". On serait néanmoins en droit d'attendre un tout petit peu plus de la part d'une organisation révolutionnaire de la métropole coloniale. Car dans ce combat contre notre propre colonialisme la neutralité n'est pas de mise ; et ce, quelle que soit l'appréciation que l'on fait de la nature de la direction du mouvement anticolonialiste qui mène la lutte. Espérons simplement que ce bon conseil de LO aux travailleurs français sera aussi entendu par ses mil itants qui dorénavant ne devraient plus avoir aucune réticence poli tique à participer au mouvement de solidarité international iste à la lutte du peuple kanak pour l'i ndépendance.
Pour en venir au fond du problème, nous
abordons ici quelques-uns des points de divergence avec LO les plus importants concernant l'analyse de la situation en Nouvelle-Calédonie. A PROPOS DE L'ANALYSE DU FLNKS
LO analyse le FLNKS comme u n e organisation dirigée par des "notabilités ". Par conséquent sa politique "est bien la politique classique des nationalistes bourgeois". Pour mieux argumenter son propos, LO fait feu de tout bois. Elle cite par exemple le fait que J .-M. Tjibaou est un ancien prêtre. On peut lire aussi que la manière dont Machoro a, lors de l'occupation de Thio, montré "sa capacité à fa ire régner l'ordre et à contrôler ses troupes en établissant des barrages exemplaires autour de la ville" serait une preuve irréfutable du caractère "nationaliste bourgeois" de cette direction. Ne doit-on pas plutôt penser que c'est là la preuve d'une qualité politique. Si LO s'y est trompée, le colonialisme français lui ne s'y est pas laissé prendre. Il a command ité l'assassi nat de Mach oro justement parce qu'il voyait en lui le symbole et le danger de la radicalisation de toute une fraction du mouvement nationaliste. Machoro illustrait pour le peuple kanak non pas un futur Mobutu comme l'affirmait LO mais présentement un facteur de radicalisation de la lutte anticolonialiste. Or ce même Machoro, organisateur du siège de Thio, c'est:-à-dire d'une mobilisation tout à fait exemplaire du peuple kanak, est mis par LO dans le même sac qu'un Lafleur (député RPR) ou un Laroque (maire RPCR de Nouméa), car "il n 'ya pas une si grande différence entre les ambitions des uns et des autres".
Certes, le FLNKS n'est pas une direction communiste internationaliste. Personne ne le prétend d 'ailleurs. C'est plutôt un front regroupant différentes organisations, elles-mêmes hétérogènes et parmi lesquelles figure l'Union des Syndicats des Travailleurs Kanaks et Exploités (USTKE) qui regroupe environ 2000 adhérents. Ce véritable front unique anticolonialiste est largement majoritaire dans la population kanake, même si cela est diffici lement reconnu par LO qui écrit simplement que le "FLNKS semble aujourd'hui la direction nationaliste reconnue apparemment par une partie du peuple canaque ".
Mais le FLNKS n'est pas non plus une organisation nationaliste bourgeoise classique. Tout d'abord parce qu'il n'y a pas de bourgeoisie kanake. Ni même d'ailleurs de véritable petite bourgeoisie cossue . Les camarades de LO pressentent bien la difficulté, en affirmant eux-mêmes que J .-M. Tjibaou est "un des rares notables que compte la population kanake". Par ailleurs l'utilisation du terme de "notabilités" montre leur embarras devant une réalité sociale complexe qu'ils ont bien du mal à faire entrer dans leurs schémas pré-établis.
Le peuple kanak a conservé une certaine homogénéité sociale du fait notamment de la politique coloniale de ségrégation raciale qui a été menée à son égard. Il est cependant traversé par des formes de divisions héritées du passé qui ne sont pas comparables à des formes de domination féodales, et par des différences de revenus entre, par exemple, les fonctionnaires et les cultivateurs des tribus. Mais la population kanake n'est pas encore découpée par des d i fférenciations sociales entièrement cristallisées. Le poids de l'idéologie religieuse ou d'une longue tradition de participation au
système électoral colonial pèse sans doute sur progressiste en ce sens qu'elle a permis que une certaine couche de militants nationalistes survi ve l'identité de ce peuple. Sans cette kanaks. Mais cela ne suffit pas à diviser trad ition coutumière égalitaire restée encore aujourd'hui le FLNKS en courants différents vivace, la lutte nationaliste n'aurait pas atteint d'ores et déjà représentatifs d'intérêts de une telle intensité.
classes divergents.
Cette direction nationaliste est avant tout pragmatique. Elle a évolué pour l'instant de cette manière dans le sens de la radicalisation de ses revendications, passant ces dernières années du mot d'ordre d'autonomie interne à celui d'indépendance kanake et socialiste. Nous n'avons pas affaire à un mouvement soudé autour d'un programme politique parfaitement défini en dehors de cette revendication centrale. Les indépendantistes eux-mêmes le reconnaissent. Mais LO devrait être amenée à constater que depuis sa création en septembre 1984, la direction du FLNKS a su répondre aux besoins de la mobilisation anticoloniale et aux attentes de la population kanake. De ce point de vue, les mobilisations populaires auxquelles ont donné lieu le boycott électoral du 18 novembre, constituent un pas en avant de la mobilisation unitaire du peuple kanak et reflètent une radicalisation générale de l'orientation du FLNKS qui accentua, dans la dernière période, la polarisation de la situation politique.
Les camarades nous rétorqueront peut-être, comme ils l'ont écrit, que pourtant le FLNKS "s'affirme d'avance prêt à jouer Je jeu d'une telle négociation" avec le gouvernement français, mais qu'il "déclare n'être pas prêt à la guerre civile". Comment peut-on imaginer que le refus d'une guerre civile puisse avoir un aspect politique négatif dans une situation où le peuple kanak est numériquement et militairement complétement i nfériorisé . Avec quel détachement du sort du peuple colonisé, LO détermine-t-elle ces positions pour faire aussi peu de cas de la réalité concrète des rapports de force sur le terrain . Le FLNKS est contraint par cette situation à développer une tactique particulière combinant de manière tout à fait originale les mobilisations de masse et l'autodéfense de ces mobilisations avec un processus de négociations avec le pouvoir colonial. Et cela serait vrai quelle que soit la nature de la direction du FLNKS. C'est là en effet le seul moyen de progresser vers la victoire dans ces conditions concrètes.
L'originalité de ce mouvement nationaliste réside dans le puissant sentiment nation al kanak sur lequel il prend appui. On ne pourrait autrement comprendre le maintien de l'unité du
FLNKS malgré toutes les tentatives du pouvoir colonial pour casser une organisation qui représente aujourd'hui un obstacle sur la voie de l'instauration d'une solution néocoloniale garantissant les intérêts de la métropole coloniale et de la population caldoche. Ce puissant sentiment national plonge ses racines dans les formes sociales communautaires particulières qui continuent à régi r les rapports sociaux pour la majorité des Kanaks , notamment ceux installés en tribus . Cette
"coutume", de tradition assez égalitaire, a joué jusqu'à ce jour un rôle ém inemment
LE CONTENU DE
LA LUTTE INDÉPENDANTISTE
Au lieu de tant insister dans ses colonnes sur les passages des indépendantistes dans les institutions co loniales, LO aurait dû s'attacher à comprend re et à faire connaître ce que représentait la rupture avec cette stratégie antérieure. C'est au travers de ces processus et d'épreuves bien concrètes que pourrait se forger un niveau de conscience qui dépasse le national isme tant exécré par LO. Mais on ne peut s'attendre à voir apparaître une direction prolétarienne internationaliste kanake, du néant, en kit en quelque sorte. Cela n'est pas lié à la nature de la direction actuelle du FLNKS ou à son orientation. Il y a des causes plus profondes à chercher dans la spécificité de la formation sociale kanake elle-même. Peut-on oser reprocher à un peuple soumis au colon ialisme pendant 131 ans, et tenu à l'écart dans des réserves par un système de ségrégation raciale, de ne pas avoir donné naissance à un courant marxiste authentique?
Ma is compte tenu de la dynamique d 'af fronte m ent actuelle de la lut t e anticolonialiste, il n'y a pas de limite a priori aux possibil ités de radicalisation du mouvement nati onaliste kanak. Toutefois cette perspective ne peut constituer en aucun cas un préalable à notre engagement sol idaire aux côtés du peuple colonisé.
Pour LO, la lutte nationaliste kanake n'a aucun contenu progressiste pour les masses colonisées. Il ne s'agirait que de remplacer les dirigeants blancs actuels par des autochtones et de "frayer la voie au développement de la bourgeoisie kanake." Sans connaissance réelle d u pays, LO règle ainsi son sort au mouvement nationaliste et au peuple kanak tout entier. Et LO se contente tout au plus de "comprendre " que le peuple kanak "préfère traiter avec ses propres notables plutôt qu'avec ceux des Blancs, en attendant de règler ses comptes avec /es deux ". Ce radicalisme apparent cache une eu ropéo- centrisme paternaliste du plus mauvais genre. Pour LO, le peuple kanak est "réduit à un choix sans avenir" tant que la révo lution socialiste n'éclate pas en France. Pas une seule fois, LO ne considère que l'affai blissement du colonialisme français du fait de la lutte indépendantiste kanake puisse être un élément positif aidant le combat des travai lleu rs français. Ce fatalisme politique interd it à LO d'avoir la moindre prétention à être écoutée par une quelconque fraction du mouvement nationaliste kanak, et à peser sur l'évolution de la situation dans ce pays. Il c onduirait les Kanaks qui le feraient à subordonner leur combat à celui des forces ouvrières en métropole.
Empreinte de paternalisme, cette position vide aussi de toute dynamique la lutte anticoloniale. Ainsi pour LO, la lutte que mène le FLNKS "sur des objectifs exclusivement kanaks, donc purement nationaux et dans lesquels les revendications économiques et sociales de la population n 'apparaissent pas, est entièrement sur la démonstration de la "légitimité" autrement dit du droit des notables kanaks à exercer le pouvoir et à se faire remettre les rênes du pays par l'impérialisme frança is. " Outre que telle n'est pas à l'évidence la stratégie de l'impérialisme français, il est faux de réduire ainsi le contenu de la revendication nationale. Celle-ci n'a évidemment pas de contenu immédiatement socialiste mais elle a déjà aux yeux des masses une signification qui se concentre principalement dans u n e revendication de très grande importance pou r le peuple opprimé, celle de la récupération des terres spoliées. C'est d'ailleurs ce qui explique le caractère non acceptable pour le colonialisme français de la revendication indépendantiste kanake pour l'instant. Si l'on parle du peuple opprimé c'est bien là une de ses revendications les plus fondamentales. Et une certai ne dimension sociale est donnée par l'aspect collectif de cette revendication foncière.
LO méconnaît ou sous-estime considérablement un fait d'importance en toute situation ·coloniale, c'est que la conscience d'une identité nationale et le combat pour retrouver une légitimité sur sa propre terre peuvent être d'importants supports de la mobilisation d'un peuple opprimé. Même la direction la plus marxiste devrait se saisir de cette conscience pour pouvoir se hisser à la direction du mouvement populaire d'émancipation.
UNE BASE THÉORIQUE INCORRECTE
L'ensemble des positions de LO part donc d'une base théorique absolument fausse. Elle présuppose en effet que les intérêts généraux des travailleurs présents en Nouvelle-Calédonie devraient transcender la question d e l'oppression nationale kanake. C'est cette confusion qui constitue le moteur des principales critiques que fait LO de la pol itiq ue du FLNKS.
Ainsi c'est au nom d'une conception erronée de l'intérêt commun des Kanaks et des "petits blancs" qui ne disposeraient selon LOque "des privilèges plus ou moins fictifs" que cette organisation critique le FLNKS pour s'être attaqué à "ces petits fermiers européens de la brousse" ce qui "contribue à dresser contre les Kanaks toute la population caldoche", plutôt que de s'en prendre "aux gros colot:~s, aux grosses fortunes, aux Lafleur et autres ". Quelle dose d'aveuglement faut-il pour ne pas voir que les propriétés foncières coloniales des Lafleur ou des "petits blancs" ont toutes été constituées sur la base du vol des terres kanakes. Ce sont ces petits blancs qui font les barrages antiindépendantistes à Bouraïl et ont soutenu le GIGN contre Machoro. Quan t a u x progressistes blancs, cela fait bien longtemps qu'ils ont rejoint les rangs du FLNKS ou de I'USTKE et ils seraient sans doute les premiers suffoqués par les analyses de LO.
Pour b ien comprendre la place des travailleurs blancs dans la société coloniale de Nouvelle-Calédonie on peut se remémorer ce que Trotsky disait de leurs homologues d'Afrique du Sud lorsqu'il parlait en 1935 de "caste privilégiée arrogante de Blancs". Cette définit ion convient parfaitement à la situation présente calédonienne. Et Trotsky débattant avec des révolutionnaires sud-africains les mettait en garde en déclarant : "Reculer ou affaiblir les mots d'ordre nationaux avec le but de ne pas repousser les chauvins blancs au sein de la classe ouvrière serait, bien entendu, de l'opportunisme criminel", ou encore "En tout cas le pire crime pour les révolutionnaires serait de faire la moindre concession aux privilèges et aux préjugés des Blancs. Celui qui donne le petit doigt au démon du chauvinisme, celui-là est perdu " (1 ). Ne pas subordonner les revendications et le combat des masses opprimées aux préjugés des "petits blancs" de Nouvelle-Calédonie telle est la tâche des révolutionnaires. C'est cette démarche qui nous conduit tout naturellement à soutenir la mobilisation du peuple kanak pour l'indépendance kanake socialiste.
Ce débat est d'ailleurs vieux comme le mouvement ouvrier. Mais il n'a historiquement jamais été tranché en faveur de ceux qui reprochaient aux opprimés leur nationalisme. Or, une formation sociale coloniale, et c'est là sa caractéristique, ne découpe pas simplement les populations en classes sociales bien délimitées. · Il s'y interfère l'oppression d'un peuple et d'une nation. Dès lors, il ne peut y avoir communauté d'intérêts entre les petits colonisateurs et le peuple opprimé, que si les premiers reconnaissent le droit démocratique à l'autodétermination pour le second .
Par ailleurs, la lutte de libération nationale en Algérie a suffisamment montré que la question nationale peut jouer pendant toute une époque, le rôle moteur de la mobilisation anticoloniale. Il s'agit là d'un fait objectif indépendant de la nature de la direction du mouvement nationaliste en question. La mobilisation démarre sur le terrain des revendications nationales, à partir de la prise de conscience des opprimés avant de pouvoir exprimer des objectifs sociaux plus précis.
On ne peut donc prétendre vouloir rÇldicaliser les luttes de classes en situation coloniale en ignorant l'importance du sentiment national d'un peuple.
Vincent KERMEL (LCR) (1 ) Remarque sur le projet de thèse de la Ligue C ommuniste d'Afrique du Sud (1935) .