A politique de rigueur instaurée en juillet 1982 commence à remporter d'éclatants succès et les indices économiques évoluent presque tous vers le beau fixe: c'est ce qu'affirment les responsables gouvernementaux, au premier rang desquels -on les a vus s'autoféliciter à la télévision en janvier- Mitterrand et Fabius. Les dirigeants du PS, pour leur part, ont déclaré lors du dernier comité directeur percevoir « des frissons dans l'opinion publique », une opinion qu'ils estiment impressionnée par les premiers succès de la politique de rigueur. Ralentissement de l'inflation (de 14 % en 198 1 à moins de 7 % en 1984), rétablissement de l'équilibre de la balance des paiements, maintien du franc face au mark, croissance de l'investissement pour la première fois depuis 1981 : la Bourse a encore connu de beaux jours en 1984 après une année 1983 exceptionnelle. Les milieux financiers ne pouvaient pas décerner de meilleur brevet de bonne gestion au gouvernement. Mais la rigueur de l'hiver, avec le lamentable spectacle des soupes populaires et des stations de métro bondées à minuit est venu montrer le vrai visage de la politique de Mitterrand. Qui paie vraiment la rigueur ?
A cette question « qui paie vraiment la rigueur ? » posée dans son édition du 25 janvier, l'Express répond : d'abord les entreprises, puis les cadres supérieurs et les chômeurs.
Les entreprises ? Il faut une bonne dose de cynisme pour les plaindre, quand l'INSEE annonce dans sa dernière note de conjoncture que la part des profits dans la richesse créée (la « valeur ajoutée ») va retrouver en 1985 son niveau historique de 1969 (plus de 30 % , après avoir stagné à 2 5 % de 197 5 à 1982 !).
Les cadres supérieurs ? Il est vrai que, d'après les chiffres du ministère du Travail, le salaire moyen des cadres a perdu 0,4 % de pouvoir d'achat par an de 1979 à 1984, alors que le salaire moyen de l'ensemble des salariés conservait à peu près son pouvoir d'achat... En ajoutant l'effet de l'impôt direct, dont les barèmes ont effectivement été alourdis pour les hauts revenus, le CERC (1) a calculé qu'un couple de cadres supérieurs avec deux enfants avait perdu 3 % de pouvoir d'achat en 1982, et 2,6 % en 1983, alors qu'un couple d'OS aurait eu + 0,7 % et 0 % ces années-là ; pour 1984, les statistiques du ministère du Travail ne sont pas encore publiées. De là à crier famine quand on gagne en moyenne plus de 16 000 francs par mois ...
Mais ces chiffres qui font hurler la CGC reflètent mal l'évolution des revenus des cadres, pour deux raisons majeures. D'abord l'évolution du salaire moyen des cadres sous-estime la hausse des salaires moyens individuels réellement perçus : en effet, chaque année, la catégorie « cadres » se gonfle de jeunes diplômés dont les salaires de débutants font baisser la moyenne de la catégorie et masquent, par un pur effet statistique, les augmentations des salaires des cadres du haut de l'échelle. L'union confédérale des cadres CFDT a ainsi démontré, en suivant les salaires d'un échantillon constant de ses adhérents sur dix ans, que chaque cadre s'en tirait beaucoup mieux que le chiffre officiel du salaire moyen ne semblait l'indiquer : la carrière d'un ingénieur ou d'un directeur est plus ascendante que celle d'un OS.
Deuxième raison d'espérer pour les cadres: depuis trois ans, les revenus de leurs actions et de leurs obligations ont suivi la flambée des cours de la Bourse. Selon l'Express, « entre juin 1981 et décembre 1984, 100 francs placés en obligations à taux fixe sont devenus 200 francs ; placés en actions, ils sont devenus 236 francs!» Voilà de quoi mettre du baume au cœur, quand on sait que pour un ménage de cadres supérieurs, ces revenus représentent déjà 35 000 francs par an en moyenne en 1981 (chiffre : CERC).
Les cadres sont donc moins à plaindre qu'on veut bien le dire. Si certains ont quelques raisons de se lamenter, c'est peut-être parce qu'ils sont les victimes de la nouvelle mode à laquelle s'adonnent de plus en plus les directions d'entreprises : l'individualisation des salaires. Pour « motiver » et « récompenser » leurs meilleurs poulains, les patrons les gratifient de plus en plus d'augmentations « au mérite » et d'avantages en nature plus ou moins occultes. Austérité oblige, ces petits cadeaux sont prélevés sur une masse salariale strictement contenue, et viennent donc en déduction du pouvoir d'achat des moins méritants.
Selon un cabinet de conseil en gestion, Hay France, les entreprises accorderont en 1985 4,5 % d'augmentation générale, et 2,2 % d'augmentations individuelles réservées aux cadres les plus dynamiques. Dans certaines entreprises « de pointe », ce système s'applique non seulement aux cadres mais
aussi aux ouvriers : chez Proclain, à Montceau-lesMines, la masse salariale augmentera de 4,5 % en 1985, dont 2 % réservés à la moitié la plus « performante » du personnel : les équipes sont directement mises en rivalité par ce nouveau système. Cela ressemble alors fortement à un retour en force de la rémunération au rendement sous des formes plus « modernes ».
Quoi de plus cohérent avec la recherche systématique de la flexibilité que de vouloir lier le salaire du travailleur à la performance de l'entreprise ? Tout est bon pour diviser les travailleurs. Chotard recommande dans une circulaire interne au CNPF (22 novembre 1984) qu'« une plus large part [soit] attribuée dans la détermination des salaires à la performance et au mérite ». Nul doute qu'il sera entendu. Les vraies victimes
La vague âe froid du début janvier a au moins eu le mérite, macabre mais indiscutable, de montrer que la « nouvelle pauvreté » n'est pas une lubie de journaliste en mal de copie, mais une réalité dramatique. Par milliers (aucun décompte précis ne semble avoir été fait, sans doute pas par hasard), rien que dans la région parisienne, des personnes démunies ont dû recourir à la charité publique pour survivre. L'irruption de scènes dramatiques dans les foyers via la télévision -tels ces chômeurs des soupes populaires sanglotant et suppliant qu'on leur donne n'importe quel travail - a certainement plus impressionné les Français que le rétablissement du commerce extérieur.
Presque aussi choquant était le spectacle des responsables gouvernementaux et patronaux ou même de Bergeron, venant verser leur larme et appeler à la solidarité : moins d'un an auparavant, les mêmes envoyaient ces chômeurs à la misère en signant l'accord du nouveau régime d'indemnisation du chômage instauré en avril 1984, un accord qui réduisait la durée et le montant des allocations !
En août 1984, 423 000 chômeurs percevaient en tout et pour tout quarante francs par jour (au titre de l'allocation de fin de droits ou de l'allocation de solidarité) ; parmi ceux-ci, 43 000 avaient plus de cinquante ans, et très souvent une famille à faire vivre. Près d'un million d'autres chômeurs (934 000 exactement) ne touchaient strictement rien des ASSEDIC : il s'agit surtout des jeunes et des femmes cherchant un premier emploi, mais aussi des chômeurs <( radiés » par les ASSEDIC pour avoir raté une convocation ou être au chômage depuis plus de deux ans. Certes, même aux beaux jours de la croissance, la société française a toujours rejeté à sa marge des « exclus », qu'on appelait le « quart monde ». Mais le gonflement de ce groupe depuis deux ans a bien évidemment un rapport direct avec l'aggravation du nombre de chômeurs, de la durée du maintien au chômage (près d'un an en moyenne en 1984), et de la réduction des allocations de chômage. Le décret Bérégovoy de novembre 1982 et la réforme d'avril 1984 ont fait chuter de 20 % l'allocation moyenne.. .. et retiré toute allocation à plus de 300 000 chômeurs. Ces derniers temps, les socialistes ont mis une sourdine à leur refrain habituel sur la « rigueur-de-gauche-dans-la-justice-sociale» ...
Autres catégories durement touéhées par l'austérité : les retraités et préretraités. Certes, l'annonce par Fabius du paiement mensuel des retraites est une bonne nouvelle ; mais elle ne fera pas oublier la baisse de l 0 % du montant moyen des préretraites entre 1982 et 1983 (d'après le CERC). Et surtout, cela ne consolera pas les nouveaux « bénéficiaires » de la retraite à soixante ans: cette grande « conquête sociale » aboutit à remplacer dès soixante ans la préretraite (qui valait 70 % du dernier salaire brut) par une retraite d'un montant nettement moins élevé. Le gouvernement publie volontiers le coût de la réforme pour les régimes de retraite (six milliards de francs par an), mais oublie de dire combien l'UNEDIC (le régime d'assurance-chômage, qui versait les préretraites) a économisé. Comme le dit pudiquement le CERC, << il est encore trop tôt pour juger de l'ampleur des transferts de charges entre régime d 'indemnisation du chômage et régimes d 'assurance-vieillesse ». Ajoutons quand même qu'il paraît probable que l'UNEDIC ait réalisé une économie nettement supérieure à la charge nouvelle des régimes de retraite. Une conquête sociale qui fait perdre de l'argent aux travailleurs concernés, alors qu'ils étaient déjà de toute façon exclus de leur emploi par la préretraite, voilà une innovation de la gauche.
Les nouveaux pauvres, les chômeurs, les vieux ... Est-ce à dire que les salariés, eux, sont privilégiés ? L'INSEE répond par trois chiffres (2) : en 1983, la masse salariale nette a baissé de 0,9 % en pouvoir d'achat ; en 1984, la chute a été de 2,6 % ; pour les six premiers mois .de 1985, la prévision officielle est de moins l % . Cette baisse du revenu salarial provient de la chute des effectifs salariés : l ,2 % des emplois disparaissent chaque année dans le torrent de la modernisation. Comme les salariés qui restent ne préservent plus leur pouvoir d'achat (le salaire horaire ouvrier a perdu l % en 1984, et le SMIC a strictement maintenu son pouvoir d'achat), on comprend que, selon l'INSEE, « les revenus salariaux restent orientés à la baisse )).
Oui, répond Bérégovoy, mais les prestations sociales augmentent. C'est vrai. Mais à cause des allocations de chômage dont la masse croît avec l'augmentation du nombre de chômeurs (et malgré la chute de l'allocation moyenne); et en raison des dépenses de maladie qui . ont cependant beaucoup
ralenti avec l'instauration du rationnement budgétaire des hôpitaux et du « forfait hospitalier » de vingt et un francs par jour par malade.
Le CERC indique malgré tout que certains ne s'en tirent pas mal : les bénéfices des patrons d'hôtels, cafés, restaurants, auraient crû de 20 % (en pouvoir d'achat!) de 1980 à 1983 ; ceux des garagistes d~ 16 % , tout comme ceux des coiffeurs. Les petits commerçants de l'alimentation n'avaient pas non plus à se plaindre. Mais l'année 1984 a été très mauvaise pour le commerce, suite à la chute de la consommation des ménages. La consommation de produits industriels a en effet reculé de plus de 2 % , chiffre sans précédent depuis 1958. La baisse des impôts
La grande affaire de 1985, ce n'est plus la justice sociale ou la reconquête du marché intérieur (qui s'en souvient?): c'est la baisse des impôts. «Moins d 'impôts, c'est plus d'initiatives, plus d'emplois. n Votre feuille de déclaration de revenus l'affirme, négligeant, entre parenthèses, que cet argument incite indirectement le bon citoyen à la fraude fiscale ... Mais derrière le bluff honteux sur les créations d'emplois, l'intention de Mitterrand est directement politique. Il vise à ramener à lui des couches moyennes et supérieures salariées, base sociologique « naturelle » du PS et pivot des alliances qu'il voudrait mettre en place après les législatives de 1986. Sous la pression de l'offensive libérale venue de l'Ouest, il donne des gages très concrets de bonne volonté à des catégories sociales qui, bien que n'appartenant pas toutes à la bourgeoisie, ont tendu à s'en rapproc her idéologiquement depuis mai 1981.
La droite a beau dénoncer la « manipulation » et le « trucage» de la baisse de l'impôt, celle-ci est - malheureusement- bien réelle. La baisse de 5 % de l'impôt sur le revenu coûtera dix milliards de francs à l'Etat, et la suppression du l % pour la Sécurité sociale douze milliards. Certes, l'augmentation du téléphone, qui a fait tant de bruit, coûtera l ,3 milliard aux ménages et celle de la taxe sur les produits pétroliers 6,2 milliards, mais au total, l'économie d'impôts et taxes sera de près de quinze milliards pour les particuliers. Les entreprises elles aussi toucheront les bénéfices de cette mode reaganienne, puisque l'allégement de la taxe professionnelle leur rapportera plus de dix milliards de francs.
Par quel mécanisme ces mesures pourraient-elles aboutir à des créations d'emplois? Les principaux bénéficiaires des allégements d'impôts sont les ménages les plus aisés, ceux qui, du fait de la progressivité du barème de l'impôt sur le revenu, payaient le plus. Peut-être avec cet argent frais vont-ils embaucher des domestiques, selon le schéma préconisé par Alfred Sauvy dans son livre la Machine et le chômage ... Du côté des créations d'emplois par les entreprises, bien qu'il soit maintenant amplement démontré que l'investissement industriel ne sert qu'à supprimer des emplois dans une période de stagnation de la production, « il est permis de rêver », commente
J. -N. Gurviez, goguenard, dans l'Expansion du Il janvier.
En fait, aucun espoir n'existe à moyen terme d'une réelle amélioration de l'emploi : le rythme des destructions d'emplois dans l'industrie va se maintenir (environ 140 000 par an), alors que les créations d'emplois dans les services se sont quasiment taries depuis deux ans (seulement 28 000 en 1984). Jean Poperen expliquait sans honte à « L'heure de vérité », le Il février, que le gouvernement avait maintenant accumulé les moyens de lutter contre le chômage et d'inverser la tendance. Sauf manipulation statistique de grande ampleur (cf. plus bas), c'est exclu pour le moment.
La contrepartie de cette diminution purement politique des impôts est évidemment une restriction des dépenses publiques: l'INSEE prévoit explicitement trois mille suppressions de postes de fonctionnaires et deux mille aux PIT, une diminution des interventions économiques et sociales de l'Etat (les subventions aux entreprises en difficulté) et de ses investissements. Autant dire que la situation du bâtiment et des travaux publics, déjà catastrophique, risque d'empirer puisque ces industries travaillent beaucoup sur commandes publiques. Le gouvernement préparerait des mesures d'allégement des cotisations sociales pour ces secteurs : à quoi bon s'il n'y a rien à construire ? De plus, ces mesures s'ajoutant à la suppression du l % pour la Sécurité sociale, le déficit de celle-ci va revenir en force dès la fin 1985. li y a gros à parier que les salariés le combleront une fois de plus par une hausse des cotisations ... Une austérité stérile
Ce n'est pas noircir exagérément le tableau que de constater que la situation de la classe ouvrière n'a jamais été aussi mauvaise depuis le début de la crise : de ses secteurs les moins organisés et traditionnellement fragiles, jusqu'aux bastions de la première vague d'industrialisation (charbon, sidérurgie), une véritable insécurité règne aujourd'hui, celle du chômage et de la misère. Même les secteurs de pointe, prétendument créateurs d'emplois, connaissent des licenciements comme chez Bull. Selon l'Expansion, « une entreprise sur deux annonce des dégraissages en 1984 et encore en 1985 ; l'évolution de l'emploi devient dramatique ».
S'agit-il d'une purge, certes violente et douloureuse, mais qui permettrait de repartir ensuite sur des bases saines, de retrouver croissance et plein emploi ? Les médias vantent l'exemple américain, où la plus sévère récession depuis la guerre (1980-1982) a été suivie de la plus forte reprise (1983 : + 3, 7 % du produit intérieur brut; + 7 % en 1984), avec une rechute du chômage à son niveau d'avant la récession. Mais comme le démontre Christian Barsoc dans les Lendemains de la crise, le mécanisme de cette reprise la rend non seulement éphémère, mais ·aussi absolument inimitable par d:autres pays puisqu'elle repose sur la domination du dollar sur l'économie mondiale.
Pour la France, seule une reprise de la croissance de la production d'au moins 3 ou 4 % par an per-
mettrait de stabiliser, puis de commencer à réduire le chômage en quelques années. A moyen terme, trois raisons majeures rendent cette éventualité extrêmement improbable : la détérioration de la position concurrentielle du capitalisme français, le poids de l'endettement extérieur et la nécessité de stopper son aggravation, la faiblesse de la demande interne qui bloque la reprise de l'investissement. Le capitalisme français va mal
Derrière le chemin de croix des politiques économiques bourgeoises depuis dix ans, se trouve la mauvaise position du capitalisme français dans la division internationale du travail. Pour schématiser, rappelons que la France, bien que pays riche, achète des produits stratégiques et sophistiqués à la RF A (machines) et aux USA (ordinateurs); qu'elle vend des produits relativement banals (automobiles, produits agricoles) à des clients souvent peu solvables (pays du tiers monde en pleine crise financière, comme l'annulation du contrat du métro de Lagos par le Nigeria vient de le rappeler).
Dans la première phase de l'onde longue dépressive révélée en 1974, le recyclage des pétrodollars vers les grands pays semi-industrialisés d'Amérique latine et d'Extrême-Orient a été relativement favorable aux capitalistes français. En effet, le système financier international prêtait massivement aux clients traditionnels des entreprises françaises spécialisées dans l'ingénierie, les travaux publics, les matériels de transport et l'armement. Ces points forts de l'industrie française exportaient donc sans trop de difficultés. Mais avec l'ère Reagan ouverte en 1980, les USA s'engagent dans une politique de taux d'intérêts très élevés afin d'attirer les capitaux du monde entier et de restaurer leur puissance financière. Les grands pays endettés du tiers monde doivent corrélativement se soumettre à des politiques d'austérité dictées par le FMI, qui font chuter brutalement leurs importations : car le crédit international est devenu trop cher et le poids de la dette trop lourd pour continuer à emprunter. Les débouchés d'une bonne part de nos industries exportatrices se trouvent ainsi structurellement fragilisés.
Ainsi la reprise de 1983-1984, dont l'épicentre se trouve aux USA, a moins profité à la France (qui exporte traditionnellement assez peu vers les USA) qu'à la RF A et au Japon. Les exportations françaises ont certes progressé de 5,5 % en 'volume en 1984, mais le commerce international a crû de presque 8 % . Cela veut dire que les parts de marché de la France au niveau international ont baissé lors de la reprise. Les industriels français, à l'abri de la hausse du dollar et pour compenser un marché intérieur déprimé, ont augmenté leurs prix à l'exportation de plus de 10 %. Résultat : des profits juteux, certes, mais une compétitivité amoindrie à terme. Au prochain retournement de la conjoncture mondiale (fin 1985 ou en 1986), il faudra en payer les conséquences sur le niveau des exportations.
D'autre part, la spécialisation industrielle du pays ne s'est pas améliorée depuis quatre ans : le « plan d'action pour la filière électronique» de Chevènement a piteusement disparu et la principale firme française d'informatique, Bull, périclite. Le plan de câblage des villes (qui devait mettre l'industrie française des télécoms à la pointe de la compétition internationale) a du plomb dans l'aile, faute de clients potentiels et de financement. La coopération européenne en matière de technologies nouvelles n'a guère progressé. La fameuse « modernisation » reste largement un slogan. Le blocage de l'investissement
La part des profits dans la valeur ajoutée est en train de battre des records historiques, mais l'investissement ne suit pas : en 1984, il n'a augmenté que de 0,5 % en volume et l'INSEE prévoit un petit 2 % en 1985. Pourtant les sociétés privées ont connu un mini-boom de leurs investissements en 1984 ( + 9 % ) ; mais en même temps, les entreprises nationalisées les réduisaient considérablement pour limiter les déficits (recul de 6 % de l'investissement en 1984), et le bâtiment continue de s'effondrer (- 7 % en
1984) (3).
Curieux paradoxe : le secteur nationalisé, présenté naguère comme le fer de lance de la modernisation, se traîne aujourd'hui loin derrière un secteur privé euphorique !
Euphorie provisoire d'ailleurs, la reprise de l'investissement privé se ralentissant nettement dès 1985 ( + 3% ). En effet, cette reprise n'a concerné jusqu'ici que les biens d'équipement. Après quatre années de désinvestissement (chute de 15 % entre 1980 et 1983)
les entreprises ont besoin de remplacer des machines devenues démodées. A l'occasion de réduction d'effectifs, elles achètent donc des machines plus performantes qui permettront de produire autant avec moins de personnel. C'est ce qu'on appelle l'investissement de productivité, intrinsèquement dévoreur d'emplois. Pour être durable, cette reprise ne peut en rester là, mais devrait se transformer en accroissement réel des capacités de production. C'est ce maillon qui manque pour qu'on puisse envisager
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Le retour à des records de profitabilité.
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1967 1975
It aujourd'hui un vrai redémarrage de la dynamique capitaliste en France.
La raison fondamentale est le carcan que la politique de rigueur fait peser sur la principale composante de la demande interne, la consommation des ménages. L'INSEE prévoit un nouveau recul de la demande interne de produits industriels (- 0, 5% au premier semestre 1985). Les patrons, pour investir, n'exigent pas seulement des profits confortables. Il leur faut aussi l'espoir de vendre le surplus de production. Faute de cet espoir, que font-ils de l'argent dont ils disposent ? Comme n'importe quel épargnant, ils le placent sur le marché financier en achetant des actions, des obligations, et divers produits financiers nouveaux que Bérégovoy vient de mettre à leur disposition.
« Les liquidités détenues par les sociétés enregistrent une progression sensible (...); les excédents de trésorerie des entreprises semblent être à l'origine de l'explosion des SICA V et des fonds communs de placement à court terme (4) )), écrit l'INSEE. En effet, quand les risques de mévente semblent plus grands que jamais, et quand la Bourse et le marché financier offrent des taux de rémunération particulièrement alléchants, quel bon gestionnaire risquerait ses capitaux dans un investissement de capacité? Cet afflux d'argent vers la Bourse entretient d'ailleurs la hausse des cours. Il n'y a donc pas de raison que le mouvement ·s'arrête. Ce que les économistes du PCF appellent les « gâchis financiers » correspond à cette réalité, bien que du point de vue du bon gestionnaire capitaliste, il s'agisse de tout, sauf d'un gâchis ... Le poids de la dette
La troisième contrainte qui bloque durablement l'économie française, c'est le poids de la dette extérieure accumulée depuis 197 5 mais surtout depuis 1981. Le gouvernement ne peut absolument plus se permettre d'augmenter cette dette (qui atteint 500 milliards de francs, déduction non faite de ce que
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0 rv '" 'v 1980 1985 l'extérieur nous doit). Pourquoi cet impératif? Sir.Iplement parce qu'en 1984, la France a dû débourser 40 milliards de francs pour payer les intérêts de cette dette, et 24 milliards pour en rembourser une partie. En 1985, les chiffres seront respectivement de 47 milliards et 3 3 milliards. Cette charge a été multipliée par quatre depuis 1981. Cela signifie que, même si le commerce extérieur revient à l'équilibre (comme c'est le cas en 1984 grâce à la fragile combinaison d'une récession interieure et d'une forte croissance des exportations), le pays continue à s'endetter ... pour payer son ancienne dette.
Le phénomène classique de l'endettement boule de neige que connaissent bien les pays d'Amérique latine menace également la France. Ce n'est pas là un épouvantail commode qui servirait uniquement à jus- · tifier une austérité interminable : à moins de briser net, « à la cambodgienne », toute relation avec le système financier international (ce qui provoquerait d'ailleurs très probablement son effondrement en chaîne), aucun gouvernement ne peut se dispenser de contrôler étroitement son endettement, et 'donc La rechute de la consommation de produits industriels.
d'assurer à peu près un équilibre de son commerce extérieur.
L'escroquerie intellectuelle à laquelle se livrent le gouvernement et les médias consiste à prétendre que le seul moyen de limiter les importations, c'est l'austérité. Pour empêcher le consommateur d'acheter un appareil photo, un magnétoscope, une Fiat ou du chocolat (tous produits nécessitants des importations), on lui retire par la même occasion les moyens de se payer une Renault ou d'améliorer son logement! Cette absurde logique résulte du choix délibéré de l'ouverture indiscriminée du pays à tous les vents du li?re échange. Le poids de la dette, problème bien reel, ne bloque la croissance que si l'on s'inscrit sans réserve dans le marché capitaliste international en acceptant telles quelles ses règles. Un engrenage à l'anglaise ?
Quoi qu'il advienne de la reprise amencaine - qui semble singulièrement essoufflée (5)- une chose paraît acquise : le capitalisme français ne peut pas se permettre un pas de travers, ni le gouvernement la moindre relance préélectorale. On peut certes s'attendre à une relance : celle de la lutte contre les statistiques du chômage, via les TUC et les congés de recon':ersion généralisés. Le gouvernement préparerait, selon Libération, une spectaculaire mesure de « s~spen~ion » des licenciements économiques pendant SIX mms ou un an, licenciements transformés en stages et congés-parkings. Mais une injection de pouvoir d'achat réel à travers un relâchement de la « rigueur » salariale provoquerait immédiatement une nouvelle hausse des importations, une nouvelle chute du franc, un nouveau redémarrage de l'inflation. Les responsables socialistes le savent, tant il est vrai qu'ils ont conscience de l'échec absolu de leurs velléités de « reconquête du marché inkrieur ». Dans ces conditions, c'est la baisse des impôts qui fera office de cadeau préélectoral pour tenter de soutenir un peu la consommation des ménages.
A ~oyen terme, l'horizon apparaît toujours aussi bouche. Il ne s'agit pas là d'un pessimisme systématique qui refuserait de voir le bon côté de la médaille : aucun économiste tant soit peu sérieux ne peut aujourd'hui prévoir quand la spirale rigueurchô m a ge s'épuisera . S'abritant derrière leur médiocrité conformiste, les responsables de la politique économique osent encore cet argument : « Avec toute autre politique économique, ça irait encore plus mal. » Leurs discours sur la« modernisation préa lable indispensable à une relance de l'emploi », ils n'y cro ient pas eux-mêmes. La faible spécialisation industrielle de la France, sa dépendance quasi absolue vis-à-vis du dollar et de la politique économique US engagent le pays dans un engrenage à l'anglaise, où modernisation signifie désindustrialisation et désagrégation du tissu économique. A l'anglaise, mais sans le pétrole de la mer du Nord.
A mesure que l'impitoyable réalité assène ses leçons, il devient plus clair qu'on n'échappera pas à la régression sociale et à la montée de la violence « libérale » vers une societé à tendances sadiques, comme dirait Alain Lipietz. On n'y échappera pas, à moins que le mouvement ouvrier ne prenne les choses en main. Les échéances politique et syndicale de 198 5 et 1986 doivent permettre de faire avancer le débat sur les moyens de la rupture avec les intérêts et les conceptions étriquées de la clâsse dominante, et avec les lois d'airain du marché mondial. L'effondrement des lubies réformistes (la liste serait longue, de la relance par la consommation au traitement social du chômage .. .), le peu de crédibilité des élaborations sur commande style Herzog, placent les propositions des révolutionnaires sous un jour nouveau aux yeux de nombreux militants critiques.
1. Centre d'études des revenus et des coûts, «Constat annuel de l'évolution des revenus ''• juin 1984 (Documentation française).
2. « Tendances de la conjoncture ,,, note de synthèse, décembre 1984. INSEE.
3. Tous ces chiffres sont en volume, c'est-à-dire déduction faite de la hausse des prix.
4. SICA V et fonds communs de placement sont des portefeuilles d'actions et d'obligations, gérés le plus souvent par les banques, et dont particuliers et entreprises en quête de placements peuvent acheter des parts.
S. Cf. l'article de Claude Julien dans «le Monde diplomatique , de février 1985: «L'empire du dollar,,,