Be 3 mars 1985, les mineurs britanniques subissaient une défaite après presque une année de grève. Les leçons de cette défaite et ses conséquences sont actuellement en débat à l'intérieur du mouvement ouvrier. Mais une chose est certaine : les enjeux, complexes, sont extrêmement importants. Les enjeux pour le gouvernement
Réélu en juin 1983 avec 40% des votes, Je gouvernement conservateur visait à supprimer soixante-dix mille emplois dans l'industrie minière nationalisée d'ici à 1996, et à la fermeture de soixante-dix à quatre-vingtquinze puits. L'objectif à terme du gouvernement britannique est de produire 70% de l'électricité grâce à quelques super-puits dénationalisés, les 30 % restants étant fournis par le nucléaire (contre 12 % seulement aujourd'hui).
Cependant, le principal objectif du gouvernement, dans son offensive contre les mineurs, était plus politique qu'économique. Le ministre des Finances, Nigel Lawson, le reconnaissait ouvertement pendant la grève quand il affirmait que les gains politiques d'une victoire gouvernementale excèdent le prix économique de la grève (estimé aux environs de trois milliards de livres sterling, soit environ trente milliards de francs). Le but fondamental du gouvernement conservateur est d'écraser le pouvoir des syndicats en Grande-Bretagne. Cela est illustré par la législation du travail et la législation syndicale qui, entre autres choses, s'attaquent aux piquets de grève, déclarent illégale une action gréviste qui ne serait pas décidée par un vote à bulletins secrets, encouragent les syndicats à ne plus payer de cotisations au parti travailliste. Mais les conservateurs et la bourgeoisie ne peuvent affaiblir le mouvement syndical à travers ce seul emploi de la législation et d'un chômage massif qui érode le pouvoir de négociation des syndicats.
L'autre volet de la stratégie thatchérienne. consistait à infliger une défaite au syndicat clé du pays, le syndicat des mineurs (le NUM). En 1974, le NUM avait fait tomber le gouvernement conservateur d'Edouard Heath, leçon que J'actuelle direction du parti Tory ne devait pas oublier.
Thatcher provoqua elle-même la grève des mineurs. Les faits abondent pour le démontrer. En 1978, par exemple, Nicolas Ridley, l'actuel ministre des Transports, dressa des plans pour gagner la grève du charbon, plans qui furent divulgués dans The Economist du 27 mai ----·~~-~~ de cette même année. Ils impliquaient la constitution de stocks de charbon, la planification d'importations de charbon, l'encouragement aux compagnies de transport routier à recruter du personnel non syndiqué, la conversion à des dérivés pétroliers de centrales au charbon, l'arrêt des allocations de Sécurité sociale pour les familles de grévistes et la mise à disposition d'unités de police dans les différentes zones pour renforcer les opérations locales de maintien de J'ordre. Prévues de longue date, toutes ces mesures devaient être mises en application pendant la grève.
En 1981, quand la popularité de Thatcher était très basse, les Charbonnages annoncèrent un programme de fermeture brutale de puits. Les stocks de charbon, à ce moment-là, étaient de 37 millions de tonnes (trois ans plus tard, ils étaient arrivés à 57 millions). Les régions du NUM engagèrent des actions grévistes, et le gouvernement conseilla la retraite aux Charbonnages. Le programme de fermetures fut hâtivement retiré. Mais en 1984, avec les résultats d'une bonne élection derrière lui, le gouvernement se sentit confiant pour provoquer la confrontation recherchée avec le syndicat des mineurs. la;.ï MacGregor, le nouveau dirigeant des Charbonnages (et ancien chef de l'industrie sidérurgique, où il fut responsable de la suppression de 80 000 emplois), annonça la fermeture immédiate de cinq puits et la perte de 20 000 emplois en 1984-1985. La bataille commençait. La situation dans le mouvement ouvrier
Au commencement, le terrain était extrêmement défavorable au NUM, dans une large mesure à cause des problèmes internes au mouvement ouvrier. La direction du Tracte Union Congr..ess (TUC), la principale organisation syndicale en Grande-Bretagne avec plus de dix millions de membres, avait récemment adopté une politique de pourparlers avec Je gouvernement pour essayer d'adoucir le tranchant des propositions législatives sur les syndicats (au congrès annuel de septembre 1983). Cette politique impulsée par le centre et la droite du mouvement syndical fut nommée «nouveau réalisme». Or, dès le début de la grève, il était clair que les mineurs devraient appeler les travailleurs du rail et des transports à bloquer les mouvements de charbon ; appeler les syndicats de la sidérurgie à boycotter le charbon dans les
usines sidérurgiques et les travailleurs des centrales électriques à ne pas utiliser le charbon pour produire de l'électricité. La grève menaçait donc le néo-réalisme du TUC et exacerbait les divisions au sein de son conseil général.
Les dirigeants syndicaux dans les centrales électriques ont immédiatement appelé leurs adhérents à traverser les piquets du NUM. Le syndicat de la sidérurgie, dirigé par Bill Sirs, déclara son intention de continuer à produire de l'acier dans l'intérêt de ses membres, alors que des usines sidérurgiques étaient aussi menacées de fermeture. Il y eut peu de résistance de la part des syndicats sidérurgiques qui avaient subi de lourdes pertes d'emplois l'année précédente.
Ce coup fut trés important puisqu'il alla jusqu'à la rupture de la triple alliance formée préventivement entre le NUM, les travailleurs de l'acier et les syndicats du chemin de fer pour un soutien mutuel. Le NUM se retrouvait isolé dés le commencement du conflit. La triple alliance n'avait pas été formée en vue d'une mobilisation pour sauver les emplois ; elle existait essentiellement à un niveau bureaucratique. Dans quelques localités seulement des sections de gauche essayèrent d'organiser des groupes de base de la triple alliance.
La trahison immédiate des responsables des syndicats sidérurgiques et électriciens était cependant prévisible, compte tenu de leur composition droitière. La véritable faiblesse se trouva résider dans la soi-disant gauche du conseil général du TUC qui négligea d'organiser la lutte contre le centre et la droite et ne mena pas l'action de soutien aux mineurs.
Tout transport de charbon par rail fut arrêté pendant la durée de la grève, après que la direction gauche du syndicat du chemin de fer eut été forcée de suivre les actions de ses membres. Cependant, toute la grève durant, le gouvernement réussit à faire transporter des quantités massives de charbon par la route, dans des camions qui souvent étaient conduits par des membres du TGWU, syndicat général des transports: le plus grand syndicat de Grande-Bretagne, qui compte un million et demi de membres et qui était supposé avoir une direction de gauche.
Les leaders de ce syndicat déclaraient être en faveur d'une action de solidarité avec les mineurs et appelèrent a rassembler de l'argent pour ceux-ci. Mais ce sont eux qui, en définitive, assument une grande responsabilité dans la défaite : le TGWU organise aussi les dockers, et la plus grande tragédie de toute la grève fut l'hésitation de sa direction durant les deux grèves nationales de ces travailleurs en juillet et septembre 1984. Ces grèves se terminèrent par l'emploi de jaunes pour décharger le charbon. Effrayée par les lois antisyndicales de Thatcher interdisant les grèves de solidarité en soutien à d'autres travailleurs, la direction du TGWU prétendit que la grève était dirigée en défense du seul droit à syndiquer les dockers, qu'elle n'était pas reliée à la grève des mineurs. La confusion jeta les syndiqués dans le désarroi et, fi nalement, beaucoup de régions votèrent pour le retour au travail.
Cette faiblesse des soi -disant gauches syndicales rendit plus aisée pour le TUC la préparation de la trahison, en conjonction avec Neil Kinnock, le dirigeant du Parti travailliste. Rôles du TUC, du Parti travailliste et du PC
Kinnock fut élu dirigeant du Parti travailliste l'année précédant la grève, comme garant de l'unité de la gauche et de la droite à l'intérieur du mouvement ouvrier. Pendant la grève, il a démontré très clairement qu'il était la marionnette de la droite et du centre. Kinnock déclara que la grève menaçait les perspectives électorales du Labour Party, ce qui se révéla être faux lors des élections européennes. A ces élections, il y eut un très important retour de balancier en faveur du Labour, qui se confirma pendant et après la grève. Une victoire des mineurs aurait Les lois antigrève de Thatcher les conservateurs en Grande-Bretagne ne cachent pas leurs intentions : ils veulent casser les syndicats. Les gouvernements conservateurs successifs de Margaret Thatcher ont ainsi décrété plusieurs lois antisyndicales : les 11 employment acts >>de 1980 et de 1982 et la 11 Trade Union Act>> de 1984.
Les 11 employment acts >> ou lois sur la mise au travail Une grève officielle peut être déclarée illégale si elle n'est pas décidée par référendum secret (11 ballot>>). Quel usage fait-on de cette loi ?
Les piquets de solidarité sont interdits : on peut seulement faire piquet à son entreprise. Des piquets de solidarité et des piquets volants dans les entreprises d'un même secteur, comme dans la grève des mineurs, sont interdits. La loi est appliquée de façon brutale par l'intervention de la police c:oordonnée à (échelle nationale. La violence, les arrestations et les condamnations font rage.
Le << Trade Union Act>> ou loi syndicale Cette loi veut raboter l'activité politique des syndicats. Traditionnellement, beaucoup de syndicats britanniques font partie du Labour Party. Ils ont un fonds politique, et chaque membre du syndicat paie une cotisation au parti.
La loi syndicale impose un référendum secret sur le maintien du .fonds politique pour mars 1986. Si une majorité des membres est contre, le fonds politique est interdit, tout comme l'adhésion au Labour.
Assaut policier contre un piquet à Orgreave, le 29 mai 1984. fait encore bien plus pour assurer la victoire électorale du Parti travailliste.
L'éventuelle victoire de la droite travailliste dans la trahison de la grève des mineurs ne fut pas due au manque de pression venant de la base. En fait, cette pression obligea le TUC, lors de son congrès de septembre 1984, à adopter une résolution qui, si elle avait été appliquée, aurait mené la grève à la victoire. Cette résolution incluait la revendication du non-transport du charbon, du coke ou de produits pétroliers à travers les piquets du NUM. En fait, la résolution fut habilement utilisée par la direction du TUC comme un écran de fumée derrière lequel elle continua de trahir la grève. Elle ne fut jamais sérieusement appliquée dans les localités.
Les responsables du TUC jouèrent aussi un rôle clé pour persuader le NACODS, le syndicat des contremaîtres, pour arrêter leurs menaces de grève en octobre 1984, grève qui aurait fermé complètement tous les puits. Le TUC fut aidé dans ce sabotage par les bureaucrates locaux, souvent dominés ou influencés par le PC.
En Ecosse par exemple, la direction des mineurs, dominée par le PC, avait accepté très tôt de continuer à fournir du charbon à Ravenscraig, une grande usine d'acier de la région. Ceci était fait prétendument dans l'esprit de la triple alliance, qui dans ce cas devenait le plus grand obstacle bureaucratique plutôt qu'un outil de solidarité pour les mineurs.
Dans la région du pays de Galles du Sud, qui finalement proposa le retour au travail contre la recommandation de Scargill, le PC est très influent. L'exécutif régional du NUM s'opposa à la mise en place de piquets dans la sidérurgie locale. Kim Howells, proche du PC sans en être membre, devint le porte-parole principal de l'exécutif régional pendant le conflit. Il déclara qu'il ne voulait pas un « Orgreave » dans le pays de Galles du Sud. En référence bien sûr aux piquets de masse d 'Orgreave, !;usine de coke dans le Yorkshire, auxquels Arthur Scargill avait appelé et qui avaient subi de violents assauts policiers. L'hebdomadaire du PC, Focus, déclarait que le bassin minier de Nottingham ayant refusé de rejoindre. la grève, il était évident que la victoire ne pouvait être atteinte par la mobilisation. Au lieu de construire le rapport de forces, le NUM aurait dû essayer de se concilier l'opinion publique. Dans un article de Marxism Today, revue théorique du PC, Ted Carter estime que la direction du NUM aurait dû condamner la violence et chercher le soutien des évêques et des Eglises, qui aurait été le bienvenu. Dans les régions où il domine, le PC s'est opposé à toute action qui l'aurait mis en conflit avec la bureaucratie du TUC. Ballot or not ?
Au lendemain de la grève, le débat fait toujours rage autour de certains problèmes clés à l'intérieur du mouvement ouvrier. Un ensemble de courants, incluant les partisans de l'ancienne gauche à l'intérieur du Parti travailliste et l'aile eurocommuniste du PC aujourd'hui ascendante, cherchent à condamner la direction Scargill à cause de la défaite de la grève. Ces forces concentrent leurs critiques sur le problème du référendum national secret ( « le ballot ») et imputent l'échec de la grève à la non-organisation d'un tel vote par la direction du NUM, qui a néanmoins permis un vote public région par région. Selon ces courants, l'organisation d'un vote national aurait mis en lumière l'importance de régions comme Nottingham, Leicester et Derbyshire Sud qui refusèrent la grève.
Il est important de comprendre la raison du nombre de jaunes pendant la grève (sur un syndicat de 180 000 membres, environ 147 000 étaient en grève). Les mi-
neurs de Nottinghamshire furent partiellement convaincus par les arguments des Charbonnages et des médias, selon lesquels leurs emplois n'étaient pas menacés. Placés sous l'autorité d'une direction régionale droitière traditionnelle, ces mineurs n'auraient pas été convaincus par un appel à un référendum national. Seule une direction capable de décider avait quelque chance de parvenir à ce résultat.
La direction du NUM répondait correctement qu'une région comme celle de Nottingham ne devait pas empêcher les autres régions de lutter pour leur emploi. Au lieu du système grossièrement antidémocratique du vote secret (où les syndiqués votent isolément et sont sujets à la pression des médias), le NUM employa la méthode d'une conférence nationale de délégués à chaque tournant important de la grève.
De plus, la législation syndicale du gouvernement, qui était passée au Parlement en septembre 1984, rendait en fait illégale une grève qui n'aurait pas été décidée au préalable par un vote secret dans l'ensemble d'une industrie. Cela créait une situation où, par exemple dans l'automobile, si une section voulait faire grève, un vote secret devrait avoir lieu dans toute la branche du syndicat de cette industrie. Il était donc absolument correct de la part de Scargill de résister à la pression en faveur d'un référendum national secret.
Contre Scargill et sur cette question se rangèrent non seulement Kinnock et la direction du TUC, mais aussi le LCC (Comité de coordination travailliste, groupe de gauche formé auparavant à l'intérieur du parti, qui fit campagne pour Tony Benn comme leader du parti lors du congrès de 1981 ), le PC , la tendance du Militant. Lors du récent congrès annuel des Jeunesses socialistes, dominées par cette tendance, une violente attaque fut lancée contre le refus d'organiser un vote national secret des mineurs. Ted Grant, dirigeant du Militant, attaqua Scargill pour avoir manqué de confiance dans la classe ouvrière!
Ceci est une question importante, car elle conduit à d'autres critiques de la direction Scargill qui sont tout aussi erronées. Dans un article du New Statesman, Nigel Williamson, rédacteur en chef de Tribune, anciennement le journal de l'aile gauche parlementaire du Parti travailliste, condamna l'envoi des piquets dans la région de Nottingham. Il rejoint ainsi la bureaucratie du TUC, hostile aux piquets de masse. Selon lui, Scéj.rgill aurait dû condamner les violences des piquets, l'implication étant que les violences étaient la conséquence inévitable de l'envoi de ces piquets et non celui des provocations policières. Bien entendu, la logique ultime de cette orientation conduit à la conclusion que la grève n'aurait jamais dû être appelée.
C ela concorde habilement avec la perspective de Kinnock pour le Parti travailliste et le mouvement ouvrier: la grève était selon lui vouée à l'échec et, plutôt que de lutter maintenant, les mineurs auraient dû attendre l'issue des prochaines élections générales. Telle est la vision de Kinnock, qui pense que les problèmes peuvent être résolus en créant un nouveau visage du parti à travers une habile campagne d'avertissement.
Au lendemain de la grève et dans les débats qui vont se · dérouler dans le mouvement ouvrier britannique et international, nous devons rejeter catégoriquement la notion selon laquelle la défaite était inévitable. Dans son suivi du conflit, le journal Socialist Action, organe des marxistes-révolutionnaires à l'intérieur du Parti travailliste, mit en avant la perspective suivante pour la gauèhe : chercher à s'organiser sous la bannière de Scargill et de Benn pour mettre en échec la politique de trahison de la droite. Pourtant, cela ne s'est pas développé systématiquement. Pendant la grève, un débat fut ouvert sur la question de la grève générale, quand Tony Benn fut ouvertement attaqué par les médias pour avoir proposé un tel appel. En réalité, une grève générale ne fut jamais réellement à l'ordre du jour, à cause du rapport de forces à l'intérieur du mouvement ouvrier dès le début de la grève. Il est néanmoins évident que les premiers pas dans une telle direction étaient les actions de solidarité développées par les dockers, les travailleurs des transports, ceux des centrales électriques. C'était le chemin pour vaincre.
Les conservateurs furent indubitablement capables d 'unifier leur parti et la bourgeoisie derrière leur conduite du conflit. Il y avait des divisions à l'intérieur du Parti conservateur et encore plus profondément à l'intérieur de la classe dirigeante sur des problèmes comme celui du chômage (les conservateurs surnommés « mouillés » ont peur de la création d'une situation explosive dans le pays). Mais en général, la grève des mineurs a été comprise dans la bourgeoisie comme une victoire. Le journal The Economist du 9 mars 1985 estimait cependant que le mouvement ouvrier n'avait pas encore été écrasé et il recommandait au gouvernement de ne pas pavoiser.
Il reste à celui-ci à développer la législation antisyndicale et à s'attaquer aux salaires. Selon The Economist, les salaires n'ont pas été suffisamment b&.:'>sés pour permettre à l'économie britannique de retrouver la compétitivité internationale. Il va falloir les réduire de 20 à
25 %. Ainsi, la défaite des mineurs n'est qu'un pas sur la route du gouvernement conservateur. Pendant la grève, le gouvernement a dû remettre à plus tard la bataille avec d'autres secteurs, les travailleurs des chemins de fer et des postes par exemple. Il est maintenant devant ces confrontations.
La victoire sur les mineurs n'est pas assimilable à celle des Malouines, qui permit à Thatcher d 'engranger des résultats satisfaisants pour elle aux élections de 1983.
Les sondages récents montrent une remontée des travaillistes dans l'opinion et les conservateurs n'attendent pas de bons résultats des élections municipales du 2 mai.
Le véritable
« ennemi intérieur >>
La grève a laissé le gouvernement exposé sur ses
Les forces qui évoluent vers la droite dans le Parti , Les femmes de mineurs étaient directement inspirées par
---~------~---~~flancs, sans pour autant anéantir la volonté de lutte des travailleurs britanniques, comme le montrent les actuelles grèves des postiers et des professeurs. Thatcher a qualifié le syndicat des mineurs d'« ennemi intérieur ». Mais la grève, en polarisant la société, a aussi révélé l'existence d'un ennemi intérieur au mouvement syndical: la droite et le centre de ce mouvement, qui ont joué le jeu du gouvernement et constituent aujourd'hui un élément essentiel pour la réalisation de ses projets.
Jusqu'à maintenant, la droite et le centre du mouvement ouvrier britannique ont assez bien joué ce rôle, avec l'aide de gens qui étaient auparavant classés à gauche. Peu après la fin du conflit des mineurs, le gouvernement . choisit d'appliquer au syndicat des fonctionnaires (CPSA) la nouvelle législation qui oblige à organiser un référendum secret avant de lancer une grève. Ce choix n'était pas innocent puisque le CPSA, s'il est doté d'un comité exécutif de gauche, est présidé par un homme de la droite, d'où sa vulnérabilté particulière. Par crainte de poursuites légales, le CPSA annula une grève de vingt-quatre heures prévue le 10 avril dernier.
Plus récemment, le TGWU (syndicat des transports) subissait une longue attaque des médias qui dénonçaient un bourrage d'urne lors de l'élection de son président... qui se trouvait appartenir à la gauche. Les élections doivent d'ailleurs être refaites. Il s'est trouvé des gens comme Frank Chapple, ancien président de gauche du syndicat des électriciens et aujourd'hui élevé à la dignité de Lord par la Couronne, ainsi que Terry Duffy, leader du syndicat de la métallurgie, pour soutenir avec beaucoup d'enthousiasme cette campagne de presse contre la gauche. Eric Hammond, du syndicat de l'électricité, devrait assurément accéder à son tour à la chambre des Lords, son syndicat ayant récemment conclu un susnommé « accord sans grève » avec une firme japonaise qui vient de s'établir dans le pays de Galles du Sud. Ce sont là les moyens par lesquels Thatcher peut commencer à cueillir les fruits de sa victoire contre les mineurs.
Les développements dans le syndicat des mineurs depuis la fin de la grève sont contradictoires. Une majorité de syndiqués s'est prononcée contre la cotisation individuelle de cinquante pence en solidarité avec les mineurs licenciés ou emprisonnés. Cependant, comme l'a écrit The Miner, le journal du syndicat, beaucoup de mineurs ont rejeté cette proposition parce qu'ils croyaient qu'elle bloquerait une véritable campagne pour la réintégration des hommes licenciés. Les élections régionales et locales au sein du NUM ont en général été favorables à la gauche, et les mineurs, comme les autres secteurs de la classe ouvrière l'ont montré depuis la fm ·de la grève, n'ont pas été brisés. travailliste et les syndicats omettent, quand elles font le bilan de la grève, de porter attention à ce qui constitue l'un de ses acquis majeurs : l'expérience profonde qui marque le mouvement ouvrier dans son ensemble. Même quand la grève a pris fin, la direction du NUM a refusé de signer tout accord de capitulation, qui lui aurait lié les mains ultérieurement. Le refus des fermetures de puits pour raison économique, revendication centrale de la grève, a eu pour effet de dénoncer la nature de l'offensive capitaliste contre les travailleurs. En effet, cette revendication rejette l'idée selon laquelle les travailleurs doivent payer la crise. La direction scargilliste se montra intraitable sur cette question, et c'est cette détermination qui lui a permis de construire un soutien de base massif autour de la grève.
Arthur Scargill s'adresse à un piquet du NUM, à l'extérieur du congrès du TUC, le 3 septembre 1984, à Brighton.
Des centaines de milliers de femmes, de jeunes et de. militants syndicaux de base ont participé à quatre cents comités de soutien et autres organismes à travers le pays. Des liens aux plans local et régional ont été tissés entre les syndicats et le Parti travailliste. La plupart des camités de soutien furent créés à l'initiative de militants du parti. Cette activité a bousculé quelque peu les conceptions traditionnelles du syndicalisme britannique, selon lesquelles les syndicats doivent être actifs sur les questions économiques, le parti se consacrant aux questions politiques, c'est-à-dire les élections.
Pour ((Un gouvernement aussi loyal à la classe ouvrière que Thatcher l'est à sa propre classe)). Ce slogan de Scargill a connu une large résonance en Grande-Bretagne. Le président du NUM évoquait ici un gouvernement dirigé par Tony Benn, le leader de la gauche travailliste.
Le développement le plus significatif pendant la grève fut peut-être le mouvement des femmes de mineurs, qui s'est constitué depuis en organisation liée au NUM. la façon de s'organiser des femmes de Greenham Cornmon et beaucoup d'entre elles ont visité le «camp de la paix», dont elles recevaient le soutien. Elles ont fait le lien entre les luttes contre le nucléaire civil et militaire, qu'exprimait le slogan « Miners not missiles». L'activité des femmes de mineurs a fait beaucoup pour recomposer le mouvement féministe en Grande-Bretagne, qui avait subi une grave crise de perspective face auX. attaques des conservateurs.
Le mouvement des femmes de mineurs a aussi mis en cause les idées traditionnelles du mouvement travailliste sur le rôle des femmes dans les luttes. De nombreux leaders du NUM ont déclaré que la grève n'aurait pu tenir sans le soutien des femmes. Un soutien qu'il ne faut pas réduire à l'organisation du ravitaillement: c'est le
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secteurs. Au congrès du parti travailliste, par exemple, le . · membres du parti a crû de 8 % en un an). Le but des rôle politique et indépendant des femmes dans la lutte qui a le plus pesé. Pendant toute la grève, les femmes ont lutté pour le droit de s'organiser séparément et de participer à toutes les activités, y compris les piquets. Dans de très nombreuses régions, les piquets étaient composés uniquement de femmes de mineurs.
Autre remise en cause des idées traditionnelles : la façon dont les mouvements divers des opprimés, fernmes, Noirs, homosexuels, se sont regroupés autour de la grève. Une conférence réunit en septembre 1984 deux mille personnes de ces différents mouvements, venues discuter des étapes suivantes de la grève. La réponse du NUM à ce soutien fut de se lier aux luttes menées par ces NUM fut le seul syndicat industriel important à soutènir la revendication d'auto-organisation des Noirs dans le parti. De même le NUM s'est-il solidarisé avec la campagne pour les droits des homosexuels dans le Parti travailliste. Le scargillisme
Ainsi le terme« scargillisme »a-t-il pris, tout au long de la grève, une signification spécifique : il exprime à la fois le soutien à la lutte des opprimés et le besoin d'une direction qui veut lutter sur un programme incluant les revendications portées par les différents secteurs des opprimés. D'où l'importance du mot d'ordre « Scargil/ise the tabor movement >> ( « scargilliser » le mouvement ouvrier, en quelque sorte) que Socialist Action a lancé et popularisé pendant la grève.
Avec tant de mineurs en prison (il y en a encore cent cinquante en ce moment) et tant de policiers dans les petits villages des bassins, beaucoup de mineurs et leurs familles comprennent maintenant le rôle de la police et des tribunaux ; beaucoup comprennent aussi ce que signifie vivre dans les ghettos catholiques d'Irlande du Nord et la répression quotidienne qu'y exerce l'Etat britannique. Bien que le mouvement ouvrier britannique soit traditionnellement très faible sur la question irlandaise, celle-ci fut beaucoup discutée pendant la grève.
L'ampleur de la solidarité internationale au contribué à remettre en cause les attitudes traditionnellement isolationnistes du mouvement ouvrier. Le soutien qui arrivait n'était pas seulement financier, mais aussi d'action.
En Australie par exemple, tout mouvement de charbon fut bloqué pendant la grève. En Hollande et en Belgique, des travailleurs de la base ont beaucoup lutté, avec les directions de leurs syndicats, pour le boycott du charbon (qu'ils n'obtinrent qu'à la fin de la grève). La solidarité exprimée par Solidarnosc, quand Jaruzelski doublait les exportations de charbon vers la Grande-Bretagne, a contribué à modifier le sentiment généralement répandu dans le mouvement ouvrier britannique - y compris dans le NUM- à l'égard du mouvement des ouvriers polonais. Celui-ci était jusqu'alors perçu essentiellement à partir du soutien hypocrite et bruyant que leur apportent Thatcher et Reagan.
La grève a démontré que la direction Scargill et Benn représente le premier pas vers une direction lutte de classe. Elle doit maintenant organiser la lutte contre la droite et les notables de la gauche qui s'orientent vers la droite au sein du mouvement travailliste ; combattre le gouvernement conservateur sur ses points faibles.
En effet, la grève des mineurs a divisé le mouvement ouvrier de la tête jusqu'à la base. Il Y avait d'un côté le TUC et Neil Kinnock ; de l'autre Arthur Scargill et Tony Benn. La direction du NUM était la seule force résolue à gagner la grève. On n'a jamais vu dans le mouvement ouvrier britannique quelque chose qui ressemble à la direction Scargili-Benn depuis la grève générale de 1926. Bien que Scargill n'ait jamais rompu complètement avec la bureaucratie syndicale, il a toujours pris une position lutte de classe et, de cette manière, il a été capable de regrouper les forces combatives à la base.
De nombreuses femmes de mineurs et leurs maris ont tiré leurs propres conclusions de la grève et ont adhéré au Parti travailliste depuis la grève (le nombre des mineurs et de leurs supporters est d'entrer dans le parti pour y lutter contre la politique de Kinnock.
Les débats autour de la grève ont poussé à des initiatives nouvelles. Ainsi, Tony Benn et d'autres députés regroupés dans le « Campaign group » ont, lors d'une action significative, écrit un document qui demande la sortie de l'OTAN (question que la gauche n'avait jamais abordée auparavant). Le même groupe de députés a lancé un appel à la gauche du parti pour qu'elle s'organise dans des « Campaign groups» de base. L'association des femmes de mineurs a adressé au congrès des femmes travaillistes une résolution demandant le droit de s'affilier au parti comme organisation. Il est très important que la gauche s'organise de cette façon et que les mineurs et leurs femmes mènent eux-mêmes ce processus.
Ce sont là des indices qui montrent que la combativité de la classe ouvrière n'a pas été cassée et qu'une perspective peut être élaborée. Ni défaite n! victoire ne sont inévitables dans la lutte de classe. Les forces et les faiblesses de la direction Benn-Scargill seront soumises à des tests sévères dans les mois qui viennent. Si la gauche n'est pas organisée pour lutter contre la droite et les anciens courants de gauche qui la rejoignent, le gouvernemtnt Thatcher aura alors remporté et confirmé une vraie victoire.
Les mineurs ont montré pendant presque un an de grève qu'il est possible de lutter, de trouver le soutien, mais qu'il est nécessaire de construire une direction du mouvement qui se montre prête à combattre. Telle est la leçon décisive de cette grève.
e Nos lecteurs pourront se référer à un précédent dossier de
Critique communiste tl 34, octobre 1984. Consacré à fa grève des mineurs, il est suivi d 'une annexe sur fa grève générale de
1926 en Grande-Bretagne.
Historique de la grève
31 octobre 1983: les mineurs refusent de faire des heures supplémentaires ; ils veulent ainsi protester contre les f ermetures et de trop faibles augmentations de salaire ( 5, 2 % ). 5 mars 1984 : la grève commence à la mine de Cortonwood. 6 mars· .. le Conseil charbonnier (NCB) rend public son plan de réduction de capacités de quatre millions de tonnes. Le NUM du Yorkshire appelle à la grève dans la région, encouragé en cela par les résultats du référendum de 1981. 12 mars : la moitié des puits sont paralysés. 14 mars : la police de Nottingham demande un soutien national. Le nouveau centre national mobilise 8 000 hommes, sur la moitié des 43 corps de police du pays. 19 mars: piquets de masse à 27 mines du Nottinghamshire, présence policière massive, les piquets sont contenus aux frontières de la province. 29 mars : les syndicats du transport appellent au boycott du transport du charbon. 23 avril: un congrès extraordinaire du NUM appelle à la grève générale et modifie les statuts : 51 % des voix suffisent dorénavant (au lieu de 55%) pour décréter la grève. 23 mai: premières négociations entre le NUM et le NCB. Echec. 25 mai: un piquet de masse essaie d'empêcher le départ du coke de la cokerie d'Orgreave. Les mineurs au travail de Nottingham reçoivent d'un tribunal le droit au travail. · 8-13 juin: deuxième négociation. Echec.
Le NCB fait des concessions, sauf sur la question centrale : les mines non rentables. 18 juin : « Battle of Orgreave )), la bataille d'Orgreave : un piquet de 7 000 grévistes affronte 2 500 policiers en armes. 8 juillet : grève nationale des dockers (jusqu 'au 21 juillet). 11-12juillet: le congrès statutaire annuel du NUM confirme la grève et les revendications. Début juillet :fondation d'un comité des mineurs qui veulent travailler. Il engagera des procès contre le NUM Le comité exécutif national du Labour Party décide une campagne de solidarité nationale avec initiatives régionales. La proposition de Benn d'une journée nationale d'action n'est pas mise au vote. 31 juillet: le NUM du pays de Galles du Sud est condamné à une amende de 50 000 livres pour non respect de l'interdiction de piquets, et ses fonds sont mis sous séquestre. Fin août : trois semaines de grève des dockers contre le travail des jaunes pour l'aciérie de Ravenscraig (fin le 18 septembre). 3 septembre : le congrès du TUC décrète le boycott du transport du charbon et du mazout de substitution. 12 septembre: le syndicat des contremaîtres, le NACODS, menace de déclencher une grève (82% des affiliés sont pour). Revendications : le salaire doit être payé même aux travailleurs qui n'essaient pas de franchir les piquets ; une nouvelle procédure pour les fermetures de puits (proposition du ministre de l'Energie du cabinet fantôme du Labour, Orme).
octobre : le congrès du Labour (Parti travailliste) adopte à une écrasante majorité une motion de solidarité avec le NUM. Kinnock, président du parti, n'en continue pas moins à condamner la violence des piquets. JO octobre : le NUM est condamné à une amende de 200 000 livres pour offense au tribunal. Début d'une longue série de mesures du tribunal, qui saisira les fonds du NUM 16 octobre: des négociations, dirigées par la commission officielle de conciliation, l'A CAS, échouent. Le TUC pousse à un compromis. 17 octobre: le NACODS dépose un préavis de grève pour le 25 octobre. 25 octobre: le NACODS annule la grève car le NCB cède sur ses revendications. 26 octobre: le NUM rejette l'accord NACODS. Le tribunal décide la saisie de tous les fonds du NUM. Début novembre : nouvelles négociations NUM-NCB. Nouvel échec «définitif 11. Le NCB lance son ((offre de Noël 11 : 14 000 francs à ceux qui reprennent le travail avant Noël. 5 novembre : un congrès extraordinaire du NUM décide de continuer la grève, de refuser toute collaboration aux saisies et autres mesures judiciaires, et de lancer une campagne publique en faveur de la grève. 6 novembre : ouverture de l'année parlementaire ; Thatcher appelle les mineurs à reprendre le travail sur la base de l'accord NACODS. 28 novembre : le TUC veut des négociations avec le gouvernement. 30 novembre : le tribunal désigne un curateur pour les fonds du NUM (6,8 millions de livres). 3 décembre : un congrès extraordinaire du NUM vote la motion suivante, par 139 voix contre 80 :protestation contre la désignation du curateur, refus de payer quelque amende que ce soit, pas de concessions aux jugements du tribunal, pas de collaboration aux procédures de saisie, appel au TUC pour des grèves, pas de fermetures de mines. 12 décembre : le NUM du Nottinghamshire met les premiers pas sur la voie de la rupture avec le NUM national. 7 janvier 1985 : le NCB examine de nouvelles propositions financières pour convaincre des mineurs de retourner individuellement au travail (premier jour après les vacances de Noël). 17 janvier : grève partielle des chemins de fer. Réussie. 21 janvier: le gouvernement ne veut pas de· négociations entre le NUM et le NCB, sauf si le principe de non-rentabilité de certaines mines est accepté. 24 janvier: la direction du NUM étudie un projet d'accord, après des contacts informels. r fevrier : nouvelle rupture des négociations. Le NCB mène campagne pour la reprise du travail. 15 février : nouvel échec des négociations. 19 fevrier : le TUC a des contacts avec Thatcher et le ministre de l'Energie. On élabore un compromis. 20 fevrier : le NUM rejette le compromis du TUC 3 mars : un congrès extraordinaire du NUM décide la reprise du travail dans l'ordre le 5 mars. 5 mars : reprise du travail, mais en Ecosse et dans le Kent on continue la grève pour l'amnistie des 726 mineurs licenciés pour faits de grève.