La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

NOTE DE CONJONCTURE

La crise toujours

Critique communiste, n° 49, février 1986 · p. 23-25 · 2 219 mots

Lors de l'assemblée annuelle du Fonds monétaire international qui, en octobre dernier, s'est tenue à Séoul en Corée du Sud, cet organisme a révisé en baisse ses pré visions de croissance pour l'économie mondiale.

Dans le monde

Taux de croissance des produits nationaux (%) 1984 1985 1986

Monde + 4,5 + 3,1 +3,4

Pays industriels + 4,9 + 2,8 + 3,1

Pays en voie de développement + 4,4 + 3,5 + 4,1

Dans les pays

capitalistes

développés

L'organisation de coopération et de développement économique, qui regroupe les principaux Etats capitalistes, vient de publier à la fin du mois de décembre les prévisions concernant les pays membres.

Produit national brut

(taux de croissance annuel, %) USA Japon RFA France OCDE 1984 6,8 5,8 2,7 1,6 4,9 1985 2,5 5 2,25 l 2,75 1986 2,75 3,5 3,25 2 2,75

Le profil de l'année 1986 devrait donc être très proche de celui de 1985 dans les pays industriels, d'autant plus que le FMI lui-même souligne que sa prévision d'une croissance légèrement plus rapide en 1986 est fondée sur des hypothèses largement incertaines.

Il en est de même pour les pays dits en voie de développement, avec toutes les conséquences que cela implique non seulement sur les conditions de vie de leurs populations (qui ne préoccupent pas beaucoup les milieux financiers internationaux), mais aussi sur leur capacité d'importation (ce qui retentit sur le niveau d'activité des pays développés).

Par ailleurs, aucune avancée réelle n'a été faite pour régler le problème de la dette.

Ces chiffres confirment ceux du FMI: en 1986, les pays industriels devraient connaître en moyenne une croissance du même ordre que celle de 1985, c'est-à-dire inférieure à celle de 1984.

Taux de chômage (%)

Moyenne OCDE France 1984 1985 1986 1984 1985 1986 8,4 8,25 8,25 9,9 10,5 10,75

La réduction du nombre de chômeurs n'est donc pas à l'ordre du jour : pour fin 1986, l'OCDE prévoit un total de 31 ,25 millions de chômeurs dans les pays membres (à titre de comparaison, la population active totale en France comprend environ 23 millions de personnes).

Mais pour prectser ces chiffres globaux, il faut, surtout en ce qui concerne les pays d'Europe occidentale, tenir compte de deux phénomènes : l'augmentation de la part des chômeurs de longue durée ; le chômage des jeunes qui atteint des niveaux astronomiques dans certains pays.

Taux de chômage des jeunes

(15-24 ans, %) 1984 1985 1986 France 24,4 25,6 26,25 Angleterre 21 .8 21 ,5 20,75 Allemagne 10, 1 9,75 9 Italie 34,1 34,75 35,75 Espagne 44,5 47,25 48

Le capitalisme n'apparaît pas près de fournir un emploi aux millions de travailleurs jetés sur le pavé. L'OCDE note que << malgré la modération des salaires réels, la montée du chômage a généralement été beaucoup plus rapide après le deuxième choc pétrolier qu'après le premier )). Ainsi, le fait que patrons et gouvernement ont imposé la désindexation des salaires ne s'est pas traduit par une reprise de l'embauche. De même, la trilogie << profits aujourd 'hui, investissements demain, emplois après-demain )) ne paraît guère confirmée par les faits en Europe occidentale. Le rapport de l'OCDE souligne « l'attrait tout particulier pour les entreprises de l'acquisition d'actifs financiers et du remboursement de leurs dettes )).

Autrement dit, le redressement des profits des entreprises sert en grande partie, non aux irtvestissements, mais soit à rembourser les banques, soit à faire des spéculations

Page 24

financières. Et en ce qui concerne les investissements, l'OCDE remarque qu'on peut constater en Europe un écart important entre (( la progression des investissements fixes et celle de l'emploi (à temps plein))). Donc, lorsqu'il y a investissement il n'y a pas création de véritables emplois.

Voilà donc pour les deux ans à venir. Quant au futur un peu plus lointain, les économistes de l'OCDE se montrent prudents : (( La reprise, bien que modérée, paraÎt maintenant reposer sur des bases un peu plus saines et risque donc moins que les précédentes de s'achever brutalement. )) Aucune véritable accélération de la croissance n'est attendue, la seule perspective est donc, à terme, celle d'un arrêt plus ou moins brutal de la reprise actuelle. En France

Nous avons donné ci-dessus les prévisions chiffrées de l'OCDE concernant la croissance et le chômage. Celles de l'INSEE ne sont guère différentes. Selon les chiffres récemment publiés (Note de conjoncture de l'INSEE, décembre 1985): 220 000 emplois ont disparu en 1984, 125 000 (dont 95 000 emplois salariés) en 1985.

Il faut noter à quel point les divers procédés visant à limiter le nombre de demandeurs d'emplois apparaissant dans les statistiques (notamment les TUC) rendent les prévisions difficiles. Il y aurait à la fin 1985 environ 180 000 TUC et 36 000 jeunes dans les stages dits «d'initiation à la vie professionnelle», et donc non pris en compte dans les quelque 2 350 000 chômeurs recensés.

Pour le premier semestre de 1986, l'INSEE prévoit une augmen-

.tion d'environ 50 000 personnes du nombre des chômeurs de 25 à 49 ans et souligne que l'évolution du nombre des jeunes chômeurs dépendra de l'ampleur des TUC et des stages en entreprise. L'actuelle stabilisation des chiffres officiels du chômage, dont s'est félicité Mitterrand dans ses vœux de Nouvel An, doit . donc être appréciée à sa juste valeur.

Par ailleurs, les remarques de l'OCDE sur le fait que la hausse des profits ne se traduit que très partiellement par une reprise de l'investissement s'appliquent parfaitement à la France : interrogées par l'INSEE près de 60 % des entreprises indus~ trielles déclarent maintenant pouvoir réaliser tous les investissements nécessaires, c'est-à-dire qu'elles jugent que leur situation financière le permettrait. Or, la reprise de l'investissement demeure très limitée par rapport à l'amélioration des résultats: au total l'investissement devrait avoir augmenté de 1 % en 1985 par rapport à l'année précédente, et ce n'est que dans l'industrie concurrentielle (hors EDF, SNCF, PIT ... et hors bâtiment-travaux publics) que la reprise est un peu soutenue ( + 8 % en 1985, après 9% en 1984). Après les Comptes de la nation, l'INSEE (Note de conjoncture de décembre 1985) note le développement des placements financiers des entreprises, parfois, semble-t-il, grâce à des crédits bancaires.

Ces réalités incontournables doivent être rappelées quand on parle du rétablissement des «grands équilibres». Réduction de l'inflation

L'indice des prix à la consommation est la résultante de l'évolution des prix des différents biens et services disponibles sur le marché produits en France ou importés. Les prix de ces produits au stade du consommateur dépendent des comportements aux différents niveaux de l'activité économique (produclion, commerce de gros, etc.) ainsi que de la réglementation des prix. La politique des prix menée depuis 1982 par le gouvernement a eu comme objectif de ralentir l'inflation tout en permettant le rétablissement des profits.

Dans un premier temps, la réglementation et même le blocage de certains prix ont été utilisés tandis que, parallèlement, la nouvelle politique des salaires était mise en place.· Dans un second temps, la réglementation des prix a été assouplie, ce qui a permis, notamment dans l'industrie, une répercussion seulement partielle des baisses de coûts sur les prix de production et sur les prix de détail, donc finalement une hausse des marges. La décélération des prix qui s'est produite en 1984 et 1985 a donc été permise par le très fort ralentissement des coûts salariaux unitaires résultant de la combinaison de la faiblesse des hausses de salaire (facilitée par le chômage) et de l'augmentation de la productivité. En même temps, d'autres facteurs ont fortement agi dans le sens du ralentissement des prix : la baisse des prix de l'énergie et des matières premières importées (à la fois en raison de la dépression des prix internationaux et de la dévalorisation du dollar dans la seconde moitié de l'année).

Avec ses particularités, la France s'est ainsi finalement alignée sur la tendance au ralentissement des prix à l'œuvre dans l'ensemble des pays capitalistes développés et ce processus devrait se poursuivre en 1986. Contrairement au discours officiel, ce ne sont pas tous les Français qui sont montés sur le pont pour travailler à la désinflation, mais spécifiquement les salariés (et les petits et moyens agriculteurs).

D'autre part, l'écart avec la RFA reste encore important (environ 3 points). Surtout, la désinflation n'est pas en tant que telle le gage d'une meilleure santé économique. Si elle n'est pas accompagnée d'un changement des structures, elle peut très bien coexister avec la stagnation économique et la régression sociale, avant éventuellement de faire place à une nouvelle flambée inflationniste. Réduction des prélèvements obligatoires

Le gouvernement se félicite de sa politique de réduction des « prélèvements obligatoires » et de baisse de l'impôt sur le revenu sans que s'accroisse le déficit budgétaire. On serait bien en peine de justifier sérieusement l'impact économique positif de cette politique fiscale dont Mitterrand est allé chercher l'inspiration dans l'Amérique de Reagan. Quant à son impact social, il suffit de noter que l'on a limité l'impôt de moins injuste (l'impôt sur le revenu) alors que les taux de la 1V A restent les mêmes.

Comme l'écrivent des économistes pourtant relativement favorables à l'action gouvernementale : ((D'une certaine façon, cette politique prend le contrepied des mesures adoptées au cours des années 1981-1982 (hausse des bas salaires et augmentation des impôts sur les hauts salaires). Elle permet peut-être d'accroître la "motivation au travail" des cadres mais elle peut aussi décourager la grande masse des salariés qui voient leur pouvoir d'achar régresser ou stagner depuis trois ans)) (A. Fonteneau,

Page 25

PREMitR. Mi~flSTRf~

C'ÉfAiT PAS MiEux!.'

P.-A. Muet, in la Gauche face à la crise). Rééquilibrage des échanges extérieurs

La balance commerciale connaîtra en 1985 un déficit de l'ordre de 22 milliards de francs, à peu près égal à celui de 1985 et inférieur environ de moitié à celui de 1984. La réduction n'est donc pas négligeable, mais toutes les analyses économiques le montrent (cf. Comptes de la nation pour 1984) : cette progression est largement due à une croissance de la production plus faible en France qu'à l'étranger (ce qui réduit les importations), cela dans un contexte d'accroissement de la demande mondiale. Il faut d'ailleurs noter que l'économie française a moins profité de la situation que les données de la conjoncture internationale ne l'auraient théoriquement permis. Et l'INSEE souligne justement que « l'amélioration du solde global ne doit pas masquer les difficultés que connaissent nos échanges industriels>> (Note de conjoncture de décembre 1985).

On peut s'interroger sur l'avenir avec le resserrement de cet écart de croissance et la baisse du dollar. Surtout dans la mesure où la politique industrielle de Fabius a renoncé à toute vision un minimum volontariste pour faire confiance à de prétendus automatismes économiques que la situation particulière de l'in-

Q.UAtJn 'JOOj tTitZ

dustrie française rend plus illusoires qu'ailleurs. De nombreux économistes pensent en effet que l'industrie française souffre de déficiences structurelles non réductibles au discours patronal traditionnel sur les coûts salariaux et les charges des entreprises. Une étude fine du commerce extérieur réalisée par l'INSEE (cf. le Monde du 26 mai 1984) fait apparaître des trous du tissu industriel français, inexplicables selon les critères de compétitivité habituellement mis en avant, et qui sont générateurs d'importations. La France est ainsi déficitaire pour les sous-vêtements et excédentaire pour les survêtements ! Inversement, les points de force à l'exportation sont limités et, pour certains, fragiles (automobile, agro-alimentaire), soit en raison de leurs particularités (armement, «grands contrats» en direction du tiers monde, aéronautique). La spécialisation de l'industrie française peut ainsi être caractérisée comme (( beaucoup plus subie que voulue >> (F. Vellas, Revue d'économie politique, septembre-octobre 19 8 5).

Dans le cadre de cette forte dépendance vis-à-vis de l'évolution du marché mondial, cette politique industrielle, qui se réduit à laisser les dirigeants des groupes privés ou publics gérer dans la seule perspective du profit immédiat, a comme conséquence une restructuration qui n'est pas synonyme de renforcement de l'industrie (cf. le largage de l'électronique automobile par Renault, le projet d'accord avec le géant américain ATT dans le secteur du téléphone, etc.). La stabilité du franc

Contrairement au discours économique dominant, la stabilité de la monnaie n'est pas un objectif en soi : la modification du cours de la monnaie est un instrument de politique économique comme un autre. Sous Barre, la France avait un « franc fort » et une industrie qui reculait. La peur de dévaluer en mai -juin 19 81, l'acceptation sans condition du Système monétaire européen ont été dès le début du mandat de Mitterrand les signes annonciateurs du refus de mettre en cause les règles du marché mondial capitaliste. Le franc est stable (par rapport au mark) depuis mars 1983 mais, au-delà des illusions nationalistes, quelles sont les retombées positives de cette stabilité ? De toute façon, la dévaluation du franc est inscrite sur l'agenda de tous les spéculateurs pour mars-avril prochains.

Soyons justes, il y a malgré tout quelque chose qui marche très bien dans la France de 1985 : la Bourse. 45 % de hausse des cours en une année et les « réserves de hausse » ne sont pas encore épuisées annonce le syndic de la Compagnie des agents de change. ((J'ai soixante-cinq ans de métier et je n'ai jamais vu cela >>, déclare un vieux professionnel de la Bourse toujours en activité (cité par le Monde des 5-6 janvier 1985).

Une erreur sur cette page ?