E chômage est d'abord une catastrophe pour les chômeurs eux-mêmes. D'année en année, leur nombre va en augmentant. Des milliers de travailleurs et de travailleuses, de jeunes, sont jetés dans l'incertitude et la misère.
Tous les jours, des travailleurs et des travailleuses se demandent comment éviter la coupure de courant, d'eau, ou l'expulsion du logement. Quelques-uns, de désespoir, se suicident. Nous allons dépasser les trois millions de chômeurs, et un tiers environ d'entre eux sont toujours sans indemnités. Trois cent mille « fin de droits >> payés par l'UNEDIC touchent 1 890 F par mois et les bénéficiaires de l'allocation solidarité touchent 1 935 F. Toutes les astuces statistiques ne peuvent masquer cette réalité.
L'ancienneté moyenne des demandes d'emploi croît régulièrement. En décembre 1985, elle était de 324 jours, soit 16 jours de plus qu'en décembre 1984 (voir tableau 1 ). Les allocations chômage, sous les coups redoublés du patronat et du gouvernement, n'ont cessé de baisser. Leur niveau moyen a perdu 13 % de pouvoir d'achat entre 1981 et 1984. Une jeunesse sacrifiée
Le développement du chômage entraîne de grandes remises en cause dans les avancées sociales à tous les niveaux. Les effets sur la jeunesse ne sont pas des moindres : des centaines de milliers de jeunes sans perspectives. En 1984, 600 000 jeunes sont entrés dans le marché du travail ... en s'inscrivant à l'ANPE. Actuellement (décembre 1985, source ANPE) 30% des jeunes femmes de moins de vingt -cinq ans sont au chômage et 24,5% des jeunes hommes de la même tranche d'âge.
Le gouvernement a une double préoccupation. Faute de permettre l'entrée des jeunes dans des emplois stables, il faut au moins les sortir des statistiques du chômage. Et puis, il ne faut pas laisser la jeunesse inoccupée. Trop dangereux ! Elle risque de se révolter ... Alors, le gouvernement bricole des plans dits d'insertion, de formation en alternance et autres TUC, quand il ne favorise pas tout simplement le redoublement scolaire ou la « rempile » dans l'armée.
Le cache-sexe de la formation apparaît vite pour ce qu'il est. Par exemple, les travaux proposés de secrétariat, de comptabilité, de livraison sont peu probablement tenus par des non-qualifiés. Par ailleurs, on peut s'interroger sur la « formation » de balayeur. L'escroquerie est encore plus flagrante dans la fonction publique où, la plupart du temps, il n'est pas prévu de former les tucistes aux concours administratifs. Quel est l'avenir dans un tel système, sinon de tomber à la fin du « stage » dans un nouvel emploi précaire ou à l'ANPE ? Ce que reconnaît explicitement une étude récente de l'OCDE: <<Les emplois proposés aux jeunes sont de plus en plus temporaires, sans perspectives d'avenir ( ... ) l'efficacité des mesures prises en faveur des jeunes est plus difficile lorsque le climat général est aux délestages et non à l'embauche. >>
Les femmes en première ligne
Cette situation prend également de plein fouet la volonté d'émancipation des femmes. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses à postuler à des emplois, mais cette volonté est fortement contrariée par une politique qui tend à les marginaliser du milieu du travail et à les renvoyer à leur rôle traditionnel.
La moitié des femmes actives connaissent soit le chômage (12,6% au lieu de 8,5% des hommes, selon les normes du Bureau international du travail), soit le temps partiel et le travail précaire. 60,5 % des contrats à durée déterminée sont occupés par des femmes. Les barrages mis à la formation professionnelle permanente, le niveau de qualification de leur emploi sont autant de « facilités » pour le licenciement. Une étude sur l'emploi en Ile-de-France, faite par l'ANPE, reconnaît que la baisse du nombre de femmes dans les statistiques des demandeurs d'emploi est liée directement à l'exploitation et l'oppression spécifique des femmes: « Une partie non moins importante des femmes ont abandonné après un certain temps leurs recherches, étant donné que ces dernières sont devenues de plus en plus difficiles et que les revenus de leur travail représentaient souvent un salaire d'appoint. >>
Sur tous les plans, les femmes sont plus pénalisées par le chômage que les hommes. Elles ont plus de difficultés à en sortir que les hommes (une vingtaine de jours de plus en moyenne). Compte tenu de leur salaire antérieur, elles perçoivent des allocations plus faibles et elles constituent la majorité des chômeurs non indemnisés.
Ce poids du chômage a une autre conséquence directe pour les femmes: l'obligation d'accepter des travaux à temps partiel. Ceux-ci ne sont souvent que du chômage à temps partiel car, dans la majorité des cas, le temps partiel ne crée pas d'emplois. Il s'agit d'une conversion de travaux à temps plein en temps partiel. Le choix est souvent « ça ou rien >>, sous une forme brutale
Fabius reçoit l'Abbé Pierre le 9 octobre 1984. «Modernisation, vous avez dit modernisation ? »
Ancienneté d'inscription à l'ANPE (Catégorie 1, moyenne mensuelle. Source: ANPE) 1976 1978 1980 1982 1983 1984 Fin juin 1985
- 6 mois 63,8 60,9 56,6 53,0 52,0 50,4 41,4
6 mois à un an 20,2 19,4 20,0 21,6 21,7 22,4 27,2
1 à 2 ans 11,6 12,7 14,8 16,6 16,7 16,6 19,2
2 ans et plus 4,3 7,1 8,6 8,8 9,6 10,6 12,1 Tableau 1 ou plus insidieuse, du fait de la rareté des équipements collectifs. De telles contraintes vont à l'encontre de la nécessaire indépendance économique des femmes et, plus généralement, tirent leur situation en arrière vers une dévalorisation sociale globale. Un enjeu global
Il serait simpliste de penser que le chômage, ce n'est finalement un problème que pour les chômeurs, aussi pénible soit-il. Il pèse sur le sort de l'ensemble de la classe ouvrière. Il est un enjeu social et politique majeur.
C'est d'abord une perte de recettes pour les prestations sociales, les impôts. Coûts qui sont compensés par les cotisations supplémentaires des actifs et une diminution des prestations sociales, des équipements collectifs, des coupes claires dans les budgets publics comme l'enseignement, la santé. En 1983, des experts ont évalué quelques-unes de ces pertes (cf. tableau 2). Et il est quasi impossible d'évaluer le coût de la dégradation des capacités professionnelles des chômeurs ou ceux résultant de l'entraide familiale.
Au-delà des chiffres, c'est le tissu social tout entier qui se déchire, la solidarité ouvrière qui est menacée. La non-utilisation des capacités humaines, la jeunesse sans espoir, le retour des femme au foyer sont des ferments de décomposition et font le lit des idéologies conservatrices et réactionnaires. Sans réaction sérieuse des organisations ouvrières devant le danger du chômage, chacun essaie de trouver une solution individuelle affaiblissant d'autant la classe ouvrière devant les attaques de l'adversaire.
La relative décélération momentanée du nombre de chômeurs ne doit pas faire illusion. Elle est le fruit conjugué d'une pause conjoncturelle dans la crise et du développement des stages qui permettent de sortir les chômeurs des statistiques. J.-L. Helier, dans une étude de l'INSEE de mars 1985, remarque que ((ce moindre recul est pour une large part imputable aux conventions retenues pour dénombrer les actifs ayant un emploi. En particulier les stagiaires, beaucoup plus nombreux qu 'il y a un an, sont en majorité comptés parmi les actifs ayant un emploi, de même que presque tous les jeunes exerçant des TUC)).
La combinaison de l'arrivée des jeunes sur le marché du travail avec la modernisation qui détruit des emplois rend la conjecture pessimiste. Malgré son titre ronflant ((Faire gagner la France)), la prospective signée du commissariat au Plan dessine des scénarios qui ne sont guère favorables à l'emploi. Dans un cas, si tout se passe bien, si la crise au niveau international ne connaît pas de nouveallj{ développements ... le chômage n'augmentera que faiblement d'ici 1995, soit un taux de 13,9 %. Et si la croissance reste faible, si l'austérité perdure, eh bien nous aurons 17 % de chômeurs en plus dans dix ans. Ces estimations de technocrates sont bien sûr réalisées dans le cadre du fonctionnement « normal » du capitalisme ambiant. Raison de plus pour jouer les trouble-tète et vouloir briser des règles si néfastes.
Le patronat ne reste pas inactif, lui. Il s'appuie sur le chômage qu'il a engendré pour refuser les augmentations salariales et mettre à mal les acquis du droit du travail. C'est sous le masque du pseudo-combat contre le chômage qu'il réclame davantage de flexibilité, - ce que lui accorde généreusement le gouvernement de gauche-, qu'il rêve de déréglementation et de Sécurité sociale à deux vitesses.
Ne pas s'attaquer au chômage comme l'a fait la gauche depuis 1981, c'est préparer des lendemains qui déchantent. Faire croire que la crise est fatale, que la course au profit est nécessaire pour en sortir, c'est faire le lit des programmes de la droite et de l'extrême droite. La tentation est grande d'écouter les propos racistes d'expulsion des immigrés et les discours musclés de ceux qui rêvent de mater la classe ouvrière. Là est l'enjeu de la lutte contre le chômage, au cœur même d'une lutte sans merci contre le pouvoir des exploiteurs.
Evaluation du coût du chômage en France en 1983 (en milliards de francs) Sécurité sociale : 82,5 Impôts directs : 21,2 Impôts indirects: 16,4 Source : Agrave. M. « Les difficultés d'évaluation du coût du chômage ». Revue française des affaires sociales. Janv-mars /983. Tableau 2