La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Parlons chanson. Entretien avec Frank Tenaille (« Paroles et musique ») et Jean-Claude Klein (« Vibrations »)

· Critique communiste, n° 53, juin 1986 · p. 31-34 · 3 497 mots

et Jean-Claude Klein (HVihrations '')

Le lW Printemps de Bourges a été un succès. D'aucuns affirment que la chanson périclite. Qu'en est-il exactement de cet art populaire par excellence ? Nous avons rencontré Frank Tenaille, rédacteur en chef de

Paroles et Musique, et Jean-Claude Klein, coordinateur de la revue

Vibrations qui ont bien voulu répondre à nos questions.

• Le 10 • Printemps de Bourges, ville dont la municipalité est communiste, a été un grand succès. Vous y étiez, qu'en pensez-vous ? F. Tenaille. - Le Printemps se déroule dans une municipalité communiste mais c'est une structure autonome, formée de gens issus de Mai 68 et qui ont travaillé avec Ferré, Lavilliers, Higelin et d'autres qui, au moment de la création de Bourges, étaient considérés comme marginaux par la profession. Pour son dixième anniversaire le Printemps est devenu, peut-être à égalité avec Avignon, le premier festival culturel de France : cent trente mille entrées, une progression de 30% sur 1985, 13 millions de budget, deux cents spectacles couvrant tous les genres. D'après les sondages il y a dans le public 9 3 % de moins de 3 5 ans et 71 % de moins de vingt-cinq ans. Bourges qui, pour le show-biz, a toujours eu une spécificité très particulière, est devenu une énorme entreprise de spectacle employant six cents techniciens, entreprise qui a toujours cherché à concilier la qualité de la programmation, l'inédit du point de vue des musiques, le mélange des styles, en conservant un esprit iconoclaste. En refusant le hot-dog auditif qu'on nous sert, en assurant le pluralisme, Bourges a montré que le prêt-à-porter musical que nous offrent pas mal de médias n'était pas le passage obligé de l'avenir. Jean-Claude Klein. -Bourges, c'est un croisement un peu hybride entre une aspiration conviviale, festive, voire à certains moments contre-culturelle - le mythe de l'amour partagé- et, d'autre part, celle de la profession. Ce qui arrive à la musique populaire, c'est le besoin de disposer d'une vitrine. Et une vitrine ça n'existe pas uniquement pour se faire plaisir mais aussi pour se promouvoir. Il y a les deux aspects et c'est, je crois, inscrit dans l'évolution des structures lourdes de l'industrie culturelle. De toute façon, que les promoteurs de Bourges le veuillent ou non, ils sont obligés de composer avec cette réalité. Il ne faut pas être angélique, c'est une donnée de la situation. • On voit aujourd'hui de véritables campagnes publicitaires, affichages monstres pour couvrir un concert, etc. La chanson, le show-biz semblent vraiment être devenus de véritables industries. Qu'en est-il exactement? F. T. - Oui et non. Le budget du show-biz, terme qui prête à beaucoup de littérature, équivaut à peu près au budget d'une boîte comme Moulinex. Pour une industrie culturelle ce n'est pas énorme. Par contre, ce qui le devient, c'est tout ce qui tourne particulièrement autour des productions télé. Mais le show-biz en lui-même n'est pas une grosse chose. En amont, il y a quinze mille chansons éditées en France sur cinquante mille déposées à la SACEM 1, trois mille chanteurs en activité, mille disques de chanson édités par an. En aval, six mille discothèques, quatre-vingt mille galas de variété environ, cent soixante-dix mille bals, cinquante mille juke-boxes, des milliers d'auditeurs et de cassettes. Mais, si l'on compare au cinéma, on se rend compte que cela n'est pas colossal.

Paroles et musique, 28270 Brezolles. Tél : 16 37 43 61 33. Abonnement un an ( 10 numéros dont un double) : 180 francs. Le numéro : 20 francs. Vibrations. Editions Privat, 14, rue des Arts, 31068 Toulouse Cédex. Abonnement un an ( 2 numéros) : 185 francs. Le numéro: 98 francs.

Page 32

• On entend dire que la chanson, particulièrement la française, baisse. Est-ce vrai? Et qu•est-ce que la chanson française? J.-C. K.- Si on interroge les quinze-vingt ans, on s'aperçoit que le terme chanson recouvre pour eux des choses très variées. La« chanson» n'est pas un objet ou un genre stable et fermé. Comme phénomène social, la chanson a pris des formes très diverses à travers le temps et l'espace, ménageant presque toujours un balancement entre un côté utilitaire et un côté ludique. D'un côté, la chanson de régiment ou de guerre, comme la Marseillaise ou encore la chanson de combat comme l'Inter. Et de l'autre, la chanson que l'on chante pour soi. Balancement ou tension entre ce qui s'adresse à la tête et ce qui s'adresse aux jambes et qui est constitutif du genre. Pour en revenir à la chanson française des années quatre-vingt, on peut considérer que la qualité de la production prise dans son ensemble est supérieure à celle d'il y a vingt ans, le niveau des textes, des arrangements et de la musique, s'est notablement élevé ! Maintenant, si l'on considère que la force de la chanson c'est son lien immédiat à la société, sa capacité à traduire au jour le jour les attentes et les aspirations du corps social, il est bon de se poser la question de l'instance médiatique: en d'autres mots l'industrie et les médias ont-ils resserré leurs formes de contrôle sur le processus de création et sur la circulation de cette production ? La réponse ne peut être unilatérale, mais je pense qu'on y reviendra. F. T.- Je voudrais revenir sur la notion de chanson, car, depuis une dizaine d'années, il y a débat de clerc sur le sujet, en fait un peu factice. C'est vrai qu'il y a trois gros groupes : la chanson à texte qui, dans la tradition française, fait référence, si l'on veut se situer, à Ferré, Montand, Trenet. La variété, qui peut avoir une connotation négative, mais il y a des auteurs et des musiciens de variété qui font d'excellents textes et mélodies, tout aussi honorables que ceux qui font de la chanson à texte ; il y a aussi le contraire. Et, en dernier lieu, il y a le rock qui est aussi un idiome et une culture particulière. Ces trois groupes s'interpénètrent et on a tendance, vu le rôle des médias, à considérer que la variété c'est ce qui est matraqué, ce qui a un look particulier. En fait, les barrières commencent à s'estomper dans la mesure où les règles du son, de la lumière, de la stratégie de carrière ont totalement été bouleversées depuis vingt ans. Quant à la crise de la chanson française, leitmotiv aussi de débats depuis dix ans; non, elle ne s'est jamais

Damia, la tragédienne de la chanson. si bien portée. Encore faut-il s'entendre sur ce qu'est la chanson française. Est-ce que Jeanne Mas, que je considère comme une excellente interprète, c'est de la chanson française ? Et Stephen Eichert et Daho ? Pour moi oui, comme Renaud, Bashung, Chedid, Sanson et aussi Angel Maimone qui fait du rock et Marc Seberg ... Tous ceux-là font partie de la même culture, une culture musicale française qui a mis quelques années à chercher son identité, car la tradition a été frappée de plein fouet par le bouleversement médiatique. Il y a eu un passage à vide mais on peut dire que maintenant, au niveau du rock, de la variété, de la chanson il y a réussite et réappropriation des thèmes, des mots, des mélodies, du rythme et qu'une nouvelle identité musicale française, mais c'est aussi un phénomène européen, s'est formée. J.-C. K. -On peut dire que la spécificité de la chanson française a diminué à mesure qu'elle participe de cette culture musicale commune dont la base est le rock. Il y a dix ans, quand on disait chanson française il était inutile d'ajouter française. En Allemagne, en Italie ou aux USA, dans certains milieux on savait ce que c'était. Ce n'est plus le cas. De ce fait, cette chanson s'exporte moins. F. T. -C'est vrai qu'il y a quinze ans, au Japon, on parlait de Piaf comme des parfums et de la haute couture française. C'était une sorte de griffe particulière. Aujourd'hui c'est relativisé, encore que quand Téléphone fait une tournée aux Etats-Unis et partout dans le monde, on sait que c'est français, car ils ont une spécificité sonore française. J.-C. K.- En ce qui concerne la chanson française, il faut tordre le cou à la question des quotas. Je ne pense pas qu'à l'extrême gauche ce soit une «revendication » populaire, bien qu'il y ait des réactions un peu épidermiques par rapport au poids écrasant de la musique d'origine anglo-saxonne sur la bande FM. Une pétition poujadiste et xénophobe a été lancée par Henri Tisot et soutenue par le Parisien libéré. Elle aurait recueilli trois mille signatures. Elle s'en prenait à Jack Lang et aussi à Chirac, accusé de subventionner le Théâtre de la Ville, où passent des Sénégalais et des Iraniens, avec l'argent des contribuables, alors que les pauvres chanteurs français n'ont plus de salles où se produire et réclament l'instauration de quotas pour la chanson française. En somme, interdire Dylan et les Beatles et promouvoir Mireille Mathieu, chanteuse française, s'il en est. • On aurait pu interdire Ronsard aussi, lui qui amenait les sonnets d'Italie ! J.-C. K.- La musique est précisément l'art qui s'est fondé historiquement sur les échanges interculturels, qui est peut-être le plus poreux aux influences réciproques. C'est l'art du métissage culturel par excellence. F. T. - Sur la question du protectionnisme, il y a un exemple : celui de l'Argentine de Videla, où il y a eu des lois protégeant le patrimoine culturel. La première année, les artistes ont bénéficié d'importants droits d'auteurs, la deuxième la production a commencé à s'étioler et la troisième année on ne produisait plus que de la soupe. A Paroles et Musique on a totalement refusé l'affaire des quotas. S'il est vrai qu'il existe des problèmes de perception des droits, de législation à l'étranger, on ne peut résoudre des problèmes esthétiques avec du juridisme. Et il est bon qu'une création, surtout sur le plan de

Page 33

la musique, se confronte avec l'étranger. C'est un peu le même problème pour les subventions, les aides, les circuits privilégiés dans lesquels se produisent certains artistes dont la créativité et la qualité d'œuvre sont inversement proportionnelles au radicalisme des propos. On peut chanter en tract, cela ne fera jamais une bonne chanson, car la chanson est un art éminemment difficile dans lequel se crée un alliage particulier ... Il est vrai aussi que ce qui nous vient de l'étranger, en rock ou dans les autres genres, n'est pas toujours le meilleur. • Le public, lui, semble de plus en plus jeune et certaines vedettes semblent particulièrement rechercher cette jeunesse. J .-C. K. - Effectivement, mais cela n'est pas propre à la chanson, c'est une donnée présente dans tous les phénomènes culturels.

On constate des tendances re la tivement contradictoires. D'un côté, une relative segmentation des publics dans les radios et dans la pr~sse, segmentation théorisée par les sociologues, et prônée sur le terrain par les spécialistes du marketing : c'est l'approche par format ou créneau. Mais, dans le même temps, alors qu'il y a recul relatif des désirs collectifs, les manifestations culturelles ne subissent pas le même sort et traduisent une aspiration au partage qu'il convient, sans précipitation, d'interpréter. Le phénomène de classe d'âge continue d'opérer, et la musique est l'un des vecteurs premiers de la reconnaissance de groupe : on se réunit ensemble et on vibre ensemble avec et par la musique. Le chanteur, le groupe, c'est, comme il y a vingt ans, le miroir, l'horizon culturel tendu au-dessus d'une génération. De ce fait, le garçon ou la fille qui fréquente les concerts peut, à un autre moment, porter un walk-man. Le côté fusionne! du concert et le côté isolement ne sont pas contradictoires car, dans leur tête, il y a un rapport qui est vécu entre ce qu'on écoute et le fait de savoir qu'on n'est pas le seul à écouter ce groupe. F. T.- Je crois qu'il faut faire attention aux visions manichéennes. C'est vrai que la FM n'a pas rempli les espoirs que l'on attendait et, si l'on regarde la télé, par exemple la 5, c'est assez débilitant. C'est vrai qu'il y a segmentation et qu'il peut y avoir massification à l'occasion de certains concerts (Springsteen fait plus de cent mille personnes). Mais on s'aperçoit que le nombre d'informations auxquelles peuvent avoir accès les nouvelles générations fait qu'il y a aussi un pluralisme auditif très important. Au «Printemps», j'ai été frappé par le grand concert de la nuit du jazz : huit mille entrées payantes et une moyenne d'âge de moins de vingt-cinq ans, donc un public qui n'était pas venu sur des noms qu'il ne connaît pas, qui n'est pas habitué à ce genre d'idiome. Et pourtant ils sont restés toute la nuit. J.-C. K. -Oui, mais ça c'est aussi l'effet Bourges ! F. T.- Non, ce n'est pas seulement Bourges. Quand on va dans les concerts, on s'aperçoit que les jeunes écoutent du funk, du ska, du reggae, des musiques noires. Au-delà de certaines tribus - et il y en a toujours eu, il ne faut pas nous faire croire le contraire -liées à des types musicaux extrêmement précis, il y a un très gros public, très féru de musique (cf. la vente des revues musicales) qui pratique un éclectisme, je dirais de bon aloi, et c'est plutôt réjouissant. On le voit avec le regain des scènes. On a parlé de crise de la scène, mais ça ne se passe pas comme prévu. C'est vrai qu'il y a des problèmes de soutien à certaines salles, les petites et les moyennes. Oui, mais en même temps on se rend compte qu'il y a une fréquentation accrue des concerts. Peut-être parce qu'une certaine musique sous cellophane, les phénomènes du vidéo-clip qu'on peut regarder en même temps, font que l'on a besoin aussi d'un certain vérisme dans les rapports. C'est vrai que cela joue très fort, mais je pense qu'il ne faut pas être pessimiste et voir toujours les Molloch de l'industrie phonographique car, paradoxalement, elle est très désemparée devant ces phénomènes. Et, si on regarde le marché européen, on voit que c'est en France qu'on est le plus désemparé par rapport au rock. Il y existe en effet quarante mille groupes, bons ou pas bons, mais c'est un phénomène social; il y a toute une culture qui est en dissidence potentielle avec la culture officielle, et notamment celle des directeurs artistiques des grandes maisons de disques.

Il y a des centaines de groupes qui ont un public toute l'année, qui vendent cinq à six mille disques mais qui ne vont jamais dépasser la ligne des oliviers si, par exemple, ils se trouvent du côté d'Aix ou de Toulouse. Tout ça, c'est une culture qui existe et on s'aperçoit que ce public-là, d'une certaine manière, entretient une relation à la musique qui est un peu celle que l'on avait pu voir dans les années soixante-dix, même si les formes n'en sont pas directement repérables.

Page 34

Côte à côte, les trois géants : Jacques Brel, Léo Ferré, Georges Brassens •••

• Pour revenir un peu en arrière : quelle aide les socialistes ont-ils apportée à la chanson ? J.-C. K. -Leur politique a été assez intelligente, ils ont été les premiers à reconnaître la chanson comme une forme d'expression à part entière.

Concrètement, ils prirent quelques mesures intéressantes (création d'un fond, de soutien au spectacle vivant, aide à la formation notamment) additionnées de beaucoup de promesses. Mais le bilan existe là où, avant, il n'y avait pratiquement rien. F. T. - C'est exact. Avant le bilan était voisin de zéro et là il y a eu une reconnaissance, pas tout à fait pleine et entière, de la chanson et du jazz, de la variété en général. C'était en terminer avec un paradoxe dans la mesure où c'est tout de même l'art populaire par excellence et que cet art n'avait quasiment pas droit de cité. C'est vrai que le bilan de Lang est assez colossal et ce n'est pas un hasard si la communauté musicale française de la chanson et du rock était derrière lui. Mais quand on regarde les chiffres de plus près, on voit tout de même qu'il y a un certain retard en France par rapport, par exemple, à l'Espagne ou à l'Italie. Il faut connaître la répartition de ces aides ; 6 millions étaient alloués au jazz, 9 à la chanson, 42 à la danse, 171 aux orchestres et 376 au lyrique, dont 300 pour le seul opéra. Je veux bien que l'opéra représente la grande culture française mais ça signifie tout de même que le budget variétés, chansons, jazz représentait quinze jours de fonctionnement dudit opéra: c'est un chiffre assez parlant et qui montre les limites. Il est vrai que les problèmes d'aides se posent de manière différente pour le lyrique et le rock, qui a surtout besoin de lieux de répétition. Sur ce plan, Lang a fait un effort, de facilités d'accès au parc d'instruments. Le rock, en tant qu'industrie, et c'est une industrie qui peut rapporter gros, a besoin pour se développer de mesures, d'initiatives. Cela dit, il faut quand même ramener les choses à leurs justes proportions. • Comment voyez-vous la fonction sociale de la chanson, telle qu'elle existe aujourd'hui, et son avenir ? J.-C. K.- La question est complexe, la réponse dépend de ce qu'on attend de la chanson et de la façon dont on la positionne dans le champ culturel et social en général. Il y a deux éléments qui me semblent importants. D'une part, la pratique musicale, qui implique d'être acteur et pas seulement consommateur. Dans ce domaine, même si cela se manifeste surtout chez les jeunes ·générations, au travers de la forme où celles-ci se reconnaissent le plus massivement, à savoir le rock. Il y a augmentation de la pratique musicale. C'est un phénomène qui est positif. D'autre part, puisque nous vivons dans un système médiatisé, il y a l'univers du spectacle. marquée par la prééminence du son, de la rythmique et du visuel, alors que la tradition française valorisait surtout jusque-là l'élément verbal et mélodique. Cette prééminence du son entraîne une certaine relativisation du poids des mots, il y a une perte du sens et de la fonction critique et surtout poétique de la chanson qui, à un moment donné, était surévaluée, au bénéfice d'un rapport plus immédiat, et non pas média, au corps. F. T.- Maintenant, on écoute certaines chanteuses des années cinquante, c'est rétro et sympathique, mais il faut savoir qu'elles chantaient des bluettes confondantes de connerie. Il y avait dans le passé l'égal d'aujourd'hui. Cela dit, la musique, et particulièrement la musique populaire, est très sensible à l'actualité, aux événements de la vie de tous les jours. On n'est pas dans les années où chantaient Dylan et Baez, mais les contradictions, qui sont beaucoup plus voilées, apparaissent d'une certaine manière chez les acteurs musicaux. J'en veux pour preuve le phénomène des campagnes Ethiopie, des Band-aid, et ce qui me frappe c'est cet engagement de musiciens d'un peu tous les pays sur une multiplicité de terrains. Par exemple le phénomène Red Wedge, regroupement d'une cinquantaine de groupes, dont Jimmy Somerville, Working Week, Paul Weiler, Robert Wyatt, Sade, etc. qui s'est formé après la grande grève des mineurs et qui remet en cause la politique de Thatcher. Dans ce regroupement, certains soutiennent les travaillistes, voire leur aile gauche, d'autres sont plus radicaux et mettent en cause d'autres déterminations économiques de la société anglaise. Il y a eu l'affaire du disque Sun City, monté par une cinquantaine de musiciens, et non des moindres, pour protestercontre l'apartheid et cela en liaison avec le grand mouvement existant là-bas depuis près de deux ans. Je sais que les Américains envisagent de faire un disque pour dénoncer la politique de Reagan en Amérique centrale. Il y a donc un engagement des musiciens dans de nombreux pays et sur une multiplicité de terrains. Si on prend The Pogues, ils parlent d'une Angleterre cassée, aux usines fermées et de la bourgeoisie de l'Empire qui part en lambeaux. Lluis Llach, ou les chanteurs portugais, parlent de l'OTAN, de la militarisation du Sud. Charlélie Couture chante contre la drogue et Zappa contre la censure. Talking Heads verse tout son fric à Amnesty et Dylan va chanter pour les petits paysans américains. En Afrique, il y a eu le groupe Jéricho pour la libération de Fela. Il y a donc une activité multiforme intéressante et qui trouve un écho dans les publics. Moi, je trouve que ce sont nos Dylan des années quatre-vingt. On peut penser ce qu'on veut, mais on ne peut pas leur faire un procès, ils sont de leur époque. Il ne faut pas s'arrêter à certains éclairages donnés aux concerts: c'est l'arbre qui cache la forêt. Il y a une pertinence dans leurs textes et un travail musical qui cherche à sortir un peu de la tradition rock primate, et ça c'est intéressant.

Propos recueillis par Alexis Violet

1. SACEM : Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique.

Une erreur sur cette page ?