Pascal BLAISE La politique de santé : une question fondamentale dans les rapports entre les classes. Sont en jeu non seulement la situation propre des travailleurs et travailleuses de la santé (600 000 hospitaliers publics et quelques centaines de milliers dans le privé et le secteur social), mais aussi celle de l'ensemble des travailleurs en tant qu'usagers.
Le système de santé tend de plus en plus à se scinder en une médecine à deux vitesses, qui ne laisse aux usagers les plus démunis que le choix entre l'impossibilité de se soigner et la contrainte de payer toujours plus cher leur santé. Dans ces conditions, l'illusion d'une politique de santé qui aurait été la vitrine d'une volonté progressiste a vécu: il est revenu à la social-démocratie d'apparaître ces dernières années comme le vecteur principal de la « modernisation )) et de la « rentabilisation des coûts de santé)).
Par rapport à cet enjeu des luttes de classes qu'est la santé, c'est la bourgeoisie qui est aujourd'hui à l'offensive. Faire fonctionner les hôpitaux comme des entreprises soumises aux normes de la concurrence, balayer totalement les acquis des travailleurs du secteur et les droits des usagers; telle est sa politique et le programme de ses principaux partis, le RPR et l'UDF.
Il s'agit donc pour les travailleurs de la santé et les travailleurs usagers de construire un rempart efficace face à ces mauvais coups. Condition pour repartir à la conquête de nouveaux droits, moments dans la construction d'un système de santé sous leur contrôle collectif.
ES mobilisations pour un système de santé répon- ouvrier et par le poids du PCF. Avec la crise, face aux dant aux besoins sociaux sont inévitablement grandes manœuvres de la bourgeosie, se combinèrent la d'abord celles des travailleurs de la santé faible politisation et la réalité d'un secteur extrêmement eux-mêmes, parce que confrontés directement, quoti- différencié (existence de multiples catégories et convendiennement, à la pénibilité, à la dégradation du travail et tions, differences entre le privé et le public) . . Ces tradu service rendu. Pour eux et pour elles, l'hôpital ne vailleurs subirent donc fortement les flux et reflux de la saut:ait être un simple lieu de production, il soit servir situation politique. On observe notamment, malgré une . l'humain. rigueur accrue dans les hôpitaux et le secteur sQcial, une
Face à ces enjeux, une question se pose avec acuité : forte tendance à la désyndicalisation. comment recréer l'unité des travailleurs ? Il convient de A partir de 1981, les syndicats traditionnels ont s'interroger sur la réalité dont on part après cinq années traversé une crise profonde. Car, confrontées à une de gestion des affaires de la bourgeoisie par la gauche austérité de gauche mise sur rails dès 1982, les fédéra. gouvernementale ... tions syndicales ont refusé, chacune à leur mlPlière, de construire la riposte. A cette date, Nicole Questiaux, fr ne voulant pas être la ministre des comptes », partie, Ralite, De nouveaux phénomènes ministre communiste de la Santé, met en place la réforme hospitalière. Pendant toute cette période, longue de trois Au cœur de cette décennie un nouveau paysage se années, la CGT s'est taillée des habits dont elle a bien du dessine, car la crise des syndicats traditionnels entraîne mal à se débarrasser aujourd'hui: ceux d'un syndicat de nouveaux phénomènes : associations « corporatistes » instrument direct de l'appareil d'Etat au sein des hôpi(infirmières, aides-saignantes ... ), luttes qui démarrent en taux. Après la sortie du PCF du gouvernement, ce ne marge des syndicats à partir de leurs structures propres ... sont pas les journées d'action mal préparées, le refus de
Si l'on devait brosser à grands traits les caractéristi- l'unité d'action par l'appareil qui ont perniis d'enraciner ques des travailleuses et travailleurs de la santé, il l'action en profondeur. Sur le plan interne, il en découle conviendrait d'abord de souligner qu'il s'agit d'un milieu d'impressionnantes conséquences: conflits d'appareils, essentiellement feminin (à près de 80 %). éclatement de la base militante, dont une partie est
Durant les années soixante, jusqu'à la crise en réceptive à la nécessité de la lutte et de l'unité'. 197 4-197 5, les hôpitaux connurent une expansion im- Dans la CFDT, la coupure s'est accentuée entre un portante; Si des luttes dures émergèrent alors, ·ce jeune appareil national renforcé et la ~. L'orientation de secteur fut peu marqué par l'histoire du mouvement cette direction, l'une des plus discréditées de la CFDT,
est celle de la cogestion social-démocrate et de l'adaptation poussée à la crise. Le prix à payer pour une telle orientation est lourd : chute vertigineuse des adhérents, déclin de l'audience lors des élections professionnelles (- 3 % en 1983), crise des équipes militantes ...
Quant à FO, superbe, elle ne met pas un orteil dans la rue ... Elle apparaît comme essentiellement une organisation faible et très intégrée aux directions. De fait, le syndicalisme en général est perçu par la masse des travailleuses et travailleurs comme soutenant les mesures prises par le gouvernement de gauche. Et, bien loin de construire les leviers pour l'action contre les budgets insuffisants, la déqualification, les bas salaires, le déconventionnement, la précarisation, les problèmes d'emploi, le forfait hospitalier, etc., les bureaucraties syndicales ont surenchéri dans la division, sanctionné leurs structures jugées trop combatives, et cadenassé les perspectives d'une large mobilisation.
D'où le fait que de nombreux travailleurs se détournent des syndicats et que le syndicalisme sorte affaibli de la dernière période. Dans ce contexte, les directions hospitalières ne restent pas inactives. Elles tentent de tirer profit de cette situation en développant les cercles de qualité, lieu où la hiérarchie et les personnels élaborent les conditions de travail de demain. Le projet, encore embryonnaire, est d'intégrer le collectif des travailleurs en lui faisant intérioriser les besoins « supérieurs » de l'entreprise.
Au cours de ces années, les travailleurs de la santé n'ont pas vécu la politique menée par les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier comme une attaque généralisée contre eux. II n'en reste pas moins que, là où des attaques précises ont été portées, des ripostes se sont organisées. Sans que pour autant un débouché plus vaste, plus favorable , en un mot, national, soit donné à ces luttes.
Les militants révolutionnaires, de nombreux syndicalistes unitaires n'ont pourtant pas ménagé leur peine pour s'efforcer de rendre crédible l'idée de ce nécessaire débouché d'ensemble. Prenons seulement deux exemples de cette volonté de ne pas rester l'arme au pied.
En octobre 19 8 3, les travailleurs de l'hôpital psychiatrique de Villejuif, après vingt-quatre jours de grève, décidèrent en assemblée générale d'en appeler à la coordination de tous les hôpitaux ... Cet appel resta sans réponse.
Au dernier trimestre 1984, confrontés à l'aggravation des mesures d'austérité préconisées par la circulaire Bérégovoy, des travailleurs de la santé et de l'action sociale d'Eure-et-Loir, syndiqués à la CGT, à la CFDT, à FO ou non syndiqués, lancèrent à leur tour un appel. Malgré l'écho rencontré, cet appel n'a pourtant pas débordé du cadre régional. C'est au même moment que Evin, député PS, déclarait : « Il y a trop de rigueur dans les hôpitaux. ))
. La désorientation, la démobilisation, le recours plus frequent à des solutions individuelles pèsent ici comme ailleurs. Comme pèse cette situation qui voit les partis de gauche aux leviers de commande et les organisations syndicales se porter garantes de leur politique. Pourtant, dans ce fade décor, ont surgi les signes d'une réelle disponibilité à l'action. Les luttes des infirmières et des manipulateurs-radio
Au printemps 1984, les infirmières entrent en lutte et, en quelques jours, gagnent. Leur manifestation massive (près de quinze mille participantes) fait fonction d'électrochoc dans le monde hospitalier et surprend les organisations syndicales. Les années précédentes, seuls les étudiants en médecine et les internes avaient réussi de telles mobilisations. A l'origine de cette action spectaculaire: le 14 mars 1984, une remise en cause par le Conseil d'Etat, sous la pression des médecins biologistes, de l'exercice de la profession d'infirmière. Ces travailleuses ont donc exprimé leur refus de la déqualification et, plus fondamentalement, de la place qui leur est faite dans le processus de travail, contradictoire avec leur haut niveau de qualification. De ce point de vue, la situation demeure explosive.
En 1985 , les manipulateurs-radio se mettent en mouvement. Fait nouveau qui distinguera cette mobilisation des luttes précédentes de 1974, 1978 et 1982: elle se construit en partant de la base, hors des appareils syndicaux et, le plus souvent, en lien avec des secteurs syndicaux lutte de classes ... II s'agit d'une mobilisation sans précédent dans la santé.
Le 30 janvier 1985, une circulaire du directeur des hôpitaux supprime les congés spéciaux acquis par les personnels ~xposés aux radiations ionisantes. Cela signifie dans •. -tains cas la perte d'un mois de congés annuels, la moyenne générale se situant entre une et deux semaines perdues.
Partie du Rhône, d'entrée de jeu, l'action fait surgir avec force, compte tenu de la dispersion des personnels, la nécessité de coordonner localement et régionalement les conflits. Les informations sur l'extension dans d'autres villes renforcent cette détermination à s'organiser pour une lutte qui soit autre chose qu'un feu de paille.
Les initiatives au plan local, les adresses aux élus se multiplient. Le succès de la coordination et de l'action au plan lyonnais, l'initiative de contacter toutes les salles de radio <-',es hôpitaux pour agir en défense des acquis et préciser les revendications, débouchent sur une initiative nationale. Une coordination nationale réunit, à Lyon, quarante-huit établissements, dont dix-sept CHU-CHR. Elle ouvre la voie à la grève du 29 mai qui sera un succès : trois mille manipulateurs-radio manifestent ce jour-là, à Paris. Cette mobilisation, par sa puissance, a contraint les fédérations syndicales à soutenir, même si c'est souvent du bout des lèvres, et à participer aux initiatives adoptées par .le mouvement. Elle a même entrainé la fédération CGT dans la rue le 29 mai.
Pour nombre de ces travailleurs, confrontés à ce qui constitue la première attaque de l'ensemble des personnels d'une catégorie au plan national, il s'agit de la première expérience de lutte collective. Quelles furent les politiques des directions syndicales ? Celle de la CGT s'efforça de noyer la revendication (le maintien de l'acquis) dans un fourre-tout revendicatif peu adapté et démobilisateur. Celle de la CFDT finit par combattre la revendication pour ne défendre que l'amélioration des conditions de protection. Face à celles-ci, les manipulatrices et manipulateurs ont développé, avec les syndicalistes unitaires, l'auto-organisation de la mobilisation avec l'élection de délégués de salle les représentant aux échelons départemental, régional, puis national, dans le cadre de coordinations. Le gouvernement PS ne lésina pas sur les moyens mis en œuvre. Ainsi, à Rouen, il a fait donner la police contre les manifestants. Et il maintint la circulaire. ·
Si des grèves illimitées se sont développées dans plusieurs régions, l'épreuve de force nationale n'a pas eu lieu. L'isolement fut déterminant. Reste que l'expérience du conflit dirigé démocratiquement a pris une force d'exemple: la leçon que cela représente pour tout le secteur est loin d'être négligeable. Vers un mouvement indépendant
Cette lutte, qui s'est étendue tout au long de l'année passée, dessine dans la santé la perspective d'un mouvement indépendant contre les politiques d'austérité. Dans ce conflit, se sont parfois exprimées des positions antisyndicales, qu'explique l'absence de démonstration de la La mobilisation des manipulateurs radio.
part des fédérations de l'utilité du syndicalisme dans la défense des p~rsonnels. Il n'en demeure pas moins que les manipulateurs-radio ont tenté de faire transcroître leur lutte en un mouvement intégrant d'autres catégories d'hospitaliers. Ils se sont orientés dans leur majorité vers une bataille d'ensemble autour du nouveau statut des hospitaliers (« Titre IV »), plus défavorable que le précédent. Ainsi dans les CHU où des questions de postes se posaient dans tel ou tel service, la jonction s'est faite. Il y a donc bien eu prise de conscience, lente mais réelle, de cette nécessité.
Si l'élargissement autour du nouveau statut a commencé de se manifester, il est resté limité du fait de la politique des appareils et de la faiblesse du levier que représentaient les manipulateurs-radio et les secteurs syndicaux qui les soutenaient par rapport aux 600 000 salariés de la santé.
Pour autant, ce début d'élargissement à d'autres catégories témoigne d'une tendance profonde à l'unité, à l'extension. Tendance qui prendra du temps à se concrétiser, mais qui constitue d'ores et déjà une donnée incontournable.
A la rentrée 1985, influencées par cette lutte phare, les secrétaires médicales de la région parisienne se sont, à leur tour, organisées dans le cadre d'une coordination. Elles ont participé, aux côtés des manipulateurs-radio, aux manifestations devant le Sénat, le 13 novembre, et devant l'Assemblée nationale, le 28 du même mois. Car elles veulent en finir avec une situation inacceptable qui les maintient dans une catégorie inadaptée à leur qualification professionnelle.
Après un rassemblement devant le ministère de la Santé, le 17 avril 1986, les secrétaires médicales de Paris
SALAIRES ET TRAITEMENTS EVOLUTION 80-84 Sourc e:Com ptes de la na tion
% variation annuelle
3er
20 r-
. . ----:~,..
101-
0L-~~------~ ~ ----~~------~ I ____ _L__ 1980 1981 1982 1983 1984 et de province repartaient plus déterminées et lançaient un appel pour « une manifestation nationale massive et unitaire le 12 juin » adressé à « toutes les secrétaires médicales, sociales, médico-scolaires, les organisations et fédérations syndicales ». Elles décidèrent en assemblée générale de renforcer l'auto-organisation et la structuration nationale du mouvement. La volonté de faire reculer le ministère est nette. Ce dernier refuse la revalorisation, il craint d'ouvrir la brèche où s'engouffreraient d'autres catégories professionnelles : infirmiers et infirmières, aides-saignantes ... Il ne cesse de répéter que c'est la pause catégorielle.
Pause mouvementée ! Les différentes catégories vont tenter de récupérer par la revalorisation des classifications les pertes de pouvoir d'achat accumulées ces dernières années, et plus nettement encore, en 1986, avec le blocage complet des salaires.
Si l'on prend, par exemple, les aides-saignantes, cette catégorie, qui touche des bas salaires, représente 20 % des effectifs de la santé publique. A l'occasion d'une journée professionnelle, des travailleurs ont débattu d'une refonte des classifications et de l'intégration des primes aux salaires. 900 personnes étaient réunies, et l 100 autres n'avaient pu trouver place! Le ministère a donc quelques raisons d'inquiétude ...
Parallèlement, ces dernières semaines, la grogne des personnels s'accroit et se matérialise face aux conséquences d'un budget draconien qui, dans plusieurs hôpitaux, interdit le financement des maigres mesures en faveur des bas salaires. Dans d'autres établissements, ce sont des élèves infirmières ou des auxiliaires qui sont licenciés pour financer ces mêmes mesures. Dans ces hôpitaux, des assemblées générales du personnel sont organisées, le plus souvent dans l'unité syndicale, des grèves sont décidées.
Les personnels originaires des DOM-TOM, de leur côté, manifestent à Paris et à Lyon pour obtenir l'application concrète d'un décret du «Titre N »; le voyage gratuit et les congés bonifiés étant rendus hypothétiques dans la mesure où les budgets ne sont pas prévus. Ailleurs, ce sont les personnels de l'extra-hospitalier psychiatrique parisien qui se coordonnent contre la remise en cause d'acquis (frais de transport et de repas) et les infirmiers et infirmières anesthésistes qui revendiquent la reconnaissance de leur formation.
Nous sommes à la veille d'une attaque généralisée contre la protection sociale. Situation qui entraîne d'ores et déjà un certain nombre de contradictions tout à fait explosives.
Dans ce contexte, la tâche de l'heure pour les révolutionnaires et les syndicalistes unitaires reste bien de surmonter l'extrême hétérogénéité de l'action, afin que tous les travailleurs qui veulent que les choses changent adhèrent à la perspective d'un vaste mouvement de l'ensemble du personnel. Seul un tel mouvement serait en mesure de porter un coup d'arrêt radical aux attaques contre le service public, alors que celles-ci se présentent pour l'heure découpées par catégories et régions. Un tel mouvement devrait concerner aussi les travailleurs-usagers.
Une plate-forme nationale unifiante apparaît plus que jamais nécessaire, reprenant les multiples revendications expriniées : des classifications à la défense des acquis, de l'embauche à la nette revalorisation des budgets ... Aboutir suppOse la promotion des formes démocratiques de direction des luttes, de l'auto-organisation des travailleurs et de la réalisation de l'unité syndicale. L'enracinement de cette pratique dans l'ensemble des luttes de catégories ou d'hôpitaux telles qu'elles se dessinent peut permettre de rendre crédible cette perspective. Voilà le défi que doivent relever dans les mois à venir les révolutionnaires, les syndicalistes unitaires et tous les travailleurs de la santé.
Pascal Blaise 1. Ces quatre dernières annèes, la CGT a perdu 8 % de son audience en deux consultations électorales, tandis que le nombre de ses adhérents chutait de façon vertigineuse.